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Des tanneries aux carrières : le village du coteau Saint-Louis

02 juillet 2019
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Tanneries et carrières ont fortement marqué l’histoire du Mile End, car elles ont conduit à l’édification d’un premier village, puis à la création de la municipalité de la Côte-Saint-Louis.

Carte de l’île de Montréal (extrait) 1834

Carte des rues et routes du secteur du coteau Saint-Louis
BAnQ. Collection Saint-Sulpice (Cartes et plans).
Le premier hameau qui s’est développé sur un territoire auparavant uniquement occupé par des fermes était situé à l’intersection des actuelles avenues du Mont-Royal et Henri-Julien. On l’a surnommé « village de la Tannerie des Bélair », dès le début du XIXe siècle, en raison de la dynastie familiale qui s’était installée là.

Jean-Louis Plessis, dit Bélair, né en France en 1678, a appris le métier dans son pays natal. Après avoir loué ses services à d’autres entrepreneurs, il a accumulé suffisamment de capital en 1714 pour acheter son propre terrain, au nord de la côte à Baron (l’actuelle rue Sherbrooke), et y établir sa tannerie. Le nouveau chemin qui relie les tanneries à la ville, via le chemin Saint-Laurent, sera d’ailleurs d’abord connu sous le nom de « chemin des Tanneries ». C’est aujourd’hui un tronçon de l’avenue du Mont-Royal.

Si les Plessis-Bélair furent les premiers à s’installer dans le secteur, ils n’y restèrent pas longtemps seuls. En 1781, la famille Robreau-Duplessis y est aussi bien implantée. Les deux clans y possèdent alors huit propriétés et cinq tanneries. Un hameau s’est formé car, en plus des tanneries, on y dénombre maisons, granges et étables. C’est le premier village à émerger sur le plateau qui domine la ville au nord du faubourg Saint-Laurent. Et si ce sont les activités liées aux tanneries qui donnent naissance au village, c’est une autre activité, l’exploitation des carrières de pierre, qui en favorisera la croissance tout au long du XIXe siècle.

Les débuts de l’urbanisation

Carrières

Dessin représentant des ouvriers et des chevaux travaillant à l’extraction de pierres dans une carrière.
L’Opinion publique, vol. 8, no 12 (22 mars 1877), p.139. BAnQ.

L’existence d’une veine de pierre calcaire grise jouera un rôle clef dans la préurbanisation du secteur. Elle était utile aux tanneries : la chaux qu’on fabriquait à partir de la combustion de roches calcaires était employée dans un bain qui éliminait les poils des peaux de bêtes qu’on allait tanner. Mais cette pierre a surtout été utile en construction, car elle a été utilisée dans la plupart des édifices publics montréalais construits au XIXe siècle.

Ces activités attirent sur le coteau Saint-Louis une communauté d’ouvriers et d’artisans qui travaillent dans les tanneries et les carrières environnantes. Le vieux chemin vers la côte Saint-Michel, au-delà des tanneries, sera appelé plus tard la rue des Carrières; son tracé, qui épouse le contour sinueux des différentes carrières au fur et à mesure de leur exploitation, se démarque de la trame orthogonale dominante, issue des limites de propriété, qui sera adoptée pour les lotissements urbains du Plateau Mont-Royal.

C’est principalement de ce secteur, appelé la division Saint-Michel, « qu’on tire la pierre de taille et autres pierres à bâtisse, le sable et la chaux employés dans les constructions de la ville et de ses environs; ces belles et abondantes carrières sont même exploitées pour les bâtisses de Québec », peut-on lire dans un rapport de 1840 de Jacques Viger, nommé responsable de l’inspection et de l’entretien des chemins publics, et premier maire de Montréal de 1833 à 1836.

Ce territoire jouxte, à l’ouest, une autre division, celle de Sainte-Catherine, et le chemin Saint-Laurent constitue la frontière entre ces deux territoires. À cet endroit, les chemins desservant les divisions de Saint-Michel et de Sainte-Catherine se rejoignent et croisent « la route en continuation de la rue Saint-Laurent ». Le carrefour de ces deux axes formant les actuelles voies Mont-Royal et Saint-Laurent était fort achalandé et déjà appelé « Mile End ».

