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L’immigration antillaise à Montréal

02 juin 2017
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En 2016, les rythmes de la 41e édition de la Carifête ont rassemblé, comme chaque année, quelque 100 000 personnes. Cette fête caribéenne rappelle que Montréal est aussi un peu antillaise.

Antilles - Carifête

Trois personnes costumées pour la Carifête en 2013
Archives du CIDIHCA

Les Antilles forment un archipel qui regroupe plus de 40 îles appartenant à plusieurs pays. Elles composent une toile culturelle bigarrée qui comprend différents dialectes et langues, souvent le français, l’anglais ou l’espagnol, des religions diverses et des histoires propres à chaque région. Ces contrées partagent néanmoins les traces de la colonisation européenne et d’une économie autrefois basée sur les matières premières et l’esclavage des Noirs d’Afrique. La population des îles, bien que majoritairement noire, compte aussi des Blancs, des Métis, des Autochtones et des Asiatiques.

À Montréal, en 2017, ce sont les Haïtiens, avec une écrasante majorité, qui représentent les Antilles. Or la métropole comprend également des citoyens originaires de la Jamaïque, de Trinité-et-Tobago, de la Guyane, de Cuba, de la Barbade et de bien d’autres îles. La présence antillaise remonte à la colonisation française, à une époque où les échanges commerciaux entre les colonies étaient fréquents et l’esclavage autorisé.

Entre colonies

Dès l’époque de la Nouvelle-France, des échanges commerciaux ont lieu entre Montréal et les Antilles. Les colonies françaises du sud fournissent le tabac, le sucre et le café, pendant que la colonie du nord envoie du bois, des fourrures et du poisson séché destiné à nourrir les esclaves.

Esclavage - annonce 1782

Dans La Gazette de Québec du 3 octobre 1782, on annonce la vente d’une personne noire.
3 octobre 1782. La Gazette de Québec, page 2. Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Les colons de la Nouvelle-France réclament le droit de posséder, eux aussi, des esclaves. Les historiens ont évalué à 4200 les personnes tenues en servitude, depuis le Régime français jusqu’à 1834, date de l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises. De ce nombre, les deux tiers sont des Autochtones et le tiers sont des Noirs. À Montréal, plus de 500 esclaves noirs sont répertoriés, dont quelques Antillais. Les archives ne permettent toutefois pas d’établir avec certitude l’origine et le statut réel de ces gens. Certains sont esclaves ou affranchis, pendant que d’autres viennent librement. Il n’en demeure pas moins que ces quelques Antillais vivent à Montréal, souvent dans les conditions difficiles imposées par un ordre social fondé, entre autres, sur la couleur de la peau.

Aux origines d’une première communauté noire

Domestiques caribéennes - annonce 1911

L’arrivée de domestiques caribéennes est annoncée dans La Presse du 7 avril 1911.
7 avril 1911. La Presse, page16. Bibliothèque et Archives nationales du Québec. 
Comme un fil qui ne veut pas se briser, la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle sont empreints de racisme et de discrimination. Sauf exception, les Antillais, et les Noirs en général, sont relégués aux emplois du bas de l’échelle, et ce, peu importe leur niveau d’éducation. Le Canada impose également des règles d’immigration très strictes qui limitent au minimum l’entrée des non-Blancs au pays.

De manière exceptionnelle, des Antillais viennent au Canada pour combler les besoins de main-d’œuvre. En 1911, une centaine de Guadeloupéennes et de Martiniquaises arrivent à Montréal pour travailler comme domestiques à travers le Québec. Elles sont payées moins de la moitié du salaire des servantes blanches.

Union united church - 1958

L'édifice de l'Union united church en 1958
Archives du CIDIHCA
Dès la fin du XIXe siècle, des Antillais sont embauchés comme porteurs pour les compagnies de chemin de fer, au côté d’Afro-Américains. Dans l’ouest de la ville, particulièrement dans Sainte-Cunégonde (renommée Petite-Bourgogne dans les années 1960), ils participent à l’édification des premiers services destinés aux Noirs. En 1902, le Coloured Women’s Club of Montréal (CWC) est créé par quelques femmes. La Union United Church est aussi fondée, en 1907, dans l’objectif d’éveiller un esprit communautaire et de permettre la tenue d’offices libres de l’hostilité des Blancs. Le révérend Charles Este, originaire d’Antigua, y œuvre de 1923 à 1968. En plus de son travail auprès des immigrants et des indigents, il s’emploie à défendre sa communauté contre les injustices liées au racisme ambiant.

