Un site du Centre d'histoire de Montréal

Un édifice au carrefour des vagues migratoires

30 octobre 2017

Le boulevard Saint-Laurent abrite la salle de spectacle montréalaise, la Sala Rossa. Alors que ses murs résonnent au rythme de la musique, les échos de son histoire restent à découvrir.

4848 boulevard Saint-Laurent - 2016

Foule dans une salle de spectacle
Archives du Punch Club
La Main. Boulevard mythique montréalais. Célèbre pour sa vie nocturne, sa scène culturelle et ses commerces en tout genre. Cette artère est aussi passée à l’histoire comme corridor d’accueil des immigrants. Du sud au nord, ses abords se dessinent aux couleurs des différents groupes ethnoculturels de Montréal.

Le 4848 boulevard Saint-Laurent, aujourd’hui connu comme la Sala Rossa, cache une histoire qui illustre magnifiquement les installations successives des gens arrivés dans la métropole au XXe siècle. Construite dans les années 1930, cette bâtisse est l’initiative d’une société fraternelle socialiste juive à une époque où les synagogues, les associations et les syndicats juifs animent le secteur.

Repère des militants juifs

4848 boulevard Saint-Laurent

Quelques personnes sont debout devant l’entrée d’un édifice de trois étages.
Archives de la Bibliothèque publique juive. ArbeiterRing003.
Au début du XXe siècle, le Canada est en plein boum économique. Pour répondre au besoin en main-d’œuvre, le pays élargit son bassin d’immigrants de l’Europe occidentale à l’Europe orientale. Montréal, cœur manufacturier, accueille des dizaines de milliers de ces travailleurs venus d’outre-mer, dont une majorité écrasante de juifs d’Europe de l’Est. Ces derniers occupent les environs de la rue Saint-Laurent, au nord de l’avenue des Pins, où les ateliers et les usines de confection se multiplient.

Ouvriers, tailleurs, presseurs, les juifs sont reconnus pour leur implication syndicale, politique et communautaire. Inspirés par les idéaux révolutionnaires européens, ils fondent différents organismes de défense de droits, dont le Workmen’s Circle, aussi connu sous le nom d’Arbeiter Ring. Fondé en 1907 par des immigrants russes et polonais militants du parti est-européen, le Bund, le Workmen’s Circle fait la promotion de la social-démocratie, d’une culture séculière et de la langue yiddish. Le regroupement, qui compte plus de 1000 membres dans les années 1920, fait l’acquisition de terrains sur le boulevard Saint-Laurent.

4848 boulevard Saint-Laurent - vers 1940

Sept hommes et un enfant à l’extérieur du 4848 boul. Saint-Laurent.
Archives de la Bibliothèque publique juive. ArbeiterRing002.
Au début des années 1930, le Workmen’s Circle initie la construction de la bâtisse du 4848 Saint-Laurent, qui est supervisée par l’architecte Max Kalman, ultérieurement célèbre pour ces nombreuses réalisations montréalaises. L’organisme offre une variété de services, dont des écoles, des assurances, un gymnase, de la nourriture en temps de crise, etc. L’association accueille aussi des réunions syndicales et compte des militants politiques, dont plusieurs du parti Co-operative Commonwealth Federation (CFF, ancêtre du Nouveau Parti démocratique).

L’arrivée d’une nouvelle vague d’immigrants européens marque la période de l’après-guerre. De nombreux Montréalais d’origine juive désertent progressivement le boulevard Saint-Laurent et se dirigent vers l’ouest de l’île. Le Workmen’s Circle suit le mouvement dans les années 1960. Déménagé dans le quartier Snowdon, il fête son 110e anniversaire en 2017.

Repère des danseurs

Ludmilla Chririaeff - 1955

Danseurs sur scène. De gauche à droite: Roger Rochon, Ludmilla Chiriaeff, Brydon Paige.
Henri Paul. Bibliothèque de la danse Vincent-Warren. Fonds Iro Valaskakis Tembeck.
Après avoir été le quartier général d’une frange militante de la gauche montréalaise juive, le 4848 boulevard Saint-Laurent est, dès 1966, occupé par la compagnie des Grands Ballets et son académie.
Cette institution, aujourd’hui célèbre internationalement, est l’initiative d’une immigrante russe arrivée à Montréal en 1952. Comme des millions d’Européens, Ludmilla Chiriaeff doit quitter l’Europe à la suite du conflit mondial. Elle s’installe dans un Montréal qui profite de la prospérité d’après-guerre pour alimenter et développer sa scène culturelle. Danseuse de ballet professionnelle et passionnée, Ludmilla est très tôt recrutée par la télévision de Radio-Canada pour l’émission L’heure du concert. Elle crée la compagnie des Ballets Chiriaeff en 1954, renommée, quelques années plus tard, les Grands Ballets Canadiens de Montréal.

