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Robert Silverman, quand la « cyclofrustration » mène à l’action

15 novembre 2017
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Poète, visionnaire, activiste, « vélorutionnaire », « bikeshevist »… Les qualificatifs ne manquent pas pour tenter de définir le cofondateur du groupe militant le Monde à Bicyclette.

Robert Silverman

Robert Silverman sur son vélo lors d'une manifestation spatiale
Archives Le Monde à Bicyclette (Cyclo Nord-Sud).

Robert Silverman découvre les joies du transport à bicyclette lors de ses études en France, en 1969. Encouragé par son épouse, Edith, ce Montréalais anglophone décide d’enfourcher un vélo pour se rendre à ses cours de français. Il est aussitôt séduit par ce mode de transport agréable et peu coûteux. Dès son retour à Montréal, l’année suivante, Robert Silverman se procure une bicyclette usagée pour se déplacer en ville. Les cyclistes sont plutôt rares dans la métropole à l’époque, mais leur nombre grandit chaque année avec le bike boom des années 1970. Le manque d’infrastructures est flagrant dans cette ville où l’automobile règne en maître : on n’y trouve pas de piste cyclable ni de stationnement pour vélos digne de ce nom.

Organiser la revendication

Le Monde à bicyclette - die in

Manifestation de cyclistes sur la rue Sainte-Catherine. Les vélos et les cyclistes sont sur le sol.
Archives Le Monde à Bicyclette (Cyclo Nord-Sud).

C’est pour changer cette réalité que le Monde à Bicyclette (MAB) voit le jour en 1975. À l’initiative de Vicky Schmolka, cofondatrice de l’organisme, une invitation à une réunion de cyclistes paraît dans le journal Montreal Star. Une vingtaine de personnes participent à la première rencontre, qui a lieu chez Robert Silverman, avenue de l’Esplanade, en face du parc Jeanne-Mance. C’est le début d’une palpitante aventure qui durera une vingtaine d’années.

Trois ans auparavant, Edith a été tuée lors d’un accident de voiture à Lyon. Cette tragédie convainc Silverman de ne plus jamais posséder d’auto et de militer sérieusement pour les droits des cyclistes. Il devient « vélorutionnaire », et le MAB est son véhicule.

Véritable moteur de l’organisation naissante, il prend contact avec le militant américain John Dowling, de la Philadelphia Bicycle Coalition. Celui-ci lui fournit de la documentation et l’informe sur les lobbies cyclistes actifs au milieu des années 1970 dans d’autres grandes villes, comme Londres, Paris, Melbourne et San Francisco. Silverman réalise qu’il existe une nouvelle conscience cycliste globale, dont le MAB devient rapidement partie prenante.

Les réunions hebdomadaires de l’organisme se déroulent d’abord en anglais, mais c’est un membre francophone, Jacques Desjardins, qui suggère le nom du groupe qui fera bientôt la manchette des journaux. Car le MAB s’organise et passe à l’action pour faire avancer la cause cycliste.

Avec son acolyte et grande amie Claire Morissette, Robert Silverman monte au front lors des actions poético-spectaculaires mises sur pied par le MAB. On se rappellera particulièrement son interprétation de Moïse, tentant en vain de séparer les eaux du fleuve lors d’un « cyclodrame » visant à sensibiliser la population et les autorités à la nécessité d’un lien cycliste vers la Rive-Sud.

Un congrès de fondation décisif

Monde à Bicyclette - Robert Silverman

Groupe de cyclistes qui font une piste cyclable illégale.
Archives Le Monde à Bicyclette (Cyclo Nord-Sud).
Le choix de ce type d’actions si caractéristiques du MAB est le résultat d’une décision cruciale prise lors du congrès de fondation de l’organisme, qui a lieu en mars 1977. Environ 70 personnes y assistent pour se prononcer sur la nature des actions futures du groupe. Des représentants de quatre orientations différentes proposent leurs visions respectives : la tendance technique, la tendance réformiste, la tendance révolutionnaire et la tendance « poético-vélorutionnaire », cette dernière étant défendue par Robert Silverman et Claire Morissette.

Après un débat entre les représentants des quatre options, les deux premières sont éliminées. Restent alors l’orientation révolutionnaire, qui propose de contrer le système capitaliste en associant les cyclistes à la classe ouvrière, et l’option « poético-vélorutionnaire », qui veut plutôt stimuler la réflexion et changer les perceptions par une approche poétique. La majorité des votes va à la tendance proposée par Silverman et Morissette.

