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Le fascisme italien à Montréal

02 juin 2017
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Dans les années 1930, quelques Italo-Montréalais portent la chemise noire. Peu significatif pour le commun des citadins, le port de cet habit révèle pour les Italiens un appui au régime fasciste.

Casa d'Italia

Foule massée à l'extérieur de la Maison d'Italie pendant une descente de police.
Bibliothèque et Archives Canada. PA-161458.
Le 10 juin 1940, l’Italie de Benito Mussolini déclare la guerre à la France et au Royaume-Uni. Le Canada, déjà engagé dans le conflit mondial, identifie l’Italie comme pays rival. Les Italo-Canadiens deviennent de facto « étrangers ennemis à la nation ». La Loi sur les mesures de guerre permet la surveillance, la perquisition des biens et l’internement des Italiens. Ceux qui ont ouvertement manifesté leur appui au régime fasciste sont les principales cibles de l’opération. À Montréal, quelque 200 hommes sont internés. Dieni Gentile, impliqué dans le mouvement fasciste, raconte :

« On nous a arrêtés parce qu’on nous considérait comme des ennemis et comme une menace à la sécurité nationale canadienne, ce qui était absolument faux. On nous a considérés comme des bandits! Quelle hypocrisie! Quelques mois auparavant, les députés provinciaux et fédéraux étaient avec nous, et se faisaient photographier en notre compagnie. »

Comme en témoigne Gentile, jusqu’à la déclaration du conflit mondial, les activités fascistes à Montréal sont tolérées, voire appuyées par des hommes politiques et des intellectuels québécois et canadiens.

Benito Mussolini et ses « fils à l’étranger »

Italiens - 1940

Foule massée à l'extérieur regardant passer les minibus utilisés pour transporter les Italiens au quartier général de la gendarmerie
Bibliothèque et Archives Canada. PA-140527.
Lorsque les fasci de Mussolini marchent sur Rome en 1922, une partie du monde occidental se réjouit de la défaite communiste et de la victoire fasciste. Malgré la violence et la répression dont il est responsable, celui qu’on nomme « le Duce » projette l’image du sauveur de l’Italie. Les accords du Latran (1929) et le soutien du pape Pie XI à Mussolini ne font que renforcer l’appui d’une population majoritairement catholique.

En 1930, Montréal compte environ 20 000 Italo-Montréalais. Ces derniers sont, pour la grande majorité, arrivés avant l’avènement du régime d’extrême droite. Grâce à la propagande véhiculée jusqu’en sol canadien, Mussolini ravive un sentiment d’appartenance et de fierté envers la mère patrie chez ceux qu’ils nomment ses « fils à l’étranger ».

Le fascisme à Montréal

Casa d'Italia

Carte postale annonçant l'ouverture prochaine de la Casa d'Italia
Archives CCPI-Casa d’Italia
Le régime mussolinien met en place de nombreuses stratégies afin de rallier les Italiens du monde entier autour du projet fasciste. À Montréal, le mouvement demeure marginal, mais réel et actif au sein de la communauté italienne.

De par l’initiative du consul d’Italie, la Casa d’Italia (Maison d’Italie) est ouverte en 1936. Espace destiné aux activités culturelles, la Casa d’Italia organise des événements patriotiques et accueille des groupes fascistes. Ces organisations, appelées fasci, sont encouragées par les porte-paroles du régime. Ces derniers se chargent aussi du financement des équipes sportives italiennes de Montréal. Certains médias, comme le journal L’Italia Nuova, sont d’autres vecteurs de propagation des idées d’extrême droite.

L’Église catholique italienne compte également parmi les puissants acteurs de la propagande fasciste. Le père Maltempi, curé de la paroisse Notre-Dame-du-Mont-Carmel, arrive à Montréal en 1931. Fort populaire dans sa communauté, il véhicule l’idée qu’un bon Italien est un bon catholique et un bon fasciste.

D’autres organisations civiles influentes, comme l’Ordre des Fils d’Italie fondé en 1919, opèrent une fascisation de leur association. Une frange de ce groupe, opposée à cette décision, se sépare et crée l’Ordre Indépendant des Fils d’Italie. Ce dernier se positionne comme la voix antifasciste à Montréal.

