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L’escouade de la moralité

09 septembre 2019

Dans les années 1940, Pacifique Plante, à la tête de l’escouade de la moralité, entreprend de nettoyer en profondeur le Montréal interlope. Après son scandaleux renvoi, il riposte avec brio.

Pax Plante et l’escouade de la moralité

Pax Plante et l’escouade de la moralité

Durée : 12 min 46 s

Montage réalisé dans le cadre de l’exposition Scandale! Vice, crime et moralité à Montréal, 1940-1960, présentée au Centre d’histoire de Montréal du 15 novembre 2013 au 2 avril 2017.

Intervenants : William Weintraub, Karen Herland, Mathieu Lapointe, Marcelle Valois-Hénault, Anouk Bélanger, Magaly Brodeur, Jérôme Choquette, Jean-Pierre Charbonneau, Sylvain Bissonnette, Robert Côté, Claude Fleurent et Charles-André Latulippe.

Réalisation : 
Antonio Pierre de Almeida

Scandale - descente maison de jeu

Photographie en noir et blanc d’une foule se tenant à l’extérieur et regardant des policiers embarquer une table à jouer dans un fourgon.
Bibliothèque et Archives Canada. PA-167069.
Dans le contexte de la Deuxième Guerre mondiale, le sentiment d’un désordre croissant et les scandales moraux qui éclatent autour de la prostitution et du jeu font renaître les mouvements de réforme morale qui marquent périodiquement l’histoire de Montréal. Alors que les journaux multiplient les révélations sensationnelles, des éléments de la société civile anglophone et francophone se mobilisent pour exiger des autorités la fin de la tolérance policière envers des maisons « de désordre » et pour réclamer une enquête publique afin de trouver les responsables. Très vite, on en vient à montrer du doigt la classe politique, jusqu’aux plus hautes sphères de l’administration municipale.

La ligue de vigilance sociale

Scandale - e011067350

Intérieur d’un entrepôt. Deux hommes tiennent des machines dans leurs mains. De chaque côté, du matériel est empilé.
Bibliothèque et Archives Canada. e011067350.
En 1944, quelques mois après la fermeture soudaine du Red Light, une première enquête publique, la Commission Cannon, se borne à étudier la police provinciale, mais relève néanmoins de nombreuses irrégularités dans la police des mœurs à Montréal. Forte de ces révélations, une coalition de citoyens et de groupes anglophones et francophones de toutes les confessions religieuses s’organise : la Ligue de vigilance sociale, sous la direction de l’avocat Jean-J. Penverne et du juge Édouard Fabre-Surveyer (de la Cour supérieure), réclame qu’un vrai ménage soit fait à Montréal, notamment dans les maisons de jeu, dont les journaux révèlent jour après jour l’activité débordante.

La Ligue réclame aussi la tenue d’une enquête publique sur le comportement de la police et des autorités municipales, mais ces requêtes échouent par deux fois. Elles se butent aux exigences très rigoureuses de la Loi sur la fraude et la corruption dans les affaires municipales, qui avait été modifiée au lendemain de l’enquête Coderre (en 1924) afin justement de rendre plus difficile l’obtention de telles enquêtes! Fragilisée par ces échecs, la Ligue de vigilance disparaît vers la fin de 1946.

Pax Plante

Scandale - Affiche Libérons Montréal de la pègre

Invitation à souscrire au Comité de moralité publique de la ligue d’action civique. À droite, une femme représentant Montréal est enchaînée par des vices (jeu commercialisé, prostitution, etc.).
BAnQ Vieux-Montréal, Fonds Comité de moralité publique, Fondation Lionel-Groulx. CLG47/J,7.
Les partisans du nettoyage ont cependant des raisons d’espérer que justice soit faite, car la police semble avoir commencé à agir. Un jeune avocat dynamique, Pacifique « Pax » Plante, a pris les rênes de l’escouade de la moralité en 1946, l’a réformée, et effectue dès la fin de l’été une série de descentes spectaculaires dans les établissements de jeu, de paris et de prostitution les plus importants — et jusque-là les mieux protégés — de la métropole. Renversant les routines policières qui leur avaient permis de fonctionner sans interruption, Plante force leur fermeture, démantèle leurs installations et arrête leurs tenanciers, sous le regard incrédule des photographes et des journalistes invités pour assurer le maximum d’impact médiatique à ces opérations. Le message est clair pour la population : le grand ménage est commencé. Plutôt que d’arrêter quelques employés pris sur les lieux comme cela s’était fait précédemment, Plante poursuit les véritables tenanciers et propriétaires, qualifiés de « gros bonnets de la pègre ». Sa bête noire est Harry Ship, jeune vedette du monde des gamblers, qu’il réussit à envoyer en prison. Celui-ci prédit en retour à Plante qu’il n’en a plus pour longtemps à jouer les justiciers.

