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« Sauvons Chinatown » : la communauté chinoise face aux grands projets des années 1970

02 juin 2017

Dans les années 1970, les leaders de la communauté chinoise de Montréal s’organisent pour préserver une large part du Quartier chinois menacée de démolition.

Complexe Guy-Favreau

Le Complexe Guy-Favreau en construction, vu de la rue De La Gauchetière. En arrière-plan, l’Église catholique chinoise.
Le Quartier chinois de Montréal constitue le centre des activités communautaires, commerciales et religieuses de la communauté chinoise, présente à Montréal depuis la fin du XIXe siècle. Cependant, dans la seconde moitié du XXe siècle, le Chinatown connait un déclin marqué : la population du quartier passe d’environ 3000 habitants avant 1960 à 441 en 1985. Comment expliquer ce rétrécissement soudain? De nouveaux projets urbains d’envergure, construits pendant cette période, signalent un virage important pour les résidants du secteur.

Le 26 mars 1972, Jean-Eudes Dubé, ministre fédéral des Travaux publics, annonce la construction du Complexe Guy-Favreau. De nombreux grands chantiers mis en branle dans les années 1970 et 1980 affectent les lieux de résidence et de travail de la population chinoise : l’autoroute Ville-Marie (années 1970), le Complexe Desjardins (inauguré en 1976) et le Palais des congrès (complété en 1983)¬. Les initiatives visant à étendre le centre-ville de Montréal vers l’est auraient empiété sur près d’un tiers du Chinatown de l’époque. Un vaste secteur résidentiel, plusieurs commerces chinois, une école, des associations culturelles et les trois églises chrétiennes chinoises seraient alors démolis. En 1981, c’est le parc de la Pagode qui est menacé de disparaitre en vue de l’élargissement de la rue Saint-Urbain.

Sauvons Chinatown (article du journal Le Jour)

Le mouvement Sauvons Montréal s’oppose à la construction du Complexe Guy- Favreau dans cet article du journal Le Jour, du 5 mai 1976.
Archives de la Ville de Montréal.
L’affaire fait grand bruit dans les journaux. Les trois pasteurs de la communauté chinoise, les révérends Tou, Chan et Ngai, se réunissent pour préparer un mémoire à l’intention du gouvernement et des autorités municipales. Ils revendiquent la préservation des églises chinoises, importants centres spirituels, mais aussi lieux d’apprentissage de la langue et de la culture chinoises pour des centaines d’enfants. Si l’opposition s’organise parmi les chefs religieux du quartier, la communauté chinoise demeure plutôt divisée. Les factions pro-Chine et pro-Taïwan ont de la difficulté à s’entendre, et certains commerçants voient d’un bon œil la modernisation du secteur. Une grande partie du quartier tombe sous le pic des démolisseurs. Cependant, grâce aux pressions exercées par les leaders du mouvement, un bâtiment d’importance sera sauvé : l’église catholique chinoise, située à l’extrémité ouest de la rue De La Gauchetière, est classée de justesse monument historique en 1977.

Renaître de ses cendres?

Sauvons Chinatown (vm94-b259-025)

Vue du chantier du Complexe Guy-Favreau, avec l’église catholique chinoise au bout de la rue De La Gauchetière.
Photo de Philippe Dumais. Archives de la Ville de Montréal. VM94-B259-025.
La survie d’une seule des trois églises chinoises parvient difficilement à masquer la disparition du tiers du Quartier chinois de l’époque. Cette diminution géographique considérable s’ajoute à une diminution démographique de taille : environ 1000 familles chinoises quittent Montréal entre 1975 et 1977, en réaction à la controversée Charte de la langue française (loi 101). Également, une nouvelle vague d’immigrants chinois choisit de s’installer dans d’autres secteurs, notamment à Brossard, en banlieue de Montréal. Au tournant des années 1980, cependant, les leaders de la communauté refusent de laisser Chinatown à son sort. Le Centre uni de la communauté chinoise et l’Association pour le développement du Quartier chinois de Montréal sont formés afin de planifier la revitalisation du secteur. Dès 1982, de nouveaux projets sont proposés : on prévoit, entre autres choses, de rendre la rue De La Gauchetière piétonne et d’installer deux grandes arches sur le boulevard Saint-Laurent. C’est le début de la revitalisation symbolique et identitaire du quartier qu’on connait aujourd’hui.

Le parc de la Pagode

Parc de la Pagode

Vue du Parc de la Pagode, inauguré en 1967, avec en arrière-plan le Complexe Desjardins. 1978.
Adrien Hubert. Bibliothèque et Archives nationales du Québec. E6,S7,SS1,D780878.

Le parc de la Pagode a été pendant près de 15 ans (1967-1981) l’un des témoignages visuels les plus importants de la présence chinoise à Montréal. Érigé en 1967 pour célébrer le centenaire de la Confédération, ce petit espace vert abritait une pagode décorative offerte par la compagnie Wing’s Noodle. Avant que les célèbres arches du Chinatown ne soient érigées à la fin des années 1980, c’est cette pagode qui donnait au secteur une grande part de son caractère et de son identité.

Références bibliographiques :

CHA, Jonathan. « La représentation symbolique dans le contexte de la mondialisation : L’exemple de la construction identitaire du quartier chinois de Montréal », Journal of the Society for the Study of Architecture in Canada / Journal de la Société pour l’étude de l’architecture au Canada JSSAC /JSÉAC 29, nos 3, 4, 2004, p. 3-18. Également disponible en ligne : patrimoine.uqam.ca/upload/files/publications/CH.pdf

CHAN, Kwok B. Smoke and Fire: the Chinese in Montreal, Hong Kong, The Chinese University Press, 1991, 330 pages.

CHUENYAN LAI, David. Chinatowns: Towns Within Cities in Canada, Vancouver, University of British Colombia Press, 1988, 382 pages.

DEMERS, Clément. « Le nouveau centre-ville de Montréal », Cahiers de géographie du Québec, vol. 27, n° 71, 1983, p. 209-235.

MORRISON, Val M. Beyond Physical Boundaries: The Symbolic Construction of Chinatown, Mémoire (M.A.), Montréal, Université Concordia, 1992, 117 pages.