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Le Monde à Bicyclette : vive la vélorution!

12 décembre 2016
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Fondé en 1975, le groupe militant le Monde à Bicyclette revendique les droits des cyclistes en milieu urbain. Il se fait connaître par ses tactiques peu orthodoxes non dénuées d’humour.

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Manifestation du Monde à bicyclette passant au parc La Fontaine.
Archives Monde à bicyclette (Cyclo Nord-Sud).
Le lendemain du congé de l’Action de grâce, en octobre 1976, l’heure de pointe de fin de journée au centre-ville de Montréal est perturbée par une démonstration hors du commun. Une centaine de personnes sont étendues sur la chaussée à l’intersection des rues Sainte-Catherine et Université. À leurs côtés gisent un enfant sur une civière, des bicyclettes accidentées, un cercueil, des béquilles, le tout ensanglanté à grandes giclées de ketchup. La manifestation rappelle la conséquence majeure de la domination de l’automobile en milieu urbain : le décès de nombreux cyclistes et piétons.

Parmi les « victimes » se trouve Robert Silverman, l’une des figures de proue du Monde à Bicyclette (MAB), le groupe à l’origine de la manifestation. Sa comparse Claire Morissette, armée d’un porte-voix, déclame la longue liste des problèmes causés par les voitures, qui accaparent le territoire urbain au détriment du vélo et des transports en commun. Des militants distribuent des tracts aux passants, aux automobilistes, ainsi qu’aux policiers dépêchés sur les lieux. L’événement s’étire sur une dizaine de minutes, marqué par quelques secondes d’un lourd silence.

À vélo vers une ville nouvelle

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Membres du Monde à bicyclette dont, au centre, Claire Morissette et Robert Silverman
Archives Monde à bicyclette (Cyclo Nord-Sud).
Le die-in de 1976 est entré dans les annales du mouvement cycliste à Montréal et il a eu des répercussions jusqu’à Amsterdam. Cette manifestation spectaculaire représente bien le type d’action mis de l’avant par le MAB pour faire valoir les droits des cyclistes. L’organisme voit le jour en 1975, alors qu’un petit groupe de visionnaires décide de se porter à la défense du vélo urbain à Montréal. Parmi les pionniers, réunis autour de Robert « Bicycle Bob » Silverman, se retrouvent Vicki Schmolka, Jacques Desjardins et Claire Morissette.

Pour ces cyclistes frustrés, il est grand temps de démontrer que « la bicyclette n’est pas qu’un sport, c’est un transport ». Il faut donc mettre en place des infrastructures qui permettent une circulation sécuritaire dans les rues de la ville. Le MAB identifie les besoins les plus urgents : des stationnements sécuritaires pour les vélos, des voies cyclables nord-sud et est-ouest, l’accès au métro avec le vélo et des aménagements adaptés sur les ponts. L’organisme préconise aussi la mise en place d’un système de vélos en libre-service ouvert à tous. L’idée derrière le réseau BIXI était déjà dans l’air dans les années 1970…

De la réflexion à l’action

Monde à Bicyclette

Die-in par Le Monde à Bicyclette.
Archives Le Monde à Bicyclette (Cyclo Nord-Sud).
Premier groupe militant cycliste et écologiste du Canada, le MAB se fait rapidement remarquer sur la place publique et à la une des journaux par ses « cyclodrames », qui ont inspiré d’autres actions du genre autour du monde. En plus du die-in au centre-ville et d’un autre au Salon de l’auto, on se rappellera une traversée du fleuve à bicyclette sur un canot, une apparition théâtrale de Moïse tentant de séparer les eaux du Saint-Laurent pour permettre le passage des cyclistes, des pistes cyclables clandestines peintes par des manifestants durant la nuit, des incursions dans le métro avec des objets encombrants, et bien sûr les grands défilés contestataires, ancêtres du Tour de l’Île, avec masques à gaz et bicyclettes munies de cadres de bois de la taille d’une voiture.