En 1966, à la demande du ministère des Affaires culturelles du Québec, Ludmilla fonde le premier établissement de la province voué à la formation professionnelle des danseurs, l’Académie des Grands Ballets Canadiens. Cette institution, appelée à devenir l’École supérieure de danse du Québec, fait ses premiers pas au 4848 Saint-Laurent.

Repère des Hispano-Montréalais et de la scène culturelle alternative

Danseuse flamenco

Une danseuse de flamenco à l'avant-plan et un guitariste à l'arrière-plan
Avec l'aimable autorisation de Robert Mailloux.
Les années 1960 et 1970 connaissent aussi une vague importante d’immigrants qui viennent, cette fois, principalement des pays du sud de l’Europe, de l’Amérique latine, de l’Afrique et de l’Asie. Montréal accueille alors quelques Espagnols. Ces derniers s’installent un peu partout dans la ville, mais organisent leur noyau communautaire et culturel dans le secteur du boulevard Saint-Laurent situé entre les rues Roy et Saint-Joseph. C’est ainsi que le Centre social espagnol prend possession du 4848 Saint-Laurent en 1973 pour en faire un centre culturel hispanique. L’endroit devient non seulement le repère des Hispano-Montréalais, mais aussi des amoureux du flamenco, du tango et de la cuisine espagnole, grâce au restaurant la Sala Rosa (le Salon rose).

Depuis le début des années 2000, le Centre social espagnol collabore avec la Casa del Popolo, située juste en face, pour l’organisation de spectacles dans la grande salle de l’étage supérieur, nommée la Sala Rossa (le Salon rouge). Désormais mythiques, ces lieux ont vu naître des groupes de renommée internationale, comme Arcade Fire et The Dears.

Au rythme des vagues migratoires, le 4848 boulevard Saint-Laurent s’est ainsi animé de la présence de Montréalais de diverses origines : juive, russe, espagnole et bien d’autres. Et plus tard, qui prendra le relais?

Max Kalman, architecte

Maxwell Myron Kalman (1906-2009) nait à Montréal en 1906 dans une famille juive d’immigrants roumains. Il grandit dans le quartier juif de la ville, aux abords du boulevard Saint-Laurent.

En 1931, il est diplômé du programme d’architecture de l’Université McGill. Sa carrière prend rapidement son envol. Il est reconnu pour ses constructions simples, fonctionnelles et solides. Il conçoit notamment l’épicerie Steinberg sur l’avenue Bernard (en 2017, l’épicerie Les 5 saisons), le 4848 boulevard Saint-Laurent (aujourd’hui la Sala Rossa) et l’école Jewish People’s School (l’actuel Collège Français).

Références bibliographiques

ABOUD, Brian et al. Profils des communautés culturelles du Québec, Sainte-Foy, Ministère des affaires internationales, de l’immigration et des communautés culturelles, Direction des communications, Publications du Québec, 1995, 654 p.

ANCTIL, Pierre. « Les Juifs yiddishophones. Un siècle de vie yiddish à Montréal », dans Guy BERTHIAUME et al., Histoires d’immigrations au Québec, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2012, p. 61-76.

ANCTIL, Pierre. « Boulevard Saint-Laurent : Lieu des possibles », Continuité, no 88, 2001, p. 24-27.

JEWISH PUBLIC LIBRARY ARCHIVES (Bibliothèque publique juive). « Worker’s Circle », [En ligne], Jewish Montreal of Yesterday.
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CRABB, Michael, et Katherine CORNELL. « Les Grands Ballets Canadiens de Montréal », [En ligne], Encyclopédie canadienne, 28 janvier 2014.
http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/grands-ballets-canadiens...

FORGET, Nicolle. Chiriaeff - Danser pour ne pas mourir. Biographie, Montréal, Québec Amérique, 2006, 662 p.

MEDRESH, Israël. Le Montréal juif d’autrefois, Québec, Septentrion, 1997, p. 201-206.

BEAUCHEMIN, Valérie. « Max Kalman – Workmen’s Circle Centre », [En ligne], Musée du Montréal juif.
http://mimj.ca/location/1840

WOOLF, Sarah. « Le Workmen’s Circle/L’Arbeter Ring - Workmen’s Circle Centre and Abraham Reisen School », [En ligne], Musée du Montréal juif.
http://mimj.ca/location/2305