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Le Mile End rural

05 août 2019
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L’histoire du Mile End rural reste mal connue. Quelques témoignages du XIXe siècle offrent toutefois un éclairage précieux sur la naissance d’un des quartiers les plus emblématiques de Montréal.

Devenus seigneurs (c’est-à-dire administrateurs terriens) de l’île en 1663 et profitant d’une accalmie dans les guerres iroquoises à la fin du XVIIe siècle, les Sulpiciens lancent une vaste opération de peuplement de l’espace rural à l’extérieur des limites de la ville de Montréal fortifiée. Ils concèdent des terres sous forme d’étroites bandes rectangulaires, perpendiculaires aux rives de l’île et regroupées en « côtes » (dans le sens de « rive » plutôt que de « pente »).

La forêt originelle et la présence autochtone

Volpi - vue de la ville vers 1832

Vue de la ville prise de la montagne avec, au premier plan, une récolte dans des vergers, et à l'arrière-plan, au loin, la ville.
DE VOLPI, Charles P. et P.S. WINKWORTH. Montréal : Recueil Iconographique, Vol.1, Montréal : Dev-Sco Publications Ltd., 1963.
L’archéologue Brad Loewen a reconstitué le portrait de la forêt originelle pendant une période d’environ 350 ans, en s’appuyant sur la carte des Sulpiciens de 1702 et en analysant les témoignages écrits laissés par les premiers visiteurs européens de l’île, Cartier et Champlain. Si des siècles de présence amérindienne, impliquant les pratiques de chasse, de cueillette et d’agriculture extensive (brûlis), ont déjà considérablement modifié le sud et l’ouest de l’île, il n’en va pas de même du centre resté relativement intact.

Loewen précise qu’à proximité du mont Royal, à l’emplacement du Mile End, les cèdres cèdent leur place à une autre espèce : le frêne. Mais, si cette vaste forêt de cèdres et de frênes est encore intacte en 1702, la situation ne va plus durer très longtemps à cause de la concession des nouveaux lots. L’historienne Louise Dechêne a démontré que les besoins des habitants en bois de chauffage, compte tenu des rigueurs de l’hiver canadien, font en sorte que le défrichement progresse très rapidement. Avant même les nouvelles concessions le long des côtes de l’intérieur de l’île, la nécessité de chauffer Ville-Marie a déjà créé une vaste zone déboisée plus au sud.

Le secteur sera partiellement reboisé, conclut Loewen, entre 1830 et 1870, avec la pomiculture qui s’installera entre les voies Sherbrooke et des Pins. Plus au nord, dans l’actuel Mile End, ce sont les carrières de pierre grise, les tanneries, les pâturages et les cultures maraîchères qui domineront.

Pâturages et cultures maraîchères

Mile End rural - atlas Hopkins

Plan en couleur montrant entre autres Outremont et Sain-Louis-du-Mile-End
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
C’est un plan fait par Henri-Maurice Perrault vers 1880 qui constitue un des meilleurs témoignages sur le Mile End juste avant son urbanisation. Architecte et arpenteur (il fit le tracé des terrains des grandes résidences du Mille carré doré), Perrault était aussi l’un des fiduciaires du Nowlan Estate (domaine Nowlan), un vaste territoire à cheval entre Outremont et Saint-Louis-du-Mile-End, indiqué dans l’atlas Hopkins. Son relevé constitue la base du premier projet de lotissement urbain de cet espace rural : l’ouverture quatre années auparavant d’un tronçon de la voie ferrée du Quebec, Montreal, Ottawa & Occidental Railway, qui segmente en partie les terres du Nowlan Estate, et d’une gare un peu plus à l’est ne sont sans doute pas étrangers à ce plan.

Perrault propose en effet de prolonger la rue Bleury — qui n’est alors qu’un chemin de terre se terminant à la hauteur de la rue Mont-Royal — sous la forme d’une avenue large de 70 pieds vers le nord, et de subdiviser en lots les terrains adjacents. Une rue parallèle, la future rue Hutchison, est également tracée, de même que celles qui deviendront Saint-Joseph, Fairmount et Bernard. Son « état des lieux » permet de constater qu’il faudra auparavant détruire au moins deux fermes (le plan indique que le bâtiment principal de l’une d’elles remonte à 1798), et combler un étang ainsi qu’un ruisseau venu de la montagne dont le tracé, vers l’est, correspond en partie à l’actuelle rue Groll. Mais, pour différentes raisons, ce plan resta à l’état de projet pendant les 10 années suivantes.

Qui étaient ces fermiers, qui louaient alors les terres des successions Bagg et Nowlan, ainsi que celles des Sœurs hospitalières de Saint-Joseph, les grands propriétaires de l’ouest du Mile End? S’ils ont laissé peu de traces, les éditions 1879-1880 et 1880-1881 de l’annuaire Lovell en donnent un aperçu; elles recensent : « John McKay, farmer, 69 St. Lawrence »; « R. Smeal, farmer, St. Lawrence »; « François Aubry Teck, farmer St. Lawrence »; « Alexander, James, Robert et Thomas Tate » (ce dernier est « milkman » soit laitier), de la « Tate farm, off Mt. Royal ave ». Dans l’édition suivante du Lovell, la « Tate farm » et ses locataires disparaissent complètement tandis que « François Aubry, 5 St. Lawrence » est devenu « carter » (charretier).

À l’est de Saint-Laurent, sur les terres de Pierre Beaubien, les maraîchers dominent : « Julien Miron, gardener, 3 Mt. Royal »; « Edouard Dagenais, gardener, 17 Robin »; « Maximin Dupras, gardener, 55 St. Dominique »; « Ed Guernon, sen. gardener, 22 St. Louis ». La famille Spalding, qualifiée de fondatrice dans les souvenirs de 1840 évoqués au début de ce chapitre, y est toujours : la ferme de « Chs. Spalding » est située au 77 Robin, l’actuelle avenue Henri-Julien.

Mais si, en 1880, à l’ouest de Saint-Laurent, le Mile End est encore un espace rural parsemé de fermes et de villas, il en va autrement du côté est : un village s’y est développé dès le XVIIIe siècle.

Cet article est un extrait du texte Le Mile End rural, rédigé par Yves Desjardins en 2014 et disponible sur le site Internet de Mémoire du Mile End.

Références bibliographiques

DECHÊNE, Louise. Habitants et marchands de Montréal au XVIIe siècle, Paris, Plon, 1974.

DESJARDINS, Yves. Histoire du Mile End, Québec, Septentrion, 2017, 355 p.

LOEWEN, Brad. « Le paysage boisé et les modes d’occupation de l’île de Montréal, du Sylvicole supérieur récent au XIXe siècle », Recherches amérindiennes au Québec, vol. XXXIX, nos 1-2, 2009, p. 5-21.

LUSSIER, Robert. Le Plateau Mont-Royal au 19e siècle, Comité logement Saint-Louis, Montréal, 1984.