Comme celles d’autres groupes cyclistes ici et ailleurs sur la planète, les actions militantes du MAB rejoignent le mouvement écologiste des années 1970. C’est aussi l’époque de la crise du pétrole et du bike-boom, cette résurgence de l’utilisation de la bicyclette, dont on vante les bienfaits sociaux et environnementaux. La voiture est perçue comme un ennemi, source de bruit et de pollution, cause de mortalité, d’endettement et de perte de terres arables… Le MAB développe des tactiques médiatiques créatives, utilise l’humour pour démontrer les contradictions du système et s’affiche avec des slogans comme : « L’auto tue plus que les guerres » et « Vive la vélorution! » La bicyclette devient un outil de contestation politique et de transformation en profondeur de la ville.

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Premiere manifestation du Monde à bicyclette à l'intérieur du métro revendiquant le droit d'y transporter les bicyclettes
Archives Monde à bicyclette (Cyclo Nord-Sud).
Au fil des actions, le MAB s’accorde avec d’autres organismes partageant ses revendications, notamment la Fédération québécoise de cyclotourisme, qui deviendra plus tard Vélo Québec. La Fraternité des chauffeurs d’autobus le soutient dans sa promotion de l’utilisation des transports en commun. L’organisme s’active en politique municipale, trouvant des appuis auprès du Rassemblement des citoyens de Montréal, avec qui il partage certaines visions de la ville. Le MAB crée aussi des liens avec divers organismes internationaux et réclame la création d’une association internationale cycliste.

Des revendications qui portent fruit

Qu’elles se déroulent dans la rue ou par l’entremise de négociations avec diverses autorités, les actions militantes du MAB ont largement contribué à faire de Montréal une ville beaucoup plus accueillante pour les cyclistes. Parmi les gains majeurs à signaler, notons l’implantation de stationnements pour les bicyclettes au centre-ville, l’accès au métro et au train de banlieue pour les vélos, la création de voies permettant l’accès à la Rive-Sud et le développement des grands axes cyclables nord-sud, puis est-ouest. La piste du boulevard de Maisonneuve, qui traverse le centre-ville, a été baptisée, en 2008, piste cyclable Claire-Morissette, en hommage posthume à cette militante du MAB.

Le groupe met fin à ses activités au tournant du siècle. Un comité bénévole de l’organisme Cyclo Nord-Sud baptisé Encore du Monde à Bicyclette garde sa mémoire vivante en se donnant pour mission de sauvegarder et de mettre en valeur les archives du MAB. Il souhaite ainsi continuer à provoquer des réflexions au sujet du vélo comme moteur de changement. Même si Montréal se classe parmi les meilleures villes cyclables du continent, il reste encore beaucoup à faire pour assurer la sécurité des cyclistes et le partage convivial des rues de la ville.

La Vélorution - Les 400 coups du Monde à Bicyclette

La Vélorution - Les 400 coups du Monde à Bicyclette

Caméra, montage et réalisation : André Vanasse.
Voix : Éric Hamovitch, Daniel Lacoste, Claire Morissette, Robert Perrault, Robert Silverman et Michel Thibault.
Post-production : Studio Kaboum.
Les productions Bonsaï pour Le Monde à Bicyclette.

Réalisation : 
André Vanasse

Le Monde à Bicyclette, un journal pour informer et conscientiser

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Homme lisant le bulletin Le Monde à bicyclette
Archives Monde à bicyclette (Cyclo Nord-Sud).

En plus de ses manifestations publiques, le MAB diffuse son message par la publication d’un journal gratuit de 1976 à 1999. D’abord simple bulletin de liaison interne, le journal évolue pour offrir davantage de contenu sous une forme plus professionnelle. Le Monde à Bicyclette paraît de façon plus ou moins régulière, avec une à cinq publications par année, se stabilisant à quatre numéros par an entre 1990 et 1995. Le tirage atteint 18 000 exemplaires entre 1985 et 1994.

Comme on peut le voir en sous-titre à la une, le journal aborde trois grands thèmes : transport, écologie et société. On y traite de l’actualité cycliste, à Montréal et dans le monde, mais aussi de questions techniques, de la menace nucléaire, de féminisme, d’urbanisme alternatif, de cinéma, etc. Le financement provient de la vente de publicité et des revenus des adhésions. Autre particularité intéressante : quoique majoritairement rédigé en français, le journal comporte souvent des articles en anglais, témoignant ainsi de la réalité montréalaise.