Un site du Centre d'histoire de Montréal

Conversation sur l’engagement politique des Italo-Montréalais

16 novembre 2020

Réalisateur et enseignant, Giovanni Princigalli interroge le professeur d’histoire universitaire, Bruno Ramirez, sur l’orientation politique des immigrants italiens de Montréal.

Trois camarades de Montréal

Affiche du documentaire Trois camarades de Montréal
Giovanni Princigalli
En tant que réalisateur, j’ai travaillé étroitement avec l’historien Bruno Ramirez sur le documentaire 3 Compagni di Montreal. Pour mieux comprendre l’engagement politique des Italiens de Montréal, je lui ai posé quelques questions.

Bruno Ramirez, professeur d’histoire à l’Université de Montréal, est scénariste et expert de l’histoire de l’immigration en Amérique du Nord. Il a notamment coécrit les scénarios de trois longs métrages incontournables sur l’immigration italienne à Montréal, tous dirigés par Paul Tana : Caffé Italia, Montréal, avec Tony Nardi et Pierre Curzi, La Sarrasine, interprété par Gilbert Sicotte, Jean Lapointe, Tony Nardi, et la Déroute, encore une fois avec Tony Nardi. Ramirez est également l’auteur de la série télévisée Il Duce Canadese et de livres, tels que Les premiers Italiens de Montréal, qui sont des fondamentaux de l’histoire des Italiens de Montréal, dont Ramirez est un pionnier et un spécialiste.

En 2019, j’ai coréalisé avec Bruno le documentaire 3 Compagni di Montreal (Trois camarades de Montréal) qu’il a lui-même produit. Le film porte sur l’engagement politique et sur les luttes sociales et syndicales de trois Italiens de Montréal de formation socialiste et communiste.

Découvrir un autre type d’engagement

FILEF

Groupe de neuf hommes posant debout devant des fenêtres d’un local et une banderole sur laquelle est écrit le mot FILEF.
Source inconnue
J’ai voulu poser à Bruno quelques questions sur le thème du militantisme de gauche des Italiens de Montréal car, en général, on pense qu’ils sont en majorité des conservateurs ou des libéraux. Cependant, lors de l’élection du parlement italien de 2018, les Italiens résidant à l’étranger, y compris ceux de Montréal, ont voté en majorité pour le centre gauche, au contraire du vote des Italiens de leur patrie d’origine qui ont opté pour l’extrême droite et les partis populistes.

Giovanni Princigalli. Qu’est-ce qu’on sait de l’orientation politique des immigrants italiens arrivés à Montréal entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle?

Bruno Ramirez. Les immigrants italiens qui arrivent à Montréal pendant la première vague d’immigration, de 1890 à 1914, sont majoritairement des paysans qui ont quitté des régions très pauvres et qui sont restés à l’écart des mouvements politiques qui ont marqué l’Italie à l’époque. Cela explique en grande partie leur manque d’engagement politique une fois installés à Montréal.

G. P. Pendant la dictature fasciste, donc entre 1922 et 1945, est-ce que parmi les Italiens d’ici il y avait des antifascistes ou doit-on plutôt conclure que la communauté italienne était en grande majorité sympathisante du régime?

B. R. C’est pendant l’entre-deux-guerres qu’on assiste à une politisation de la vie publique parmi les Italiens de Montréal, surtout à la suite de la montée du régime fasciste en Italie en 1922. Les autorités consulaires italiennes s’engagent dans une vaste opération de propagande visant à rallier la communauté italienne à la cause fasciste. Beaucoup d’immigrants italiens adhèrent au fascisme, qu’ils considèrent comme une expression renouvelée de l’italianité. L’appui que l’Église catholique donne au régime fasciste — tant en Italie qu’au Québec — encourage cette adhésion. Cependant, d’autres immigrants italiens s’opposent à la fascisation de la communauté et organisent un mouvement antifasciste.

G. P. Lors de tes recherches as-tu pu rencontrer ces antifascistes?

B. R. Oui. L’un des leaders de ce mouvement est un journaliste immigré à Montréal dans les années 1920, Antonino Spada. Parmi les antifascistes, on trouve des libéraux laïques, des socialistes, des syndicalistes, et quelques anarchistes. Leur centre d’activités est la salle Mazzini, à Ville-Émard; et leur association principale est l’Ordre des Italo-Canadiens.

L’entrée en guerre de l’Italie, en 1940, puis l’internement de plusieurs centaines d’Italo-Canadiens et la défaite de l’Italie mettent fin aux dynamiques politiques que j’ai mentionnées plus tôt.

G. P. Pour quelles raisons as-tu voulu produire et réaliser le documentaire 3 compagni di Montreal (Trois camarades de Montréal) qui porte sur le militantisme de gauche des Italiens arrivés ici entre les années 1950 et 1980?

B. R. Les Italiens qui composent la deuxième grande vague d’immigration à Montréal, de 1948 à 1970, sont beaucoup plus diversifiés sur le plan professionnel. Si le contingent paysan prédomine toujours, il y a aussi parmi eux des ouvriers industriels et des cols blancs. Une minorité de cette population a été influencée par des partis de gauche en Italie; d’autres se sont politisés en travaillant dans des districts industriels italiens ou ailleurs en Europe avant d’émigrer vers Montréal.

C’est dans ce contexte que des immigrants politisés comme Francesco Di Feo, Giovanni Adamo, Salvatore Martire et Carlo Rosati, entre autres, prendront l’initiative de fonder dans les années 1970 des organismes communautaires visant à aider les immigrants italiens en milieux de travail, notamment la FILEF (Fédération italienne des travailleurs et de leurs familles) ainsi que l’INCA-CGIL (Istituto Nazionale Confederale di Assistenza - Confederazione Generale Italiana del Lavoro) qui offre des services sociaux aux immigrants italiens.

Ces initiatives n’ont jamais fait l’objet de films ni d’études parmi les quelques cinéastes et historiens qui ont observé et analysé la communauté italienne. D’où la nécessité de combler cette lacune en consacrant le film 3 Compagni di Montreal à cet important développement communautaire.