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Le Quartier chinois : un « Chinatown » montréalais

02 juin 2017

« L’âme éternelle de la vieille Chine danse, la nuit, dans la ville chinoise de Montréal. » La Revue Moderne évoque ainsi, en 1937, un espace exotique toujours bien connu des Montréalais.

Quartier chinois

Cette photo du Quartier chinois a été prise le 25 mars 1968. Elle nous montre les deux langues prédominantes dans le quartier à cette époque, l’anglais et le cantonais.
1968. Archives de Montréal. VM94-Ad40-154.
La présence chinoise à Montréal remonte au début du XIXe siècle. Un individu d’origine chinoise, résidant dans la métropole, est par exemple identifié dans le recensement du Bas-Canada de 1825. Cependant, la première grande vague d’immigration est amorcée après 1875. C’est d’ailleurs en 1877 qu’une première buanderie chinoise montréalaise ouvre ses portes au 633, rue Craig. La plupart de ces premiers immigrants sont des hommes, arrivés de Colombie-Britannique après l’achèvement du chemin de fer transcontinental (1885). Ils s’installent à Montréal pour trouver du travail et pour fuir le racisme systématique qui les assaille sur la côte Ouest.

C’est ainsi que se crée le Chinatown, un lieu où ces hommes pouvaient s’unir face à la discrimination et constituer des réseaux sociaux utiles. À la fin du XIXe siècle, près de 500 Chinois habitent à Montréal. Concentrés autour des rues Saint-Laurent, Saint-Urbain et De La Gauchetière, ils choisissent ce secteur pour sa vitalité commerciale, pour ses loyers abordables, mais aussi pour son caractère multiculturel. À l’époque, juifs, Irlandais, francophones et anglophones s’y côtoient déjà. L’espace devient vite une véritable terre d’accueil pour les immigrants chinois : on parle pour la première fois du Chinatown de Montréal dans le quotidien La Presse en 1902. L’arrivée des Chinois contribue à faire de Montréal une mosaïque ethnique.

Une vie nocturne attractive

Quartier chinois

Vue du Quartier chinois à partir des rues Saint-Urbain et Vitré. Cette photo a été prise vers 1915.
Musée McCord. MP-1978.207.1.6.
Dans les premières décennies du XXe siècle, le Chinatown est perçu comme un lieu exotique, mystérieux et dangereux. Les entrepreneurs chinois, de plus en plus nombreux, mettent sur pied de nouvelles institutions. Le Quartier chinois devient à cette époque le lieu d’une vie nocturne alternative : les cafés, clubs et restaurants du secteur, comme le Nanking Café (1933) ou le Chinese Paradise Club (1939), deviennent très populaires auprès de la clientèle montréalaise. Certains commerçants canadiens-français craignent même la compétition. En 1933, J. Arthur Homier attribue la fermeture du restaurant de son père à l’essor des restaurants chinois. Il déplore que les Montréalais préfèrent « goûter une cuisine mystérieuse, exotique, dans laquelle les “Chop Suey” et les “Yacamean” ont fait oublier les mets de la bonne cuisine canadienne ».

À l’époque, le Chinatown, lieu de divertissements, est aussi visité régulièrement par la police. Plusieurs bâtisses, vieilles et délabrées, abritent des maisons de jeu, et des réseaux criminels y sont souvent formés. Les journaux couvrent à plusieurs reprises les véritables guerres que se livrent les différentes sociétés et groupes du quartier. Ces organisations, appelées Tong (littéralement « salle » ou « hall » en mandarin), entretiennent entre elles de vives rivalités. En 1922, The Quebec Daily Telegraph rapporte une dispute territoriale entre les Wong et les Hum au sujet d’une vente d’opium. Les deux camps en vont jusqu’aux armes et plusieurs sont blessés par balle. En 1933, une autre Tong War, opposant des factions politiques, éclate dans les rues du Chinatown. Les violences sont telles que, en 1936, dans le journal La Patrie, le Quartier chinois est décrit comme un lieu où « la vendetta n’attend qu’une étincelle pour éclater ». Les troubles dureront jusque dans les années 1940.

Chinatown, un quartier symbolique

Quartier chinois

Un homme passe devant une toute petite épicerie prise entre deux édifices plus hauts.
1966. Archives de la Ville de Montréal.
En 1947, la Loi sur l’immigration chinoise de 1923 est abolie. Pendant près d’un quart de siècle, l’immigration chinoise avait été presque totalement interdite, causant le vieillissement et le rétrécissement de la population du Quartier chinois. Toutefois, à partir des années 1950, une nouvelle vague d’immigration commence avec un vaste mouvement de réunification des familles. Les entrepreneurs, hommes d’affaires et familles de la classe moyenne qui arrivent à Montréal ont désormais les moyens de sortir du Chinatown et de s’installer dans d’autres quartiers montréalais et en banlieue. Le racisme et la discrimination du début du siècle se sont aussi estompés. La communauté chinoise ressent donc moins le besoin de vivre dans une enclave spécifique et se sent plus à l’aise pour intégrer la société montréalaise. Ainsi, la vocation du Quartier chinois change progressivement à la fin du XXe siècle : tout d’abord résidentielle, la « ville chinoise » devient un secteur majoritairement touristique et symbolique.

