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Harry Ship, un roi du jeu sans crainte

09 septembre 2019

Maître du monde du jeu et des paris illégaux, riche homme d’affaires, Harry Ship bénéficiait impunément du système de protection policière qui sévissait à Montréal dans les années 1940.

« C’était un homme relativement jeune, d’un commerce très agréable et, de toute évidence, infiniment plus cultivé que ses comparses. » — Pax Plante, avocat

Harry Ship

Salle de tribunal remplie d’hommes. À gauche, un homme en complet cravate se tient debout derrière une balustrade. Il a les mains croisées devant lui.
Bibliothèque et Archives Canada. PA-144556.
Homme d’affaires prospère, Harry Ship, ancien étudiant en mathématiques de l’Université Queen’s, en Ontario, possède plusieurs boîtes de nuit à Montréal, comme le très populaire Chez Paree et le Tic Toc. Il a également des intérêts dans le White House, un supercasino de Côte-Saint-Luc. Surnommé le « Boy Plunger », il gravite dans le monde du jeu et des paris illégaux à partir des années 1940, d’abord comme ticket writer, puis comme croupier, avant de se lancer en affaires et d’ouvrir sa propre maison de paris.

Lui-même avide joueur, Harry Ship a la réputation de calculer les chances de gagner mieux que quiconque et joue des sommes astronomiques, ses mises pouvant s’élever jusqu’à plusieurs centaines de milliers de dollars par semaine. Aimant la publicité, il n’hésite pas à financer ouvertement une équipe de baseball junior (les Shipmates) et à distribuer des crayons sur lesquels est inscrit le numéro de sa maison de paris! L’écrivain Mordecai Richler immortalisera ce personnage flamboyant dans son roman The Apprenticeship of Duddy Kravitz.

Après la mort du « Roi de la pègre », Harry Davis, en juillet 1946, Ship devient l’une des têtes dirigeantes de la pègre juive montréalaise et son entreprise illégale lui rapporte plus de 1500 dollars par jour, une somme astronomique pour l’époque. Il exploite également une centrale d’information qui, grâce à un système télégraphique, transmet les résultats des courses de chevaux et des parties sportives de partout en Amérique du Nord aux différentes maisons de paris de Montréal.

Montréal illicite

Un homme en tenue décontractée est assis derrière un bureau sur lequel il y a trois téléphones. L’homme utilise celui du centre.
Bibliothèque et Archives Canada. PA-144557.
Quelques mois plus tard, le policier Pacifique Plante le coince et ferme son établissement, le Club Alexandre, situé rue Sainte-Catherine. Du jamais vu dans le milieu! Accusé d’avoir tenu une maison de paris, Ship écope d’une peine de six mois de prison seulement. Son procès permet tout de même de lever le voile sur le système de protection policière qui sévit à Montréal depuis plusieurs années. En effet, son entreprise illicite très prospère n’a connu aucune véritable interruption en près de 6 ans malgré les nombreuses descentes policières, dont près de 100 entre 1943 et 1946! Ce criminel rusé reprendra par la suite ses activités et sera plus tard l’objet d’une vaste enquête du FBI liée au crime organisé américain et à un important trafic international d’armes à feu.

Ce texte de Maryse Bédard est tiré du livre Scandale! Le Montréal illicite 1940-1960, sous la direction de Catherine Charlebois et Mathieu Lapointe, Montréal, Cardinal, 2016, p. 169.

Un petit carnet d’adresses compromettant

Harry Ship - carnet d’adresses

Petit carnet avec de l’écriture manuscrite à l’intérieur. Les onglets de droite sont très usés.
Archives de la Ville de Montréal. P43, S3, SS2, E-829.

En 1946, le « Roi du jeu », Harry Ship, est arrêté au Tic Toc, l’une des boîtes de nuit de la ville dont il est propriétaire. Les policiers saisissent alors sur lui un petit carnet d’adresses qui contient les noms de ses nombreux clients et contacts, dont nul autre que le maire Camilien Houde. Outre le carnet d’adresses, les autorités trouvent dans son établissement de la rue Sainte-Catherine 22 boîtes de crayons à son nom en plus de nombreuses cartes de visite faisant la promotion de ses activités illicites, ce qui montre à quel point il ne craignait pas les autorités.

Références bibliographiques

BRODEUR, Magaly. Vice et corruption à Montréal, 18921970, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2011, 129 p.

CHARLEBOIS, Catherine, et Mathieu LAPOINTE (dir.). Scandale! Le Montréal illicite 1940-1960, Montréal, Cardinal, 2016, 272 p.

CHARBONNEAU, Jean-Pierre. La filière canadienne, Montréal, Les Éditions de l’Homme, 2002, 597 p.

DE CHAMPLAIN, Pierre. Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980, Montréal, Les Éditions de l’Homme, 2014, 502 p.

LAPOINTE, Mathieu. Nettoyer Montréal : les campagnes de moralité publique, 1940 1954, Québec, Septentrion, 2014, 395 p.

PLANTE, Pacifique. Montréal sous le règne de la pègre, Montréal, Éditions de l’Action nationale, 1950, 96 p.

MORTON, Suzanne. At Odds: Gambling and Canadians, 19191969, Toronto, University of Toronto Press, 2003, 272 p.