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L’Union United Church au cœur des revendications de la communauté noire

02 juin 2017

Lieu essentiel pour la communauté noire de la Petite-Bourgogne et de Montréal, l’Union United Church est associée à deux figures marquantes, Anne Greenup et le révérend Charles Este.

Lieu : 3007, rue Delisle

1907 : Fondation de l'Union Congregational Church

Union United Church - chemin de fer

Trois hommes travaillant pour la Compagnie de chemin de fer du Grand Tronc posent devant un wagon
Bibliothèque et Archives Canada. PA-011186.
À la fin du XIXe siècle, une vague de travailleurs noirs venus des États-Unis et de diverses provinces canadiennes arrive à Montréal afin d’y trouver un emploi, notamment dans l’industrie ferroviaire. Installées depuis les années 1850, des compagnies d’importance, comme la Compagnie du Grand Tronc, contribuent au boom économique du sud-ouest de la métropole. Plus précisément, dès les années 1880, de vastes campagnes de recrutement sont organisées par les différentes compagnies ferroviaires canadiennes et ciblent les travailleurs noirs. Ils sont souvent engagés comme porteurs, un poste associé à de très modestes salaires et à une position symboliquement inférieure à celle des employés blancs.

Le dévouement d’Anne Greenup

Union United Church - groupe de femmes

Un groupe d'une cinquantaine de femmes noires posent pour le photographe dans une salle où l'on voit une table de billard en avant-plan.
Archives de l’université Concordia

Ainsi, une communauté noire anglophone se forme, particulièrement dans le quartier de la Petite-Bourgogne. Plusieurs industries reliées aux chemins de fer y sont situées. La situation des Noirs canadiens est alors particulièrement difficile. Ils ne peuvent ni loger, ni travailler, ni même étudier où ils le souhaitent. Les Noirs se voient même refuser l’entrée des lieux de culte.

Dans ce contexte, des épouses et filles de porteurs ferroviaires, dont Anne Greenup, forment le Coloured Women’s Club of Montréal (CWC) en 1902. Ce club promet de « venir en aide aux Noirs de Montréal par tous les moyens dont il dispose ». Les besoins sont nombreux pour cette communauté, ignorée par la majorité, au point que même les réseaux de solidarité font la sourde oreille. Avec ses compagnes, Anne – épouse d’un cheminot parti des États-Unis pour s’établir à Montréal à la fin du XIXe siècle – organise des refuges, distribue la soupe, soigne les malades, conseille les mères célibataires, aide les sans-abri et sans-emploi des quartiers Saint-Henri et Saint-Antoine. L’action de Mme Greenup a encore des échos de nos jours. Depuis 1997, le Prix Anne-Greenup pour la solidarité, décerné par le ministère des Relations avec les citoyens et de l’Immigration du Québec, souligne la contribution exceptionnelle d’individus et d’organismes pareillement engagés.

La première église noire de Montréal

Union United Church - 2017

Le bâtiment de la Union United Church
Photo de Denis-Carl Robidoux. Centre d'histoire de Montréal.
En 1907, le CWC contribue à la fondation de la Union Congregational Church, renommée en 1925 Union United Church, une première église noire à Montréal. Les deux premiers locaux de l’institution, respectivement situés dans les rues de la Montagne et de l’Inspecteur, deviennent bientôt insuffisants à cause de la croissance de la congrégation. Ainsi, en 1917, l’institution déménage dans l’ancienne église méthodiste française, construite en 1899, au coin des rues Delisle et Atwater. La première église noire de Montréal se veut ouverte à tout le monde, sans distinction d’origine, de couleur, ni même de religion. L’église fournit alors abri, vêtements et nourriture aux habitants du quartier qui en ont besoin.

La Union United Church se démarque rapidement des autres institutions religieuses de l’époque. Par exemple, pendant la Première Guerre mondiale, en raison du manque d’hommes, certaines femmes dirigent la messe. Puis, pendant la prohibition et au début des années 1930, de nombreux musiciens et chanteurs noirs américains viennent se produire à Montréal. Plusieurs jouent au Rockhead Paradise, un club célèbre situé à proximité. Malgré les nuits endiablées, beaucoup de ces jazzmen se rendent chaque dimanche matin au service de la Union United Church. Les premières chorales gospel de Montréal seraient ainsi nées sous l’influence de ces Américains de passage.