Par ailleurs, dans les années 1950-1960, la Ville entreprend de grands projets d’élargissement des rues et de revitalisation urbaine. Résultat, la taille du Chinatown est réduite de près d’un tiers de sa superficie. Les nouveaux projets viennent également définir les limites spatiales du Chinatown tel qu’on le connait aujourd’hui. Durant les années 1970, le quartier fait face à un renouvellement urbain dicté par les autorités municipales. Les grands projets résidentiels et urbains de la Ville (le Complexe Guy-Favreau, l’autoroute Ville-Marie, le Palais des congrès…) annoncent la démolition du parc de la Pagode, de trois églises chinoises, de plusieurs commerces ethniques et d’un secteur résidentiel entier. Malgré les protestations qui émergent au sein de la communauté, la plupart des projets voient le jour, et seule l’église catholique chinoise est sauvée.

Des installations urbaines chinoises

Quartier chinois

Des gens circulent et regardent les fruits sur un étal sur le trottoir du Quartier chinois
Concours photo Montréal, carte postale. Centre d'histoire de Montréal.
Refusant de laisser le Chinatown disparaître, les leaders de la communauté s’allient avec les élus municipaux afin de redorer l’image du quartier. Les années 1980-1990 voient la symbolique chinoise s’exprimer dans de nombreuses nouvelles installations urbaines, comme les arches, les détails architecturaux de certains bâtiments, le Parc Sun-Yat-Sen, et autres. La rue De La Gauchetière, où se trouvent le plus grand nombre de commerces et de résidences associés à la population chinoise, devient piétonne dans les années 1980.

Le Chinatown de Montréal est le « plus chinois » de ses pairs au Canada. C’est-à-dire qu’il est habité presque uniquement par des immigrants en provenance de Chine. En 2011, le nombre d’immigrants venant de Chine est estimé à près de 30 000, représentant 4,6 % de la population montréalaise; ils sont cependant maintenant étalés sur l’espace montréalais, avec une forte présence dans les quartiers Côte-des-Neiges—Notre-Dame-de-Grâce et Saint-Laurent. Si le Quartier chinois a désormais une superficie et une population moindres, il conserve son importance symbolique pour la communauté chinoise de Montréal.

Collaborateur à la recherche et à la rédaction : Matthieu Caron.

Chinatown II

Durant la première décennie du XXIe siècle, un nouveau quartier chinois apparait dans l’ouest de la ville tout près de l’Université Concordia (d’où son autre nom, Concordia Chinatown), entre les rues Bishop et Fort, et les rues René-Lévesque et Sherbrooke. Tout comme dans le premier Chinatown, on y trouve de la cuisine asiatique, notamment des spécialités japonaises, chinoises, coréennes et même d’Asie du Sud-Est.

De nombreuses entreprises chinoises s’y sont installées, particulièrement dans la rue Sainte-Catherine. La plupart des résidants du secteur sont des immigrants et des étudiants venus de Chine et d’Asie du Sud-Est. Par ailleurs, le consulat général de la République populaire de Chine est situé tout près, au 2100, rue Sainte-Catherine Ouest.

Références bibliographiques

CHA, Jonathan. « La représentation symbolique dans le contexte de la mondialisation : L’exemple de la construction identitaire du quartier chinois de Montréal », Journal of the Society for the Study of Architecture in Canada / Journal de la Société pour l’étude de l’architecture au Canada, 29, nos 3, 4, 2004, p. 3-18. En ligne : patrimoine.uqam.ca/upload/files/publications/CH.pdf 

CHAN, Kwok B. Smoke and Fire: The Chinese in Montreal, Hong Kong, The Chinese University Press, 1991.

HELLY, Denise. Les Chinois à Montréal : 1877-1951, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1987.

LACROIX, Fernand. « Rendez-vous chinois dans Montréal », La Revue moderne, Montréal, mars 1937.

LEI, David Chuenyan, et Timothy Ciu Man CHAN, « Le Quartier chinois de Montréal, des années 1890s à 2014 », [En ligne], Quartiers chinois du Canada Série, Burnaby, Simon Fraser University, 2015.
http://www.sfu.ca/chinese-canadian-history/PDFs/Montreal-FrChi-WebFinal.pdf

MORRISON, Val M. Beyond Physical Boundaries: The Symbolic Construction of Chinatown, Mémoire (M.A.), Montréal, Université Concordia, 1992.

Avant-après : Quartier chinois

La communauté chinoise célèbre le jour de la Victoire par un défilé dans les rues du quartier chinoisRue de la Gauchetière dans le quartier chinois

Rue de la Gauchetière Est

Avant

1945. Parade. Chinatown Celebrates [la communauté chinoise célèbre le jour de la Victoire par un défilé dans les rues du quartier chinois], par Conrad Poirier. Bibliothèque et Archives nationales du Québec. P48, S1, P12333.

Après

2014. Rue de la Gauchetière dans le quartier chinois, par Denis-Carl Robidoux. Centre d’histoire de Montréal.