Après le départ des insatisfaits, le débat se poursuit. Il permet de préciser les demandes politiques du MAB et d’identifier sa première action prioritaire : permettre l’accès du métro aux vélos.

Au cœur de l’action

Monde à bicyclette 9

Robert Silverman, déguisé en Moïse, tente de séparer les eaux du fleuve pour gagner l'accès cyclable à la Rive-Sud de Montréal
Archives Monde à bicyclette (Cyclo Nord-Sud).
Robert Silverman rédige le premier manifeste cycliste montréalais, qui paraît dans le quotidien indépendantiste Le Jour. Il rencontre régulièrement les autres militants du MAB dans leur petit local du YMCA de l’avenue du Parc. L’organisme, maintenant bénéficiaire de subventions, y met sur pied ses interventions publiques et ses démarches auprès des diverses instances qui peuvent l’aider à obtenir gain de cause.

Perçu comme le théoricien du mouvement cycliste au MAB, Silverman se désigne lui-même comme un « bikeshevist » : une personne travaillant à temps plein pour la révolution cycliste. Alors qu’il ne possède aucun diplôme universitaire, il devient un expert en histoire sociale du vélo et en transport urbain. Il dévore tout ce qui se publie sur ces sujets, et en particulier Énergie et équité, d’Ivan Illitch, qu’il considère à l’époque comme la bible du cycliste. Le MAB possède aussi une ressource précieuse : un centre de documentation où le militant trouve des informations sur ce qui se passe chez les cyclistes d’ici et d’ailleurs. 

Silverman réfléchit, pédale et agit. Il participe aux « cyclodrames » du MAB qui font la une des journaux, défiant poétiquement la loi quand le jeu en vaut la chandelle. Il se retrouve d’ailleurs dans une cellule de la prison de Bordeaux, en 1981, après avoir été jugé coupable de déversement de peinture sur la voie publique. La police l’arrête alors qu’il peint une voie cyclable sur la chaussée, en pleine nuit… Condamné à 25 $ d’amende ou huit jours de prison, il choisit l’incarcération. On le relâche après trois jours.

Cherchant à diversifier ses moyens d’action, Robert Silverman se frotte aussi à la politique. Il est candidat pour le Parti vert en 1984 et pour Montréal écologique en 1990, mettant de l’avant ses propositions en faveur des cyclistes. Dans un autre ordre d’idée, il milite aussi pour les droits des Palestiniens et devient membre de l’organisme canadien Voix juives indépendantes, qui fait la promotion d’une résolution équilibrée au conflit israélo-palestinien.

Lentement mais sûrement, les actions du MAB portent fruit : le réseau de pistes cyclables est créé et continue de se déployer, les stationnements pour bicyclettes se multiplient, les vélos sont admis dans le métro en 1983, et le fameux chaînon manquant permettant aux cyclistes de traverser le fleuve est ouvert en 1990.

Après le MAB

Robert Silverman

Robert Silverman accoudé à son vélo et portant un t-shirt du Monde à Bicyclette
Archives Le Monde à Bicyclette (Cyclo Nord-Sud).
Le MAB met fin à ses activités durant les années 1990, après avoir atteint ses principaux objectifs et calmé la « cyclofrustration » initiale : les cyclistes ont maintenant droit de cité dans les rues de Montréal. La ville n’en est pas pour autant devenue un paradis pour les cyclistes, et Robert Silverman continue de militer pour la cause et de participer aux événements qui la font avancer.

La situation ayant évolué, les priorités changent. Silverman est aujourd’hui préoccupé par le déneigement des pistes cyclables et la fermeture de la piste du pont Jacques-Cartier en hiver. Il déplore le manque de voies de circulation nord-sud, l’inaccessibilité du pont Mercier pour les cyclistes, l’absence de supports à vélos sur les autobus, ce qui est aussi le cas dans plusieurs autres villes nord-américaines, et souligne aussi le fait que « l’emportiérage » est encore trop peu pénalisé.

Avec les changements climatiques et la difficulté à circuler en ville en voiture, Silverman est convaincu que la place du vélo en ville va continuer à évoluer. Il prédit d’ailleurs un avenir radieux au vélo électrique, qui accommodera davantage la population vieillissante.

