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« Pieds-Noirs », les travailleurs des carrières de pierre

11 avril 2019
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Entre légende et histoire, les « Pieds-Noirs » se sont taillé une solide réputation. Ces gaillards, tantôt voyous, tantôt notables, ont toujours été fiers de leurs clans.

Pieds-Noirs

Trois hommes âgés assis autour d’un poêle
Photos de Robert Prévost, collection Kevin Cohalan.
Les « Pieds-Noirs », c’est le surnom donné au XIXe siècle aux travailleurs des carrières de pierre du coteau Saint-Louis. On leur a fait une réputation de fiers gaillards, amateurs d’alcool et de bagarres : la chronique montréalaise abonde en anecdotes à leur sujet. On peut même dire qu’ils font partie des « mythes fondateurs » du Plateau Mont-Royal.

Les Pieds-Noirs doivent leur existence à la veine de pierre calcaire grise qui, à partir du mont Royal, se dirige vers le nord-est de l’île. Les premières carrières, situées à proximité de la montagne, sont exploitées dès le XVIIIe siècle, mais il s’agit souvent de petites excavations localisées dans des fermes. Avec la forte croissance de Montréal au XIXe siècle, les carrières prennent de l’importance, car la plupart des édifices publics de la période, ainsi que les maisons bourgeoises, sont construits avec cette pierre. Les principales carrières sont alors situées là où se trouvent aujourd’hui les parcs Sir-Wilfrid-Laurier et du Père-Marquette, ainsi qu’à l’est de ceux-ci.

Concentrés dans ce qui deviendra le village de Côte-Saint-Louis à partir de 1846, les carriers forment des clans familiaux qui durent plusieurs générations. Certaines de ces dynasties accèdent à la notabilité. Dans ces familles, on commence très jeune apprenti et on peut devenir propriétaire de carrière et élu municipal. La trajectoire de Paul-Gédéon Martineau (1858-1934) est, de ce point de vue, exemplaire. Il est issu de la famille qui possédait la carrière du même nom : un de ses aïeux, Casimir Martineau, a été le secrétaire de l’Association des carriers et charretiers de la côte Saint-Louis. Échevin du quartier Saint-Denis de 1897 à 1904, Paul-Gédéon Martineau terminera sa carrière comme juge à la Cour supérieure.

Des carriers fiers et chahuteurs

Pieds-Noirs - cartes

Quatre hommes âgés assis autour d’une table jouent aux cartes
Photos de Robert Prévost, collection Kevin Cohalan.
Même si tous les Pieds-Noirs, tant s’en faut, ne deviennent pas propriétaires de carrières, leur esprit de corps ne fait aucun doute : un chroniqueur montréalais de 1897 les décrit comme « de solides gaillards un peu batailleurs, mais une race forte, qui est fière de son titre ». D’autres, moins indulgents, les dépeignent comme un groupe dissolu qui fait sa propre loi et qui règle ses comptes à coups de poings et de pierres. La presse anglophone, en particulier, attribue aux « rowdies from the quarries » [« bagarreurs des carrières »] la plupart des émeutes qui agitent Montréal pendant la seconde moitié du XIXe siècle. On les craint lorsqu’ils « descendent en ville », précédés de drapeaux tricolores et entonnant La Marseillaise. On leur attribue aussi la réputation d’être des « rouges » (libéraux) endurcis, qui n’hésitent pas à en venir aux coups avec les « bleus » (conservateurs) du village voisin de Saint-Louis-du-Mile-End, surnommés « Nombrils-Jaunes », partisans, eux, de la famille Beaubien.

Différentes explications circulent sur l’origine du sobriquet « Pieds-Noirs ». L’une des plus anciennes l’attribue au fait qu’ils se déchaussaient, le samedi soir, devant le magasin général de Joseph-Octave Villeneuve, au coin des voies Mont-Royal et Saint-Laurent. Ils lavaient leurs pieds, noircis par le travail dans les carrières, dans l’abreuvoir à chevaux qui se trouvait là, avant de poursuivre leur route, chemin Saint-Laurent, pour aller fêter en ville.

Avec l’urbanisation croissante du secteur, la pression est forte pour que la Ville de Saint-Louis mette fin aux mauvais agissements des Pieds-Noirs, ce qu’elle fait en se dotant d’une Cour municipale et d’une force policière consolidée à partir de 1898. Mais, plus qu’en raison de la répression policière, les Pieds-Noirs ont disparu parce qu’ils appartenaient à un monde révolu : la mécanisation du travail dans les carrières, dès la fin du XIXe siècle, diminue considérablement la quantité de main d’œuvre requise, et la pierre artificielle remplace progressivement la pierre naturelle. Ces changements mettent fin à une organisation artisanale du travail qui était le fondement même de leur solidarité et de leur esprit de corps.

Références bibliographiques

Revue Moderne - Pieds-Noirs

Page intérieure de la Revue Moderne de septembre 1943
Bibliothèque et Archives nationales du Québec

DESJARDINS, Yves. Histoire du Mile End, Québec, Septentrion, 2017, 355 p.

PRÉVOST, Robert. « Les Pieds Noirs », La Revue Moderne, vol. 25, no 5, septembre 1943, p. 16, 17 et 21.