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Griffintown, des origines à l’industrialisation

20 janvier 2016

Domaine agricole sous le Régime français, Griffintown devient un des pivots de l’industrialisation montréalaise au XIXe siècle. C’est seulement une des étonnantes transformations qu’il a connues.

Griffintown - fief Nazareth

Plan annoté du fief Nazareth, bordé de rouge, « sur une échelle de 16 perches au pouce », daté de 1805.
1805, Plan du fief Nazareth, Archives de la Ville de Montréal, VM066-3-P011.
Localisation: Arrondissements Ville-Marie et Le Sud-Ouest

Déjà au temps de la Nouvelle-France, le nom du territoire qui deviendra un jour Griffintown change à plusieurs reprises. On l’appelle fief Nazareth à l’époque où des terres y sont concédées à Jeanne Mance et à l’Hôtel-Dieu, puis la portion au nord de la petite rivière Saint-Pierre devient le faubourg des Récollets. Tout ce territoire prendra aussi le nom de quartier Sainte-Anne et occupe approximativement la portion sise entre les rues McGill à l’est, Saint-Antoine au nord, de la Montagne à l’ouest et le canal de Lachine au sud. L’actuelle rue Wellington se trouve sur le tracé de la première rue du secteur, le chemin de Lachine. Toutefois, ce que nous désignons aujourd’hui comme les limites du quartier ne correspond pas toujours à ce qu’elles furent au fil des siècles.

Aux origines d’un nom et d’un quartier

Terre agricole, que Jeanne Mance obtient du gouverneur de Montréal, Paul Chomedey de Maisonneuve, en 1654, la partie sud du quartier, le fief Nazareth, sert de ferme aux Sœurs hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Montréal jusqu’en 1792. Au cours de cette période, les Hospitalières tirent profit de l’exploitation du domaine, aussi appelé Grange des pauvres, pour financer l’Hôtel-Dieu et ses œuvres. Au nord, ce sont les maisons de bois des habitants et les commerces des artisans qui forment le premier faubourg de la ville.

Lorsque des fortifications en pierre sont construites au début des années 1700, le secteur est baptisé faubourg des Récollets. Il doit son nom à la porte des Récollets qui permettait là de franchir le mur d’enceinte. Première source d’embouteillage à Montréal, ces fortifications ne furent d’aucune utilité au moment où l’armée anglaise entra dans la ville, en septembre 1760.

Spéculation foncière et bataille juridique

Thomas McCord

Portrait taille de Thomas McCord en complet.
Thomas McCord, Archives de la Ville de Montréal, BM1-5P1288.
En 1792, le marchand irlandais Thomas McCord acquiert, des Hospitalières, le fief Nazareth. Selon un bail emphytéotique, il est locataire du domaine pour les 99 années à venir. Si au début il se contente d’y vivre en seigneur, cultivant la terre et louant un moulin, il en profite bientôt, en excellent spéculateur foncier qu’il est, pour sous-louer les lots à fort prix. Et pour cause : avec l’augmentation constante de la population et la démolition des fortifications dès 1804, on assiste à l’expansion des faubourgs. Tous s’entendent pour dire que McCord fait le gros de sa fortune à cette époque.

En 1804, alors que McCord règle des problèmes financiers en Irlande, son procureur, Patrick Langan, vend à son insu le bail du fief Nazareth à Robert Griffin et son épouse, Mary. Ceux-ci s’empressent alors de faire arpenter le quartier et de proposer, sur papier, un premier tracé de rues. Ce n’est qu’au terme d’une longue bataille juridique, en 1814, que McCord recouvre ses droits. Récupérant le travail des Griffin, il fait approuver leur plan des rues par la Ville, prenant toutefois soin d’en modifier certains noms… dont celui de la rue Griffin évidemment! Les noms de King, Queen, Prince, Ottawa, Duke, William, etc. désignent depuis les artères du quartier. Bien que McCord ait réussi à reprendre le contrôle des terrains, c’est le nom des Griffin qui passera à l’histoire.

Tandis qu’au nord on multiplie la construction de maisons, l’arrivée massive d’Irlandais à Montréal, à partir de 1815, transforme le sud du faubourg. De zone agricole, il devient peu à peu résidentiel. La majorité des immigrants irlandais s’installent en effet dans ce nouveau quartier baptisé Griffintown ou faubourg Sainte-Anne.