En effet, si le nettoyage que fait Pax plaît à beaucoup de gens, son zèle intransigeant en dérange bien d’autres. Ni ses actions ni son style ne font l’unanimité. En mars 1948, le chef de police Albert Langlois le suspend et obtient du comité exécutif son congédiement sous prétexte d’insubordination et de publicité non autorisée. Cette décision scandalise ceux qui avaient applaudi l’action de Plante et qui soupçonnent plus que jamais les autorités policières et politiques de relations avec la pègre.

Montréal sous le règne de la pègre

Montréal sous le règle de la pègre

Couverture en rouge et blanc avec la photographie de Pacifique Plante en haut à gauche. Le titre est en gras et mis en évidence.
Centre d’histoire de Montréal. 2010.24.
Mais Plante n’a pas dit son dernier mot. Un an et demi plus tard, il fait un retour spectaculaire en commençant à publier, dans les pages du Devoir, un long exposé-choc d’une soixantaine d’articles, qui paraissent en feuilleton de novembre 1949 à février 1950 sous un titre explosif : Montréal sous le règne de la pègre. Jour après jour, pendant près de trois mois, les Montréalais découvrent, dans un mélange de scandale et de fascination, le monde interlope du jeu et de la prostitution, ainsi que les rouages de la tolérance policière qui lui ont permis de prospérer jusqu’à l’arrivée de Plante et depuis son renvoi. Plante affirme que c’est parce qu’il a aboli ce système de protection qu’il a été congédié. Racontant les péripéties qui ont marqué son passage dans la police et mené à son renvoi, il accuse non seulement les directeurs de la police, mais surtout les autorités politiques, jusqu’au comité exécutif de la Ville, de complicité avec la pègre. Enfin, il réclame une enquête publique pour faire la lumière sur cette corruption.

Ces révélations sensationnelles déclenchent une nouvelle vague de mobilisation citoyenne. En mars 1950, des représentants de diverses associations catholiques et nationalistes fondent le Comité de moralité publique des citoyens de Montréal, qui canalise l’agitation en faveur d’une enquête publique. Il soutient le travail de Plante et du jeune avocat Jean Drapeau, qui, à la cour municipale, dépouillent l’ensemble des archives judiciaires pertinentes sur une période de 10 ans (depuis 1940) pour monter un solide dossier d’accusation. La requête judiciaire longue d’environ 1100 pages qu’ils déposent à la Cour supérieure compte près de 5000 accusations précises à l’endroit d’officiers de la police et de politiciens (aucun simple policier n’est accusé). Convaincu de la nécessité d’aller au fond des choses, le juge en chef ordonne en mai 1950 la tenue d’une enquête judiciaire et désigne le juge François Caron pour la présider.

Ce texte de Mathieu Lapointe est tiré du livre Scandale! Le Montréal illicite 1940-1960, sous la direction de Catherine Charlebois et Mathieu Lapointe, Montréal, Cardinal, 2016, p. 205-208.

Références bibliographiques

DE CHAMPLAIN, Pierre. Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980, Montréal, Les Éditions de l’Homme, 2014, 502 p.

CHARLEBOIS, Catherine, et Mathieu LAPOINTE (dir.). Scandale! Le Montréal illicite 1940-1960, Montréal, Cardinal, 2016, 272 p.

LAPOINTE, Mathieu. Nettoyer Montréal : les campagnes de moralité publique, 1940-1954, Québec, Septentrion, 2014, 395 p.

PLANTE, Pacifique. Montréal sous le règne de la pègre, Montréal, Éditions de l’Action nationale, 1950, 96 p.

STANKÉ, Alain, et Jean-Louis MORGAN. Pax, lutte à finir avec la pègre : un portrait-robot du célèbre incorruptible Pacifique Plante, Montréal, La Presse/Messageries internationales du livre, 1972, 254 p.