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L’immigration açorienne à Montréal. Les premières années

18 décembre 2019

Les premiers Açoriens ont immigré à Montréal dans les années 1950. Ils évoquent leur premier travail, les difficultés familiales ou administratives, mais aussi la naissance d’une communauté.

José-Louis Jacome a quitté son île natale des Açores en 1958, avec sa mère, son frère et sa sœur, pour s’installer dans la métropole québécoise. À l’âge de huit ans, il a ainsi retrouvé son père et a commencé une toute nouvelle vie. Bien plus tard, il a mené une grande enquête sur ses origines et sur les débuts de l’immigration açorienne. José-Louis Jacome a recueilli les témoignages de son père, Manuel da Costa Jácome (nommé Manuel Jacome au Canada), et d’autres immigrants açoriens, arrivés à Montréal au début des années 1950. Grâce à cette collecte, il transmet une histoire très vivante de l’immigration montréalaise.

Travailler coûte que coûte

Premières années - Açoriens

Six Açoriens posent devant une maison en tenant un drapeau.
Collection personnelle de José-Louis Jacome
Généralement, pour respecter leur engagement envers le gouvernement canadien, les immigrants açoriens devaient travailler dans une ferme ou dans les chemins de fer pour une période minimale d’un an. Plusieurs ne terminaient pas l’année et quittaient aussitôt que possible les emplois réservés pour eux par le ministère du Travail. Ils se sont tournés vers les grandes villes canadiennes pour trouver, dans le secteur industriel ou le commerce, des emplois moins rudes, plus rémunérateurs et non saisonniers (les travailleurs agricoles ne recevaient pas de chômage).

Afonso Tavares raconte comment certains patrons choisissaient leurs employés au bureau de l’immigration. Les recruteurs examinaient les bras et les mains des immigrants pour évaluer leur force et voir s’ils avaient travaillé dur. « Les patrons nous tâtaient les bras et choisissaient les hommes les plus forts en premier. Heureusement, j’ai pu éviter cette humiliation à maintes reprises. J’étais le plus petit du groupe. Quand c’était mon tour, ils n’avaient plus besoin de me tâter les bras, j’étais le dernier », raconte Afonso Tavares.

Monsieur Tavares se souvient aussi d’une histoire qui lui est arrivée au cours de ses premiers mois au Québec. Payés 50 sous l’heure, quelques autres Açoriens et lui travaillaient dans une ferme à proximité de Montréal, jusqu’à 16 heures par jour. Un Brésilien leur ayant proposé un travail plus payant, ils décident de quitter la ferme. Mais le propriétaire les convainc de rester : il les paiera plus et leur procurera un emploi pour l’hiver dans une usine de briques à Montréal. À la fin des récoltes, il les amène à Montréal et les dépose devant une grande bâtisse. Les Açoriens pensent qu’il s’agit de l’usine de briques et attendent toute la journée dans le froid. Mais le gardien leur demande de revenir le lendemain : le fermier les a déposés au bureau de l’emploi!

Des champs à l’usine

Premières années - premier Noël

Manuel Jacome, un enfant assis sur ses genoux, une femme et un enfant à sa droite, et une femme debout derrière eux, dans un salon.
Collection personnelle de José-Louis Jacome
Plusieurs patrons ont abusé de cette main-d’œuvre naïve et docile. Dans les fermes par exemple, certains nourrissaient peu ou très mal les travailleurs açoriens. Gil Andrade, qui a immigré à Québec en 1954, raconte qu’après quelques jours il a trouvé un emploi dans une terre à bois en banlieue. Il y a travaillé un mois et habitait seul une cabane près de la maison du patron. Celui-ci lui donnait peu à manger, mais lui a fourni un fusil de chasse et lui a dit : « Si tu as faim, tu peux toujours tirer un gros oiseau. » Gil Andrade, qui n’avait jamais chassé ni cuisiné, a donc abattu et mangé de gros oiseaux noirs, inconnus pour lui.

Habituellement les travailleurs agricoles recevaient un salaire mensuel, chambre et nourriture étaient souvent comprises. L’histoire de Jacinto Medeiros, qui est arrivé au Québec en 1954, montre aussi combien certains ont peiné : « Mon premier patron, de la région de Québec, nous traitait comme des esclaves. Au lieu de travailler 8 heures par jour, nous en travaillions plutôt de 12 à 16, et il nous donnait peu à manger. […] J’ai eu très faim. La voisine du patron savait bien que nous étions mal nourris. […] C’était une femme bonne. Le soir, en cachette, il m’arrivait souvent d’aller chez elle. Elle me donnait un verre de lait avec un peu de cacao et des biscuits à la guimauve et au chocolat. C’était le bonheur. Je traînais aussi un petit pot en verre dans mes poches. Quand j’allais traire les vaches, je le remplissais de lait chaud tiré directement du pis de la vache, j’y ajoutais un peu de cacao et je le buvais. C’est comme cela que j’ai pu m’en tirer les premiers mois. » Cependant, monsieur Medeiros conclut : « Si c’était à refaire, je ferais le même choix. Nous avons surmonté plusieurs défis. Mais cela a valu la peine. Le Canada, c’est mon pays. »