Mobilisation étudiante et communautaire

Dans les années 1960 et 1970, les politiques discriminatoires d’immigration sont progressivement levées. De nombreux jeunes Antillais anglophones profitent de cette nouvelle ouverture. Ils arrivent dans un Québec bouillonnant et sont fortement influencés par le contexte international, notamment par les mouvements des droits civiques et du Black Power des États-Unis. Au Canada, Montréal est au cœur de la pensée révolutionnaire noire, particulièrement antillaise. Des événements historiques, comme le Congrès des écrivains noirs (1968), se tiennent dans la métropole et accueillent d’importants militants antillais, comme Aimé Césaire ou C. L. R. James.

En plus de s’intéresser au sort de leur pays d’origine, ces étudiants dénoncent le racisme présent à Montréal. En 1969, un groupe d’élèves de l’Université Sir Georges William (désormais Concordia) occupent un local d’informatique en signe de révolte contre l’immobilisme de la direction face aux agissements discriminatoires d’un professeur. Outre ces actions, de nombreuses associations et médias alternatifs sont créés, dont le journal Uhuru (« liberté » en swahili), la Ligue des Noirs du Québec (1969) et le Black Community Council (1972). La population antillaise francophone, surtout haïtienne, participe aussi à ce mouvement populaire.

L’immigration haïtienne à Montréal

Antilles - médecin dominicain

Le docteur Martinez, neurochirurgien dominicain, est assis sur une table dans un hôpital, une collègue à ses côtés lui touche le bras
Archives du CIDIHCA
Ce sont d’abord les jeunes des familles de l’élite haïtienne qui viennent à Montréal pour étudier. En Haïti, la prise du pouvoir par François Duvalier, en 1957, précipite la venue de nombreux intellectuels et professionnels qui sont accueillis comme réfugiés politiques. En 1972, ils sont déjà 3500 à s’être installés au Québec, surtout dans la métropole. Ces néo-Montréalais profitent d’un État québécois en plein déploiement et trouvent aisément du travail. Ce sera plus difficile pour les Haïtiens issus des milieux populaires qui arrivent par dizaines de milliers après 1970. Ces derniers sont souvent contraints aux emplois les plus exigeants pour des salaires minimaux.

La Maison d’Haïti (créée en 1972) est l’un des organismes fondés dans les années 1970 et 1980 pour donner une voix à la population haïtienne de la ville. Loin de rester isolés, les Haïtiens montréalais s’impliquent activement dans les débats qui ont cours au Québec, notamment sur le nationalisme, les conditions de travail et le féminisme. Pour toutes ses luttes, ils diversifient les enjeux en mettant en lumière la réalité des Noirs du Québec.

Le Montréal antillais

Antilles - hockeyeurs

Trois jeunes hockeyeurs sont assis collés un sur l'autre sur un banc, dont un jeune Antillais au centre.
Archives du CIDIHCA
En 2011, le Québec compte 119 000 résidants d’origine haïtienne, dont une majorité vit à Montréal. La métropole dénombre aussi, en 2006, 12 000 citoyens originaires des Antilles anglophones qui forment la population antillaise la plus ancienne de la ville. À ceux-ci, s’ajoutent les quelques milliers de Cubains, Dominicains et autres Caribéens. Ces Montréalais sont dispersés à travers l’île et sa banlieue, particulièrement dans les quartiers Saint-Michel, Montréal-Nord, Saint-Léonard, Rivière-des-Prairies, Parc-Extension, Ahunstic-Bordeaux-Cartierville, Côte-des-Neiges, Notre-Dame-de-Grâce, Georges-Vanier, Saint-Henri et l’ouest de la ville. Ils travaillent dans tous les secteurs; ont pignon sur rue par leurs commerces et leurs associations; sont actifs sur la scène politique et culturelle; et continuent de s’impliquer dans leur localité. L’histoire de Montréal est plus que jamais nourrie par leurs contributions.

Références bibliographiques

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http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/antillais/

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MILLS, Sean. Une place au soleil. Haïti, les Haïtiens et le Québec, Montréal, Mémoire d’encrier, 2016, 369 p.

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