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L’atelier de L’Arche, le grenier des artistes

16 janvier 2019
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De 1904 à 1929, le dernier étage d’un bâtiment de la rue Notre-Dame devient le point de ralliement d’une foule de peintres, musiciens, écrivains et intellectuels avides d’un renouveau culturel.

L'Arche

Photographie du 26-28, rue Notre-Dame Est prise vers 1910
Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Albums de rues E.Z. Massicotte. 00022731643 (MAS 3-175-e).
L’adresse a changé au fil des ans, mais le bâtiment est toujours là, au 26-28, rue Notre-Dame Est. Les vitrines et les entrées du rez-de-chaussée ont subi d’importants changements, et l’ancien grenier transformé en atelier n’existe plus. Détruit au début des années 1980, il fait aujourd’hui place à un loft. Avec L’Arche disparaissait un haut lieu méconnu de l’aventure artistique montréalaise.

Un édifice qui attire les artistes

Avant la création de l’atelier au dernier niveau, le bâtiment héberge des artistes graveurs au rez-de-chaussée et au deuxième étage. Au premier, Joseph Tison s’installe dans le local que lui cède son frère Charles, graveur lui aussi, en 1900. Tous deux sont reconnus pour la délicatesse de leurs travaux : sceaux, plaques de cuivre et cartes de visite.

L’étage du dessus est occupé par Louis-Adolphe Morissette dès 1897. Il pratique également la gravure, mais se spécialise dans l’illustration commerciale et fait du dessin, de l’aquarelle et de la photographie. Son entreprise, La Publication Artistique, imprime des livres et des revues d’art.

Le troisième étage compte deux occupants, voisins de palier : Albert Ferland, poète et dessinateur, et Edmond-Joseph Massicotte, illustrateur. Le premier publie lui-même les quatre volumes de son principal projet, Le Canada chanté, une série de poèmes patriotiques et religieux qu’il illustre de ses dessins et photos. Quant à Massicotte, il est surtout reconnu pour ses scènes du terroir à l’encre et au lavis. On trouve aussi ses illustrations dans des contes, des partitions, des almanachs, des publicités et des romans.

Jusqu’en 1904, le dernier étage de l’édifice est un grenier inoccupé. Tout change avec l’arrivée d’un peintre qui amorce une nouvelle vocation en trois temps pour ce qui porte alors le numéro 1630, rue Notre-Dame.

Première période : l’atelier d’Émile Vézina

L'Arche - Marc-Aurèle Fortin

Groupe de sept hommes assis fumant la pipe et discutant
Archives du Centre de recherche sur l’atelier de L’Arche et son époque
Né à Cap-Saint-Ignace, près de Montmagny, Émile Vézina étudie le dessin et la peinture à Chicago avant de s’installer à Montréal. Il occupe le grenier à partir de 1904 après l’avoir transformé, notamment en créant un puits de lumière dans la toiture. Ce local spacieux lui sert à la fois d’atelier et de domicile.

Vézina y donne des cours de peinture, dessine des caricatures pour les journaux et peint des portraits de personnalités en vue, dont Wilfrid Laurier, Henri Bourassa et Claude Champagne. Il écrit également des critiques d’art et de littérature, et s’adonne à la poésie.

L’atelier est rarement inoccupé, car Émile Vézina n’hésite pas à partager son espace de travail. Il y invite ses quatre voisins de l’immeuble. Des amis et des connaissances profitent aussi de l’atelier, en sa compagnie ou lorsqu’il quitte Montréal. On compte parmi eux les peintres Marc-Aurèle Fortin, Adrien Hébert, Jobson Paradis et Paul Cobson.

Deuxième période : la Tribu des Casoars

L'Arche - dessin intérieur 1917

Dessin à l'encre sur papier représentant l'intérieur d'un appartement en 1917
Collection personnelle de Richard Foisy
C’est durant une absence de Vézina que l’atelier devient le lieu de rencontre d’un groupe littéraire hors du commun. Son nom fait d’ailleurs référence à un oiseau qui ne fait pas les choses comme les autres : le casoar court mais ne vole pas, et c’est le mâle qui couve les œufs.

En 1913, quatre jeunes aspirants écrivains viennent de dissoudre leur groupe appelé l’Outremontmartre. Quittant leur local d’Outremont, ces étudiants cherchent un nouvel endroit pour se rencontrer et laisser libre cours à leur créativité. Ce sera l’atelier dont l’adresse est devenue le 22, rue Notre-Dame. Philippe La Ferrière, Victor Barbeau, Ubald Paquin et Roger Maillet y fondent la Tribu des Casoars, un cercle littéraire auquel se joignent bientôt d’autres compagnons.

Les Casoars sont souvent des journalistes associés aux publications de l’époque : Le Canada, Le Devoir, La Patrie et Le Nationaliste. Ils créent aussi leurs propres périodiques, dont Le Réveil, L’Escholier et La Bataille. La douzaine de membres de la Tribu doit passer par un rite d’initiation avant de pouvoir écrire dans le Piscatoritule, sorte d’almanach qui regroupe les vers, pensées et dessins destinés à un éventuel recueil collectif. Tous se dotent de surnoms symboliques, comme le Diamant natatoire, le Cerbère thésauriseur ou le Trombone gallinacé.

