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L’enquête Caron

09 septembre 2019

En raison de son ampleur, de sa durée, de l’engouement du public qu’elle a suscité et des bouleversements politiques qu’elle a engendrés, l’enquête Caron a défrayé la chronique.

L’enquête Caron

L’enquête Caron

Durée : 6 min 49 s

Montage réalisé dans le cadre de l’exposition Scandale! Vice, crime et moralité à Montréal, 1940-1960, présentée au Centre d’histoire de Montréal du 15 novembre 2013 au 2 avril 2017.

Intervenants : Magaly Brodeur, Mathieu Lapointe, Jérôme Choquette, Robert Côté, Karen Herland et Charles-André Latulippe.

Réalisation : 
Antonio Pierre de Almeida

L’enquête judiciaire qui s’ouvre le 11 septembre 1950 sous la présidence du juge François Caron de la Cour supérieure du Québec n’est pas la première à porter sur la question de la tolérance par le corps policier de la prostitution et du jeu à Montréal. Les Montréalais ont connu au XXe siècle les enquêtes Cannon (en 1909), Coderre (en 1924) et Cannon II (en 1944). Mais l’ampleur de l’enquête Caron sera sans précédent. S’étirant de septembre 1950 à avril 1953, notamment à cause de très nombreuses interruptions, elle jugera 63 accusés et nécessitera l’intervention de nombreux avocats et de 373 témoins au cours de ses 325 séances. Son coût total, évalué à 500 000 dollars — une somme considérable pour l’époque —, dépasse de loin celui de toutes les commissions du genre tenues jusque-là.

Un roman judiciaire

Enquête Caron - salle 24

Une foule d’hommes se tient devant une porte ouvragée. Juste au-dessus des têtes, le nombre « 24 » est visible.
Bibliothèque et Archives Canada, Fonds The Montreal Star, PA-144545.
Les audiences se tiennent à la salle 24 du vieux palais de justice, rue Notre-Dame, et l’enquête devient rapidement un grand spectacle public qui captive les Montréalais. Les plus curieux se déplacent, mais la masse suit surtout l’affaire grâce aux journaux, qui relatent chaque séance dans les moindres détails (la télévision en est encore à ses balbutiements). Le journal Le Devoir, qui avait réclamé l’enquête, en fait son dossier chaud. La direction de l’enquête est confiée aux procureurs des requérants, Pacifique Plante et Jean Drapeau. À mesure que les accusés et les témoins — policiers, prostituées, tenancières de maisons de prostitution, employés ou gérants de maisons de jeu et de paris, criminels et politiciens — défilent à la barre, les révélations se multiplient et les détails croustillants émergent. Jour après jour se dessine un feuilleton judiciaire digne d’un polar ou d’un film noir. La population, fascinée, est complètement plongée dans le monde interlope montréalais, dont les rouages — et les visages — sont révélés au grand jour. Plus l’enquête avance, plus la mascarade de la tolérance des autorités devient évidente.

Sans cet intérêt de la population, l’enquête n’aurait probablement pas pu être menée à terme. Elle est constamment menacée par des contestations judiciaires et par le manque de fonds, puisque le premier ministre Duplessis — qui voit l’enquête d’un mauvais œil — juge qu’il n’est pas de la responsabilité de la province d’assumer ces dépenses. À un moment, les sténographes se mettent même en grève pour exiger le paiement de leurs honoraires! Le Comité de moralité publique et Le Devoir passent le chapeau et sollicitent le soutien de la population pour financer l’enquête à coups de petits dons. En ce sens, comme l’affirment les réformateurs, l’enquête est une « manifestation démocratique » qui fait contrepoids à la résistance et à la mauvaise volonté des autorités municipales et provinciales.

La police au banc des accusés

Enquête Caron - page couverture

Page couverture d’un document sur laquelle il est inscrit, au centre : « Jugement/Enquête de la police munpl./Honorable Juge F. Caron ». La date du jugement est visible en bas à gauche.
Archives de la Ville de Montréal. P43, S4, SS1, D3.
Parmi les 63 accusés, 58 sont des officiers de la police, dont les deux directeurs du service durant la période couverte par l’enquête (de 1940 à 1950), Fernand Dufresne et Albert Langlois. Pourtant, aux yeux des partisans de l’enquête, les policiers ne sont pas les principaux coupables, mais de simples instruments aux mains des politiciens qui auraient noué des complicités avec la pègre. C’est pourquoi les cinq derniers accusés sont des membres du comité exécutif de la Ville de Montréal, dont Joseph-Omer Asselin, qui le préside sans interruption depuis 1940. Cependant, les réformateurs n’ont pas vraiment le choix de viser les policiers, puisque la loi d’alors exige des « accusations précises » pour justifier la tenue d’une enquête.