Le canal de Lachine, au cœur de l’industrialisation montréalaise

Canal Lachine vers 1850

Illustration du canal Lachine avec de nombreux bateaux.
Vers 1850, Le canal Lachine, par James Duncan, Musée McCord, M984.273.
Le creusement du canal de Lachine, entre 1821 et 1825, a d’énormes répercussions sur l’histoire de Griffintown et de Montréal : environ 1000 ouvriers travaillent sur ce mégachantier, en grande partie des Irlandais qui s’établissent à proximité du canal. Cet axe de transport constitue la colonne vertébrale de l’industrialisation montréalaise. Celle-ci débute lentement avec la construction des premiers bâtiments à vocation industrielle dans le secteur (la fonderie Eagle en 1825, l’entrepôt Penn en 1831). En 1825, on compte dans le secteur 1192 habitants et 13 usines, soit la plus grande concentration industrielle du pays à l’époque. Pendant cette période, entrepôts de toutes sortes et surtout fonderies se multiplient. L’ère de l’industrie métallurgique bat son plein.

Pont Victoria vers 1860

Vue générale du pont Victoria depuis les rives de Montréal. On aperçoit le pont à une voie ferrée, tel que construit initialement, sous forme d'un long tube reposant sur les piles de maçonnerie. Il y a quelques embarcations de petite taille en avant-plan.
Vers 1860, The Victoria tubular bridge - Montréal, par Philéas Gagnon, Archives de la Ville de Montréal, BM7-2_10P016.
À la navigation sur le canal, s’ajoute bientôt le trafic ferroviaire, dynamisé par l’ouverture du pont Victoria en 1860. De par sa situation stratégique (c’est à dire près du port, du canal de Lachine et des principaux chemins de fer), Griffintown s’affirme comme l’un des pivots de l’industrialisation de la métropole qui s’intensifie à partir des années 1880 alors que Montréal est le centre économique du pays. Vers 1880, on compte dans ce quartier environ 20 000 habitants et une soixantaine d’usines. Parmi celles-ci, certaines retiennent davantage l’attention. En 1818, Thomas Dunn déménage sa brasserie de La Prairie et l’installe sur la rue Notre-Dame. Il engage la même année un contremaître nommé William Dow, qui deviendra son associé quelques années plus tard. L’ouverture de ce qui deviendra éventuellement la brasserie Dow après 1834 inaugure l’essor industriel du secteur. La chocolaterie Lowney, construite dans la rue William en 1905, est l’une des plus grandes au Canada. Notons finalement, la New City Gas, une usine où l’on fabrique du gaz naturel par la combustion du charbon, dont le bâtiment est toujours situé au coin des rues Dalhousie et Ottawa. Avant l’utilisation de l’électricité, un réseau de tuyaux souterrains acheminait le gaz jusqu’aux lampadaires qui éclairaient les rues du centre-ville.

Un quartier industriel, résidentiel et insalubre

Il faut prendre quelques instants pour imaginer toute l’animation de l’ancien faubourg. Près de la moitié de la population est d’origine irlandaise, c’est pourquoi on construit l’église catholique Sainte-Anne en 1854. Les Irlandais se concentrent à l’ouest de la rue Peel. Environ 5000 francophones habitent au nord de la rue William vers 1880; eux aussi ont leur église et leurs écoles. Le secteur est autant industriel que résidentiel : dans les classes de l’école Sainte-Hélène, située entre la brasserie Dow et la brasserie Impérial, les enseignantes se plaignaient parfois de la forte odeur de houblon!

Comme partout ailleurs, l’industrialisation, malgré les progrès et les retombées économiques qu’elle apporte, attire aussi son lot de misère. Le sud du faubourg en particulier, où il y a encore une forte concentration résidentielle, offre des conditions de vie difficiles pour les ouvriers habitant le quartier. Logements insalubres, fumée des usines, pauvreté généralisée, maladies et inondations sont choses courantes. Cependant, grâce à l’introduction du tramway électrique, en 1892, les résidants délaissent peu à peu le faubourg au profit de quartiers plus salubres.

Ce déclin de la vocation résidentielle, accompagné de l’étiolement de l’activité industrielle, va se poursuivre tout au long de la première moitié du XXe siècle. En 1970, témoin de cette décroissance démographique, l’église du quartier, l’irlandaise Sainte-Anne, qui desservait à une certaine époque 1200 familles, est démolie faute de paroissiens.

Cet article est a été écrit à partir d’un article paru dans le numéro 40 du bulletin imprimé Montréal Clic, publié par le Centre d’histoire de 1991 à 2008. Il a été remanié en 2015 par Anne Gombert et Charles Turgeon.