Roger Maillet, alias le Vibrion sceptique, hérite du rôle de patriarche et veille à l’initiation des nouveaux membres. C’est lui qui donne à l’atelier le nom de L’Arche. Ubald Paquin, dit le Xiphias édenté, imagine la série des galas artistiques, sept soirées animées qui font vibrer les murs de L’Arche entre 1915 et 1917. On y présente des causeries, des récitals, des lectures de poésie. D’abord réservés aux amis des Casoars, sur invitation, les galas se démocratisent et attirent de nombreux amateurs de culture et d’anticonformisme. Une soixantaine de personnes peuvent alors être réunies à L’Arche.

On doit aussi à Ubald Paquin de précieuses descriptions écrites de L’Arche, dont celle-ci : « Quelques meubles, une bibliothèque, des estampes, des gravures, des tableaux […] une lampe arabe, une recherche du pittoresque qui se révèle partout, voilà L’Arche. […] Les familiers (que de talents réunis là!) s’éclairent à la chandelle, comme Villon et Marot, et fument des pipes de plâtre. »

À l’été 1917, durant la Première Guerre mondiale, la loi sur la conscription divise les membres de la Tribu des Casoars. Plusieurs choisissent de se porter volontaires, alors que d’autres sont résolument anticonscriptionnistes. L’Arche est peu à peu abandonnée et la Tribu se désorganise. Le « concierge » de L’Arche, Édouard Chauvin, habite le grenier jusqu’au retour d’Émile Vézina à la fin de cette même année. Celui-ci occupe son atelier jusqu’en 1919, puis le cède au peintre Alfred Miro pour trois ans. Serge Lefebvre s’y installe en 1922, et le quitte la même année.

Troisième période : les peintres de la Montée Saint-Michel

L'Arche - Élisée Martel

Peintre peignant un modèle masculin
Collection personnelle de Richard Foisy
C’est par l’entremise de Serge Lefebvre, avec qui il a étudié au Conseil des arts et manufactures du Québec, qu’Ernest Aubin devient locataire de L’Arche avec son ami Élisée Martel en 1922. Joseph Jutras, qui a suivi des cours de peinture chez Émile Vézina dès l’âge de 14 ans, devient aussi un habitué de l’atelier qu’il connaît déjà.

Ces trois artistes font partie d’un groupe de peintres qui se rejoignent souvent pour travailler en plein air dans le vaste domaine des Sulpiciens, en bordure nord de l’île de Montréal. Ils doivent leur nom de « peintres de la Montée Saint-Michel » au chemin qu’ils empruntent pour se rendre dans ce boisé, qu’ils parcourent à pied en quête de paysages intéressants. La montée est devenue aujourd’hui le boulevard Saint-Michel.

Ce groupe méconnu existe depuis 1911 et se compose de huit anciens étudiants du Conseil des arts et manufactures. Outre Aubin, Martel et Jutras, on y trouve Jean-Onésime Legault, Onésime-Aimé Léger, Jean-Paul Pépin, Narcisse Poirier et Joseph-Octave Proulx. Ces peintres, dont les styles et les sujets de prédilection varient beaucoup, pratiquent parfois aussi la sculpture, la gravure et la photographie. Ils exposent dans des galeries, des salons de peinture et autres lieux publics ou privés.

Comme la Tribu des Casoars, mais de façon plus discrète, les peintres de la Montée Saint-Michel se rencontrent à L’Arche et y reçoivent leurs amis. Ils y invitent aussi des modèles féminins, ce qui ne fait pas l’affaire des voisins, qui voient d’un très mauvais œil les visites de ces dames dans un lieu fréquenté presque exclusivement par des hommes. C’est donc pour une question de moralité que l’atelier de L’Arche ferme définitivement ses portes en 1929. Le propriétaire de l’immeuble refuse de renouveler le bail des peintres à la suite de vilains ragots…

Ainsi se termine l’histoire d’un lieu de rencontre qui a accueilli sous ses combles, durant 25 ans, des dizaines de jeunes débordant de créativité. Plusieurs des habitués de L’Arche ont joué par la suite des rôles non négligeables dans la vie intellectuelle et culturelle montréalaise.

Merci à Richard Foisy pour la validation du contenu de cet article.

Références bibliographiques

FOISY, Richard. L’Arche, un atelier d’artistes dans le Vieux-Montréal, Centre de recherche sur l’atelier de L’Arche et son époque, Montréal, VLB éditeur, 2009, 205 p.

L’ENCYCLOPÉDIE DE L’AGORA. « L’Arche (atelier d’artistes) », [En ligne], d’après : FOISY, Richard. L’Arche, profil historique, 2011.
http://agora.qc.ca/dossiers/LArche_atelier_dartistes