Heureusement, certains propriétaires étaient très corrects. Manuel Jacome a eu de très bonnes relations avec son premier patron et en gardait de bons souvenirs. Malgré cela, après quelques mois à la ferme de Saint-Michel, il a cherché un emploi plus payant dans le secteur manufacturier. Un superviseur de l’usine de la Royal Typewriter située près du quartier où monsieur Jacome habitait se rendait souvent à la ferme. L’immigrant a tout fait pour se faire remarquer et lui a dit : « C’est pour que tu te souviennes de moi quand il y aura un poste à l’usine. » Un jour, l’homme lui a effectivement offert un emploi. Monsieur Jacome a travaillé dans cette usine plusieurs années, comme portier et à l’entretien quelques mois, puis dans l’atelier de montage. Son grand ami, Manuel Pascoal, qui l’avait remplacé à la ferme de Saint-Michel, lui a aussi succédé au service d’entretien de cette usine, avant d’aller travailler pour la compagnie ferroviaire Canadien National. L’entre-aide était ainsi à la base des réseaux d’immigrants.

Séparation et réunion de la famille

Premières années - photo Àçores

Photo noir et blanc montrant une cour avec un porc au premier plan, un homme derrière un muret à gauche et des femmes et des enfants en arrière plan.
Collection personnelle de José-Louis Jacome
Dans les années 1950, l’immigration entraînait en général la séparation des familles. José-Louis Jacome a personnellement vécu cette situation et en témoigne : « Mon père nous a quittés en avril 1954, nous l’avons retrouvé en mars 1958. Certaines familles ont été séparées encore plus longtemps. Ce fut une longue et difficile période pour toute la famille sur les plans financier et social. Mon père travaillait fort à Montréal. Pendant quatre ans, il n’a vu que quelques photos de ma mère et de nous. De son côté, aux Açores, ma mère devait gérer la maison et s’occuper seule de ses trois enfants. Il y a eu des périodes où l’argent manquait. Ma mère devait alors emprunter en attendant une lettre de mon père et quelques dollars du Canada. Au début des années 1950, l’envoi d’une lettre vers les Açores ou le Canada pouvait prendre un mois. Par la suite, les courriers par avion sont devenus plus fréquents et réguliers. » José-Louis Jacome se souvient que, les photos devenant de plus en plus populaires, ses parents ont profité de ce progrès pour communiquer pendant leur séparation. Ils se sont envoyé quelques images de la vie quotidienne, de fêtes et d’événements importants.

Au cours des premières années, le père de José-Louis Jacome a dû économiser une grande partie de son salaire pour rembourser son billet et acheter les quatre billets d’avion nécessaires à la réunification de sa famille. Il devait aussi épargner pour acheter l’ameublement essentiel. Mais il n’était pas question de s’endetter pour lui, comme pour bien d’autres Açoriens. C’est en novembre 1957 que monsieur Jacome a rempli une carta de chamada, document officiel lançant le processus de réunification. En janvier 1958, sa femme renouvelait son passeport, et toute la famille recevait des vaccins et passait les examens médicaux obligatoires, ouvrant la porte à l’émigration.

Réunifications familiales et tracas administratifs

Premières années - Ficha do emigrante

Document intitulé ficha de emigrante, daté du 22 février 1954, comprenant de petites photos des cinq membres de la famille Jacome.
Collection personnelle de José-Louis Jacome
José-Louis Jacome, sa mère et ses frère et sœur ont effectué le voyage vers Montréal en avion. Un peu abasourdis, fatigués, ils sont entrés dans l’aérogare montréalaise où les agents des douanes et de l’immigration parlaient une langue inconnue. La mère de José-Louis Jacome lui a parlé de ces instants déroutants à quelques reprises. À un moment, elle a été appelée et a sorti ses papiers. Un des agents lui a demandé son nom. José-Louis Jacome ne sait pas dans quelle langue ni avec quelle aide sa mère s’est débrouillée, mais elle a répondu : « Ilda Raposo da Silva », son nom depuis son baptême. L’agent a alors répliqué : « Vous êtes mariée à monsieur Manuel Jacome? » Comme elle a répondu oui, l’agent lui a dit : « Vous vous appelez donc madame Ilda Jacome. » Elle a eu beau répéter que ce n’était pas son nom, rien n’a pu changer l’idée de l’agent. Elle est donc devenue, à 31 ans et en quelques minutes, Ilda Jacome.

