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Une police intègre?

09 septembre 2019

Peu professionnels, mal formés, mal payés, les policiers montréalais franchissent trop souvent la ligne séparant légalité et illégalité. Dès le milieu du XXe siècle, les critiques fusent.

Une police intègre?

Une police intègre?

Durée : 11 min 37 s

Montage réalisé dans le cadre de l’exposition Scandale! Vice, crime et moralité à Montréal, 1940-1960, présentée au Centre d’histoire de Montréal du 15 novembre 2013 au 2 avril 2017.

Intervenants : Robert Côté, Charles-André Latulippe, Claude Lavallée, Réal Beauchamp, Sylvain Bissonnette, Charles Darveau, Claude Fleurent, Gilles Latulippe, Anouk Bélanger.

Réalisation : 
Antonio Pierre de Almeida

Depuis fort longtemps, les soupçons pèsent sur la police de Montréal, jugée trop complaisante envers les propriétaires de débits de boisson, de maisons de jeu et de prostitution. Diverses enquêtes ont soulevé ce problème depuis la fin du XIXe siècle, sans qu’on ne réussisse jamais à y mettre fin. Pendant la guerre, en février 1944, la fermeture soudaine du Red Light sans descentes massives attise aussi les suspicions sur la police municipale. L’enquête Cannon de 1944 la blâmera davantage que la police provinciale, initialement montrée du doigt.

Une police mal formée

Voiture de police 1951

Photographie en noir et blanc d’une voiture du Service de police de Montréal.
Archives de la Ville de Montréal. VM094-Z1492-01.
La police d’alors prête le flanc à la critique. Elle est encore peu professionnelle : le recrutement est plutôt basé sur l’embauche de fier-à-bras, et les recrues reçoivent peu de formation spécifique. Les pratiques sont routinières, la gestion est très peu encadrée et les méthodes, souvent assez brutales et expéditives : on frappe d’abord et on pose les questions ensuite. Dans certaines unités, le laisser-faire, la loi du moindre effort et la politique des yeux fermés sont plutôt la norme.

Les faibles salaires expliquent aussi la tentation de la corruption et l’importance données aux amendes. Maurice Duplessis, premier ministre du Québec, ira même jusqu’à répondre aux agents de circulation de la police provinciale : « Je n’ai pas d’argent pour vous payer, payez-vous! », quand ceux-ci demanderont des augmentations salariales. Comme quoi on faisait peu de cas de la corruption au sein des forces policières à l’époque. Par ailleurs, plusieurs accusent même la Ville de renflouer ses finances toujours précaires à même les amendes générées par les descentes dans les maisons de « désordre ». L’ingérence politique n’arrange rien. Comme l’embauche et les promotions se font généralement par népotisme, les policiers sont très vulnérables aux pressions politiques.

Une police tolérante

Scandale - Police judiciaire

Photo noir et blanc de sept enquêteurs de police devant un babillard de personnes recherchées.
Collection de la Sûreté du Québec
La tolérance a aussi des sources plus banales. Les policiers sont souvent issus eux-mêmes des quartiers où ils travaillent, ou ils en viennent à les fréquenter intimement par le travail, la famille ou la cohabitation. Des liens se tissent naturellement avec la population, mais aussi parfois avec les membres du milieu criminel. Certains policiers développent des liens d’intérêt et d’exploitation avec le monde interlope et, éventuellement, franchissent la mince ligne qui sépare la légalité de l’illégalité.

Dans le Québec des années 1940 et 1950, les mentalités influencent aussi cette tolérance : les excès alcooliques, le jeu et la prostitution sont-ils vraiment des crimes? Ne sont-ce pas là des phénomènes moraux inévitables, irrépressibles, surtout dans une métropole comme Montréal? Les autorités policières affirment faire de leur mieux pour empêcher les débordements. Mais garder certaines maisons ouvertes ne permettrait-il pas, comme on le dit à l’époque, d’« éviter la contagion » du vice dans les secteurs « respectables » de la ville et de la société? Et d’empêcher que les femmes et les filles « honnêtes » ne se fassent attaquer par des « malades »? Le chef de police affirme aussi, et Duplessis abonde dans son sens, que l’existence des maisons permet de surveiller le milieu criminel. Bref, de bonnes raisons pour ne pas réprimer « à outrance » ces phénomènes qui, après tout, sont attribuables aux failles de la nature humaine, déchue depuis le péché originel…

N’empêche, les divisions sont palpables au sein de la police, entre partisans de la réforme et tenants du statu quo. Les chefs de police Fernand Dufresne (1931-1947) et Albert Langlois (1947-1954, 1957-1961) effectuent certains ajustements, parfois sous la pression d’éléments réformateurs comme Pacifique Plante. Mais ils ne parviennent pas à créer l’impression de changements durables, ce qui leur vaudra d’être accusés, puis blâmés par l’enquête Caron. Les vraies réformes ne viendront qu’avec les années 1960. Pour l’heure, le cri du cœur de l’ancien policier Charles-André Latulippe, jeune recrue dans les années 1940, fait écho aux dénonciations du légendaire Pax Plante : « Y’était temps qu’ça change! »

Ce texte de Mathieu Lapointe est tiré du livre Scandale! Le Montréal illicite 1940-1960, sous la direction de Catherine Charlebois et Mathieu Lapointe, Montréal, Cardinal, 2016, p. 203-205.

L’enquête Cannon

Présidée par Lucien Cannon, cette commission royale d’enquête a pour but d’analyser les activités de la Sûreté provinciale et de la Police des liqueurs à Montréal entre 1936 et 1944. Commandée par le gouvernement d’Adélard Godbout, elle examine également les agissements de ces corps policiers sous le régime duplessiste. Finalement, le juge Cannon déplore le laxisme dans l’application des lois par les effectifs provinciaux, mais surtout municipaux. 

Références bibliographiques

BRODEUR, Jean-Paul. La délinquance de l’ordre : recherche sur les commissions d’enquête, LaSalle, Hurtubise HMH, 1984, 368 p.

CHARLEBOIS, Catherine, et Mathieu LAPOINTE (dir.). Scandale! Le Montréal illicite 1940-1960, Montréal, Cardinal, 2016, 272 p.

LAPOINTE, Mathieu. Nettoyer Montréal : les campagnes de moralité publique, 1940-1954, Québec, Septentrion, 2014, 395 p.

TURMEL, Jean, et Yolande FRENETTE. Le Service de police de la cité de Montréal (1909-1971) : étude rétrospective sur son organisation, Montréal, s. é., 1974, 271 p.