Habitant maintenant à Val-David, près de la Route verte, le vétéran du mouvement cycliste reste en contact avec la relève militante, comme le groupe Coalition vélo de Montréal. S’il enfourchait encore son vélo à l’âge de 82 ans, il a dû se résoudre à l’abandonner pour des raisons de santé. Il aura quand même fallu des problèmes cardiaques et un trouble de la vue important pour lui faire délaisser sa monture! Mais il ne dit pas pour autant adieu au vélo, songeant au tandem pour profiter encore de son mode de transport préféré.

Lorsque, en 2017, on lui a demandé quel était son meilleur souvenir au sein du MAB, il a évoqué le die-in au coin des rues Sainte-Catherine et Université. « Il y a eu un silence presque religieux », se rappelle-t-il, visiblement ému. Ses souhaits pour Montréal aujourd’hui? Un réseau de pistes cyclables élargi et mieux entretenu, des conséquences plus sévères pour les automobilistes qui mettent les cyclistes en danger, davantage de Bixi, de grands stationnements pour vélos au centre-ville, comme à Copenhague, et des supports à vélo sur les autobus.

Robert Silverman faisait partie des invités de marque lors des célébrations en l’honneur du 40anniversaire du MAB, en 2015. Plusieurs personnes ont profité de l’événement pour mentionner l’importance de préserver la mémoire des militants qui ont tant fait pour les droits des cyclistes à Montréal. Comme son amie Claire Morissette, Robert Silverman est de ceux-là. À quand une piste cyclable à son nom?

À Bicycle Bob

Ce poème a été écrit par Claire Morissette pour Robert Silverman.

Ah! Bob Silverman!
Le dérangeur! Le farfelu! Le fanatique!
Bicycle Bob Silverman!
L’hurluberlu! Le fatigant! L’exaspérant!

Moi, je vous dis :
« Montréal serait triste à en pleurer
S’il n’y avait pas Bob Silverman. »

* * *

J’l’ai rencontré au coin d’une rue,
Il avait l’air un peu perdu,
Ce pédaleur de l’heure.

J’lui ai dit : qu’est-ce qui ne va pas?
Il m’a dit tout son tralala,
Ce bikechévique épique.

Il était un peu essoufflant,
Mais plein d’amour et de bon sens,
Ce pousse-égal sans égal.

J’lui ai dit : j’peux pas rester frette
Faut qu’j’aille au Monde à Bicyclette!
Quel enrôleur sans moteur.

Sans bible ni plan trimestriel
Il sait aller à l’essentiel,
Ce questionneur sans peur.

Il donne aux vilains leur pilule
De paradoxe, de ridicule,
Cet orateur railleur.

Les madames du quartier l’aiment bien,
Les vieux aussi, même les gamins,
Mais pas tellement les politiciens.

Il a plein d’amis, de contacts,
Jusque derrière la ligne d’attaque
Quel vélomane jamais en panne.

Ronald Reagan a besoin d’guns
Les Beatles de coke, de haschisch,
Vingt-deux Rolls-Royce pour Sru Rajnesh
Bob Silverman est encore plus riche.

Deux roues, des pédales, un guidon,
Un tas de rêves près de son futon,
Une dactylo, un téléphone,
Voilà l’inventaire de ce visionnaire.

Avec ça, il fait l’impossible,
Ses stratégies sont invincibles
En quelques ans, tout est devenu possible.

Ponts, véloroutes, métro, parkings,
Tous seront cyclables à son signe!
Quel magicien
Rien dans les poches, rien dans les mains!

Par dizaines, centaines, milliers,
Les gens sont fiers de pédaler.
Bob Silverman, regarde tous tes fans!

Tu as créé une nouvelle ère
Exxon, GM iront sous terre
Car c’est l’ère vélorutionnaire!

Tu rends nos rêves réalité,
Grâce à toi on peut respirer,
Et encore mieux, on peut espérer!

Toi, nous, ensemble on est capable,
La victoire est inévitable!
Bob Silverman, on t’aime.

* * *

Ah! Bob Silverman!
Le visionnaire! L’impossibiliste! Le vélorutionnaire!
Montréal serait triste à en mourir
S’il n’y avait Bob Silverman.