De plus, les noms des trois enfants ont été francisés sur-le-champ. Teresinha Raposo da Silva Jácome devint Thérèse Jacome, Manuel Carlos Raposo da Silva Jácome devint Manuel Jacome et José Luís Raposo da Silva Jácome devint José-Louis Jacome, les noms inscrits dans tous leurs futurs papiers officiels. Ce brusque changement a été très déconcertant, surtout pour madame Jacome. À l’époque, plusieurs femmes ont connu la même expérience et les noms des hommes étaient aussi « canadianisés ».

Isaura Frades, l’épouse d’Alfredo Borges, immigrant açorien arrivé au Canada en 1954, a confié un autre exemple de tracas administratifs à José-Louis Jacome. En 1961, souffrant du mal du pays et voulant revoir sa femme, monsieur Borges est retourné aux Açores. Il s’est rapidement aperçu qu’il ne pouvait plus se satisfaire de la vie dans son patelin et a décidé de s’établir définitivement à Montréal, avec son épouse cette fois-ci. Mais il a dû affronter un problème de bureaucratie particulier. Sa femme s’appelait Isaura Frades car les Açoriennes mariées gardent leur nom de jeune fille. Pour l’immigration canadienne, elle devait prendre le nom de famille de son mari et s’appeler Isaura Borges. Cependant, l’immigration canadienne avait déjà permis l’entrée d’une Isaura Borges venant de la même localité, la sœur d’Alfredo. À cause de cette confusion, Alfredo a dû repartir seul. À Montréal, il a fait une demande de réunification de la famille, et Isaura l’a rejoint en 1962.

Les longues absences des premiers émigrants açoriens étaient difficiles pour les familles, notamment pour le lien père-enfants. Madalena da Costa explique qu’elle avait 6 ans au départ de son père, Manuel da Costa, en 1957. En 1963, elle avait 12 ans quand sa mère lui a montré du doigt un homme qui débarquait au port de leur île, et lui a dit : « C’est ton père. » « Tu te trompes, ce n’est pas mon père », a répondu Madalena. La jeune fille était incapable de reconnaître celui qu’elle n’avait vu que sur de petites photos, et sur lesquelles il était très habillé car il travaillait à Sept-Îles! Après une année, Manuel da Costa est revenu au Canada et a rapidement enclenché le processus de réunification familiale.

Constitution d’un réseau et d’une communauté

Premières années - Photo de groupe

Photo en noir et blanc présentant un groupe d’hommes en veston-cravate répartis en cinq rangées prenant la pose devant un édifice et un palmier.
Collection personnelle de José-Louis Jacome
Ne parlant ni français ni anglais et n’ayant personne pour les guider, les pionniers de l’émigration portugaise ont eu beaucoup de problèmes de communication les premiers temps à Montréal. Ils ont joué un grand rôle dans l’intégration de ceux qui les ont suivis, vers la fin des années 1950 et dans les années 1960. José-Louis Jacome rapporte que plusieurs amis de son père étaient aussi à bord du Homeland en avril 1954. Ils étaient déjà liés à leur famille sur leur île d’origine et l’aventure canadienne les a soudés davantage. Ils se sont entraidés dans leur nouveau monde, se sont suivis toute leur vie et ont formé le grand cercle d’amis de la famille.

Manuel Jacome a aidé plusieurs immigrants açoriens, qui lui étaient souvent recommandés, dès leur venue à Montréal. Quelques-uns ont loué un de ses appartements. Il en a soutenu d’autres dans leurs démarches pour se loger, accéder à un emploi ou remplir différents documents officiels, comme ceux de la réunification familiale. La famille Pereira est un bon exemple de cette dynamique. En 1966, époque où certains propriétaires affichaient clairement ne pas louer à des immigrants, Manuel Jacome a aidé les Pereira à trouver un appartement. Mais le propriétaire ne voulait pas le leur louer parce qu’ils avaient une enfant. Monsieur Jacome lui a alors dit : « Je vais prendre soin de l’enfant chez moi. » Surpris, le propriétaire lui a répondu : « Vous ne pouvez pas faire cela, Monsieur. » Et il a loué le logement aux Pereira.

C’est en se soutenant les uns les autres que les immigrants açoriens ont grandement réduit les difficultés posées par l’apprentissage de la langue et l’intégration dans la société québécoise. Comme beaucoup d’autres, la famille Jacome a maintenu des relations avec plusieurs de ceux qu’elle a aidés, et a ainsi participé à la constitution de la communauté açorienne de Montréal.

Référence bibliographique

JACOME, José-Louis. D’une île à l’autre. Fragments de mémoire, Montréal, autoédition, 2018, 255 p.