Des échos chez les nationalistes

Camillien Houde et Maurice Duplessis

Sur la photo, nous voyons M. Camillien Houde qui échange un sourire avec M. Maurice Duplessis, alors premier ministre du Québec.
Archives CCPI-Casa d’Italia.
L’influence de Mussolini trouve des échos chez plusieurs hommes politiques québécois, particulièrement chez les nationalistes. Camillien Houde, député provincial et maire de la ville, est reconnu pour l’admiration qu’il porte à Mussolini et son affection à la communauté italienne de Montréal. Lors de l’élection de 1934, 6000 Italiens votent en sa faveur. En guise de remerciement, il offre le terrain qui sert à la construction de la Casa d’Italia. D’autres hommes publics, comme Adrien Arcand et Lionel Groulx, se laissent séduire par le fascisme mussolinien et vantent ses vertus dans les journaux francophones.

À la déclaration de la guerre

Camillien Houde par Nincheri

Dessin représentant Camillien Houde réalisé par Guido Nincheri
Archives de la Ville de Montréal. VM166-D026-34-7-035
Comme le père Maltempi, les acteurs montréalais de la propagande entretiennent un discours qui confond la fierté patriotique et l’appui politique à l’idéologie fasciste. Les Italo-Montréalais qui se sont montrés sensibles à ce discours en paient durement le prix. Le vent de panique soufflé par la déclaration de guerre provoque l’implantation de mesures de sécurité extrêmes et la méfiance des concitoyens. Les journaux italiens sont fermés et le réseau institutionnel est démantelé. Certains Italo-montréalais perdent leur emploi, sont victimes de discrimination, tandis que d’autres sont emprisonnés pour plusieurs années. Au terme du conflit, aucun des Italo-Montréalais ciblés n’est reconnu coupable d’avoir commis un acte contre le Canada. En Italie, le régime fasciste s’écroule et Benito Mussolini est assassiné en 1945.

Citation : Extrait d’une entrevue réalisée avec Dieni Gentile par Filippo Salvatore. Filippo Salvatore. Le fascisme et les Italiens à Montréal, Guernica, 1994, p. 141.

Pendant que les hommes sont au camp

1943_ouvrieres_bac_e000761405.jpg

Des ouvrières de l'usine Standard Overalls Company cousent de grands cercles rouges sur les vestons et des bandes rouges sur les pantalons des prisonniers de camp d'internement canadien.
Ronny Jaques. Office national du film du Canada. Photothèque. Bibliothèque et Archives Canada. e000761405

À l’annonce de la guerre, des centaines d’hommes sont emmenés au camp de Petawawa au nord de l’Ontario. Des familles sont brisées. Pour les femmes, l’absence du mari signifie une prise en charge complète de la famille. Elvezia Dalle Vedove voit son mari interné au moment de la construction de la maison familiale. Sa fille, Vladimira raconte :

« Et bien, nous n’avions même pas l’argent pour bâtir une maison à un étage. Ma mère dut s’occuper de la construction et faire face à tous les problèmes… Tu pouvais la trouver même en haut de l’échelle. […] Nous allâmes le visiter à Petawawa. Quand nous arrivâmes, il était frais comme une rose. Elle lui dit de ne pas s’inquiéter… que tout allait bien. Il avait un grand bandage autour du bras et il nous dit : ‟Nous étions en train de jouer au rugby et je suis tombé.” Ma mère dit : ‟Moi j’ai trois travails et eux… tu sais.” La vie des hommes était plus facile que celle des femmes, car ils avaient de quoi manger et on s’occupait d’eux, alors que les femmes devaient se battre. Maman a dit : ‟La prochaine fois qu’il y aura une guerre, j’espère qu’ils prendront les femmes et qu’ils laisseront les hommes à la maison.” »

Ce témoignage de Vladimira Dalle Vedove a été recueilli par Joyce Pillallera qui l’a rapporté dans son ouvrage En se souvenant de l’internement.