L’influence du révérend Charles Este

Révérend Charles Este

Le révérend Charles Este serre la main d’une paroissienne.
The Montreal Star, 29 avril 1968.
En 1913 arrive à Montréal un étudiant, Charles Este, originaire d’Antigua. Il devient en 1925 le nouveau révérend de l’église et y restera pendant plus de 40 ans. Pour plusieurs des membres plus âgés de l’église qui l’ont connu, il représente encore aujourd’hui la voix et le visage de l’institution, ainsi qu’un véritable porte-parole pour la communauté noire de la ville.

Dans les années 1930, lors de la Grande Dépression, le révérend Este s’assure d’aider les cheminots qui ont perdu leur emploi, en sollicitant par exemple des dons auprès d’entreprises et d’organisations diverses. Este réclame que les Noires aient accès à la formation d’infirmière dans les hôpitaux. Le révérend proteste contre les politiques discriminatoires et racistes des Forces armées — permettant ainsi l’engagement de sa communauté dans l’effort de guerre. Par surcroît, l’Union Church et son révérend développent toute une panoplie de programmes sociaux et de formations en danse, en cuisine et en menuiserie, des occupations courantes pour les Noirs à l’époque. C’est ainsi que naissent le Debating Club, le Negro Theatre Guild ou le Negro Community Centre, qui siègent pendant plusieurs années dans le sous-sol de l’église. C’est aussi dans cette église que les jeunes Oscar Peterson et Oliver Jones, deux grands du jazz montréalais, font leurs débuts au piano.

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Une jeune femme montre à des enfants comment utiliser un petit métier à tisser.
Bibliothèque et Archives nationales du Québec (Vieux-Montréal). Fonds Conrad Poirier. P48, S1, P17797.
Au courant des années 1940 et 1950, moment où la population noire de Montréal s’étend dans de nouveaux quartiers et en banlieue, le travail acharné du révérend continue de rapprocher les membres de la communauté. Créée par Este, la Christian Endeavour Society (1946) propose des activités éducatives pour les jeunes adultes qui ne se présentent plus à l’école du dimanche. Plus tard, la Pastor’s Aid Society (1950) réunit des volontaires afin d’aider l’Union Church dans l’organisation de ses diverses activités (bazars, soupers, activités de financement, etc.).

Le révérend Este annonce sa démission en 1967, après 42 ans de travail auprès de la communauté noire de la Petite-Bourgogne et de Montréal.

L’Union United Church depuis 1967

Negro Community Centre - enfants et Drapeau

Jean Drapeau avec des enfants du Negro Community Centre.
Archives de la Ville de Montréal. VM94-E39-006.
L’église demeure, au courant des années 1970 et 1980, un lieu central pour la communauté : chaque dimanche, des familles font plusieurs kilomètres en voiture pour y assister à la messe. Même si le révérend Charles Este n’est plus, l’église demeure engagée. Malgré la réticence de la communauté noire à soutenir des mouvements sociaux plus radicaux, le révérend Gabourel, successeur du révérend Este, se rend sur place lors de l’occupation du campus Sir George Williams en 1969, pour observer l’évolution de la situation. Plus tard, l’église affiche un soutien sans faille à Nelson Mandela dans sa lutte contre l’apartheid, alors que beaucoup le considéraient comme infréquentable. Dès sa sortie de prison en 1990, Mandela vient d’ailleurs à Montréal et se rend dans l’Union United Church pour remercier ses fidèles. L’acteur américain Sidney Poitier et Desmond Tutu, prix Nobel de la paix, ont aussi fait une visite remarquée dans cette église.

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Le chœur constitué d'une vingtaine de chanteurs entoure l'organiste à l'église.
Gracieuseté de Graeme Clyke

Dans les années 2000, la Petite-Bourgogne est un quartier où vivent des Montréalais de toutes origines. L’Union United Church semble alors avoir fait son temps après 100 ans d’existence et menace de s’effondrer. Elle ferme ses portes pendant quatre ans, et on fait appel à tous les Montréalais pour réunir le million de dollars nécessaires aux travaux. Le 14 juin 2015, l’église rouvre enfin ses portes. Lors du premier office, Oliver Jones accompagna même les chants des fidèles au piano. Complètement rénovée, l’église accueille à ce jour plus de monde que jamais. De quoi continuer encore pendant 100 ans!

Contribution à la recherche et à la rédaction : Neal Santamaria.