L’enquête Caron n’a aucun mal à démontrer l’existence d’une tolérance policière à grande échelle de la prostitution et du jeu durant les années 1940. Le verdict du juge Caron est sévère, mais nuancé : une vingtaine d’officiers de la police, dont les deux directeurs, sont blâmés, condamnés à l’amende et déclarés inaptes à occuper des charges municipales. Le magistrat donne raison au policier Pax Plante sur l’injustice de son congédiement, mais affirme que la tolérance n’est pas revenue à son niveau antérieur depuis son renvoi. Il renonce aussi à condamner les politiciens, probablement faute de preuves suffisantes. Cependant, plusieurs membres du comité exécutif sont fortement écorchés dans ce jugement qui rappelle leur mauvaise foi et le peu de crédibilité de leurs témoignages.

Les politiciens s’en tirent-ils à bon compte? Pas vraiment, car le juge Caron choisit d’attendre le bon moment pour déposer son jugement, un an et demi après la fin des audiences, et moins de trois semaines avant les élections municipales du 25 octobre 1954. Les journaux, notamment Le Devoir, s’emparent des conclusions les plus sévères pour inciter l’électorat à balayer du pouvoir les membres de la classe politique suspectés de corruption. Aux citoyens de faire le grand ménage! On les exhorte à envoyer des hommes « neufs » à l’hôtel de ville pour régénérer la démocratie montréalaise.

Drapeau à la mairie

Enquête Caron - Plante et Drapeau

Deux hommes à lunettes portant la toge d’avocat se tiennent debout dans une salle non identifiée. L’homme de droite tient un journal dans ses mains.
Bibliothèque et Archives Canada, Fonds The Montreal Star. PA-144559.
Justement, la Ligue d’action civique s’est constituée autour du Comité de moralité publique afin d’appuyer les candidatures honnêtes. Son candidat à la mairie est Jean Drapeau, le jeune procureur de l’enquête, qui s’est fait remarquer par sa combativité et sa ténacité. Fort de cette renommée (et de l’appui du Devoir), l’homme de 38 ans l’emporte aisément, accompagné d’un bon nombre de conseillers soutenus par la Ligue. Drapeau entame ainsi une longue carrière comme premier magistrat de la métropole.

Cet événement a aussi une résonance plus large pour la société québécoise, car il s’agit de la première victoire d’importance que remportent les forces progressistes sur la vieille garde conservatrice incarnée par le premier ministre Duplessis et son Union nationale. En ce sens, le mouvement pour le nettoyage de la politique montréalaise annonce les aspirations à un assainissement semblable à l’échelle provinciale, aspirations qui marqueront quelques années plus tard la Révolution tranquille.

Ce texte de Mathieu Lapointe est tiré du livre Scandale! Le Montréal illicite 1940-1960, sous la direction de Catherine Charlebois et Mathieu Lapointe, Montréal, Cardinal, 2016, p. 242-244.

François Caron (1902-1967)

Enquête Caron - juge

Dessin d’un homme vêtu d’une toge de juge. Il est assis derrière un bureau et est de profil avec un crayon dans les mains.
Archives de la Ville de Montréal. P43, S4, SS2, D7-13-25.

Juge à la Cour supérieure du Québec, François Caron préside la Commission d’enquête sur le vice commercialisé à Montréal entre 1950 et 1953. Originaire de Hull, il a fait ses preuves lors de l’enquête Surveyer en 1943, pour laquelle il a agi à titre de procureur de la poursuite. Cette enquête visait à faire la lumière sur la corruption dans la ville de Hull, située à la frontière entre l’Ontario et le Québec et alors réputée comme étant « le petit Chicago » de la province.

Références bibliographiques

BRODEUR, Jean-Paul. La délinquance de l’ordre : recherches sur les commissions d’enquête, LaSalle, Hurtubise HMH, 1984, 368 p.

CARON, François. Jugement. Enquête de la police municipale, Montréal, Cour supérieure, jugement no 3000, 8 octobre 1954, 231 p.

DE CHAMPLAIN, Pierre. Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980, Montréal, Les Éditions de l’Homme, 2014, 502 p.

CHARLEBOIS, Catherine, et Mathieu LAPOINTE (dir.). Scandale! Le Montréal illicite 1940-1960, Montréal, Cardinal, 2016, 272 p.

LAPOINTE, Mathieu. Nettoyer Montréal : les campagnes de moralité publique, 1940-1954, Québec, Septentrion, 2014, 395 p.