La Casa d’Italia

À l’angle des rues Berri et Jean-Talon, la Casa d’Italia (Maison d’Italie) nait en période de propagande fasciste et de crise économique. En 1934, le consul G. Brigidi promet, avec le soutien des leaders de la communauté, la création d’un centre communautaire. Le projet soulève l’enthousiasme des Italo-Montréalais. Ces derniers sont appelés à contribuer au financement de la construction du centre, pendant que le terrain est offert par Camilien Houde, maire de Montréal. Selon les plans de l’architecte Patsy Colangelo, l’édification de la bâtisse Art déco se termine en 1936. Durant la période fasciste, la Casa d’Italia est un important pôle de propagande et de regroupement des fasci (organisations fascistes).

À la déclaration de la guerre, la Casa d’Italia est saisie par les autorités canadiennes. Après le conflit mondial, la communauté italienne demande sa restitution. Le maire Camillien Houde porte le projet devant l’Assemblée nationale. En 1947, les Italo-Montréalais reprennent les brides du centre communautaire. La Casa d’Italia accueille, en 2016, plusieurs groupes et propose diverses activités culturelles. Elle se veut également la mémoire de la communauté italienne de Montréal par l’entremise de son centre d’archives et de son musée d’histoire.

La fresque de Mussolini

Dans les années 1930, Guido Nincheri est reconnu comme l’un des plus grands artistes de sujets religieux. Il peint des centaines de vitraux et de fresques destinés à des églises de l’Amérique du Nord. À Montréal, il reçoit la commande de représenter en fresque la récente souveraineté du Vatican, obtenue à la suite des accords du Latran (1929), sur les murs de l’église Notre-Dame-de-la-Défense. Sous la menace de perdre son contrat, il accepte à contrecœur d’ajouter à son dessin une représentation de Benito Mussolini. En 1940, alors qu’il peint des anges dans l’église Sainte-Amélie de Baie-Comeau, il est arrêté par la gendarmerie royale et envoyé au camp de Petawawa.

Durant la guerre, les antifascistes font pression pour détruire la fresque. Recouverte durant la Guerre, la fresque est toujours présente en 2016 pour le bonheur des curieux.

Fait cocasse : Guido Nincheri est interné au côté de Camilien Houde qui s’est publiquement opposé à la conscription. Durant leur séjour en camp, l’artiste peint un portrait de l’homme politique qui l’utilisera lors de sa campagne en 1944, à la suite de laquelle il sera réélu maire de Montréal.

Références bibliographiques

BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA. « Histoire de l’immigration : groupes ethniques et culturels », [En ligne], Bibliothèque et Archives Canada, 11 janvier 2016. (Consulté le 6 juin 2016).
http://www.bac-lac.gc.ca/fra/decouvrez/immigration/histoire-ethniques-cu...

CASA D’ITALIA MONTRÉAL. « Histoire », [En ligne], Casa d’Italia Montréal. (Consulté le 23 novembre 2016).
http://casaditalia.org/fr/histoire

DEL BALSO, Michael. « Une communauté en transition : la Petite Italie de Montréal », dans Le boulevard St-Laurent, lieu d’émergence d’un prolétariat immigrant, Regroupement des chercheurs-chercheures en histoire destravailleurs et travailleuses du Québec, Vol. 28, 2002. 

LINTEAU, Paul-André. Histoire de Montréal depuis la Confédération, 2e édition, Montréal, Boréal, 2000, 627 p.

LINTEAU, Paul-André. « Les grandes tendances de l’immigration au Québec (1945-2005) », Migrance, no 34, 2009, p. 30-42.

PILLARELLA, Joyce. En se souvenant de l’internement, Citoyenneté et immigration Canada, 2012, 48 p.

RAMIREZ, Bruno. « Immigrants italiens dans l’espace social et culturel montréalais », dans BERTHIAUME, Guy et al. (dir.), Histoires d’immigrations au Québec, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2012, p. 43-60.

SALVATORE, Filippo. Le fascisme et les Italiens à Montréal, Guernica, 1994, 302 p.

TASCHEREAU, Sylvie. « Les années dures de la crise », dans FOUGÈRES, Dany (dir.), Histoire de Montréal et de sa région - 1930 à nos jours, Tome II, Les Presses de l’Université Laval, 2012, p. 805-833.