Avec l’activité des carrières, le hameau s’est surtout développé le long du vieux chemin au nord de la tannerie, c’est-à-dire l’actuelle rue Gilford entre l’avenue Henri-Julien et la station de métro Laurier, et de là, le long de la rue Berri jusqu’à la rue Saint-Grégoire : quelques maisons villageoises y ont d’ailleurs survécu jusqu’à ce jour. En 1846, le village avec ses environs est incorporé sous le nom de village de la Côte-Saint-Louis. Ses résidants deviendront célèbres dans la deuxième moitié du XIXe siècle sous le nom de « Pieds-Noirs ». Quant aux familles Plessis-Bélair et Robreau-Duplessis, elles posséderont des propriétés sur le coteau Saint-Louis pendant plus d’un siècle.

Une nouvelle municipalité

Dans les mois entourant la création du village, le système de gouvernance locale de l’ancienne province du Bas-Canada est particulièrement instable : entre 1845 et 1850, dans la foulée du rapport Durham, on instaure un système municipal, mais on le défait, puis on en établit un nouveau. Sur le territoire de la paroisse de Montréal, autour de la ville, une vaste municipalité, Hochelaga, est créée le 18 juin 1845; moins d’un an après, le 9 juin 1846, Hochelaga est à son tour subdivisée en cinq municipalités, dont celle de La Visitation, qui verra son propre territoire amputé de la partie « communément appelé village des Tanneries des Bélair » à peine plus de cinq mois plus tard, soit le 20 octobre 1846. Ce nouveau village de la Côte-Saint-Louis comprend le territoire du coteau Saint-Louis des Sulpiciens à l’extérieur de la ville de Montréal, augmenté d’une bande sise entre la rue Saint-Hubert d’aujourd’hui et le chemin Papineau, justement là où d’importantes carrières étaient situées.

Cette nouvelle réorganisation du territoire sera éphémère. Dès l’année suivante, en 1847, le législateur abolit toutes les municipalités — à l’exception des villes et villages incorporés — et les remplace par de grandes municipalités à l’échelle des paroisses. Deux seules exceptions dans la paroisse de Montréal : la ville de Montréal proprement dite, et le village de Côte-Saint-Louis.

Pour expliquer comment Côte-Saint-Louis a pu obtenir et conserver son statut municipal, dans l’état actuel des recherches, on ne peut avancer que des hypothèses. Car le reste de la paroisse était déjà découpé en côtes et villages, même si aucun ne bénéficiait d’une incorporation municipale. Pourquoi d’autres communautés villageoises de l’île de Montréal également bien structurées, comme Saint-Henri ou Côte-des-Neiges, n’ont pas obtenu le même statut que Côte-Saint-Louis? Il faut regarder du côté des grands propriétaires fonciers : avec l’essor des travaux publics à Montréal, ceux qui possédaient les carrières de Côte-Saint-Louis jouissaient d’une richesse et d’une influence non négligeables.

L’influence de ces grands propriétaires et promoteurs fonciers ne fera d’ailleurs qu’augmenter dans la deuxième moitié du XIXe siècle, alors que l’urbanisation atteint le secteur : Côte-Saint-Louis sera démembré à deux reprises à son tour à cause de l’action des promoteurs, avant d’être finalement annexé par Montréal, en 1893.

Cet article est un extrait du texte De la Tannerie des Bélair au village de Côte-Saint-Louis, rédigé par Yves Desjardins en 2014 et disponible sur le site Internet de Mémoire du Mile End.

Références bibliographiques

CARON, Isabelle. « Des mémoires à “excaver” : interpréter la présence des carrières de pierre grise à Montréal », Journal de la Société pour l’Étude de l’Architecture au Canada, vol. 27, n° 3-4 (2002), p. 14-29.

DESJARDINS, Yves. Histoire du Mile End, Québec, Septentrion, 2017, 355 p.

FOUGÈRES, Dany. « Organisation et peuplement de l’île à l’extérieur de Montréal 1840-1890 », Histoire de Montréal et de sa région, Tome 1, Québec, PUL, 2012, p. 307-387.

PRÉVOST, Robert. « L’origine des Pieds-Noirs », Le Petit Journal, 27 mars 1938, p. 11.

ROBERT, Jean-Claude. « Réseau routier et développement urbain dans l’île de Montréal au XIXe siècle », dans CAPEL, Horacio et Paul-André LINTEAU (dir.), Barcelona-Montréal, développement urbain comparé, Barcelone, Publicacions de la Universitat de Barcelona, 1998, p. 104-106.