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Le Rockhead’s Paradise de Rufus Rockhead

09 septembre 2019

Dans les années 1930 et 1940, le Rockhead’s Paradise a connu une popularité folle. Son fondateur, Rufus Rockhead, a été le premier propriétaire noir d’un club à Montréal.

Rufus Rockhead

Une vue en noir et blanc de l’intérieur d’un bar. En haut à gauche, un portrait de Rufus Rockhead.
BAnQ Rosemont-La-Petite-Patrie. CP 6538 CON.
En 1918, Rufus Nathaniel Rockhead émigre de la Jamaïque pour s’installer à Halifax, en Nouvelle-Écosse. La Première Guerre mondiale fait rage et Rufus s’enrôle dans l’armée canadienne. Après avoir servi en France avec le Corps forestier canadien, il s’établit à Montréal en 1919 et travaille comme porteur pour le Canadien Pacifique. C’est l’époque de la prohibition aux États-Unis, et Rufus profite de ses nombreux allers-retours entre Montréal et la ville frontalière de Windsor en Ontario pour faire de la contrebande d’alcool, une entreprise qui s’avère fort lucrative. En 1927, il délaisse son métier de porteur pour ouvrir un commerce de nettoyage de chapeaux et de cirage de chaussures à Verdun. La même année, il épouse Elizabeth avec qui il aura trois enfants : Jackie, Kenny et Arvella.

En 1928, il achète le Mountain Hotel, situé au coin des rues de la Montagne et Saint-Antoine, à quelques pas de la Petite-Bourgogne, à Montréal. Quelques années plus tard, il rénove l’édifice et y ouvre le Rockhead’s Paradise, devenant ainsi le premier propriétaire noir d’un club à Montréal. L’établissement se déploie sur trois étages : le bar occupe le rez-de-chaussée, avec un comptoir d’une longueur de 23 mètres, un des plus longs au Canada à l’époque, tandis que la scène se trouve au deuxième étage. En lieu et place des chambres du Mountain Hotel, le troisième étage abrite une deuxième salle de spectacle avec une ouverture au milieu du plancher qui permet aux spectateurs de voir la scène située un étage plus bas.

Le Rockhead’s Paradise raconté par Anne Rockhead

Le Rockhead’s Paradise raconté par Anne Rockhead

Durée : 3 min 59 s

Extrait de l’entrevue avec Anne Rockhead réalisée dans le cadre de l’exposition Scandale! Vice, crime et moralité à Montréal, 1940-1960, présentée au Centre d’histoire de Montréal du 15 novembre 2013 au 2 avril 2017.

Réalisation : 
Antonio Pierre de Almeida

Une renommée continentale

Rufus Rockhead

Photographie en plan rapproché poitrine illustrant un homme noir d’âge mur en complet-cravate.
Collection personnelle d’Anne Rockhead
Le Rockhead’s Paradise obtient un succès instantané : Cab Calloway, Louis Armstrong, Sarah Vaughan, Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Sammy Davis Jr. et bien d’autres s’y produisent et font la renommée du club à l’échelle du continent. Entre les spectacles, les Rockheadettes, la troupe de danse du club, divertissent la clientèle avec des numéros éblouissants. Le club est reconnu pour son accueil chaleureux, son ambiance festive et décontractée et la qualité de ses spectacles. Les clients apprécient aussi la possibilité de goûter des mets traditionnels afro-américains, appelés aussi « soul food ».

Le Rockhead’s Paradise maintient le cap malgré plusieurs problèmes de licence d’alcool au fil des ans. En effet, en 1937, un an après l’arrivée de Maurice Duplessis à la tête du gouvernement provincial, la licence de Rufus Rockhead est révoquée, et celui-ci se voit dans l’obligation de fermer sa boîte de nuit durant une courte période. Puis, entre 1953 et 1962, Rufus perd de nouveau son permis parce qu’il aurait vendu de l’alcool après l’heure de fermeture légale des boîtes de nuit de l’époque. Il est ainsi contraint de n’ouvrir que la taverne située au rez-de-chaussée au moment où l’âge d’or des cabarets bat son plein à Montréal. Il reprend ses activités par la suite, mais sans connaître la popularité folle des années 1930 et 1940.

Rufus Rockhead - verre

Verre en plastique rouge et bleu dont la partie centrale représente un corps de femme.
Collection du Centre d’histoire de Montréal
Rufus passe le flambeau à son fils Kenny dans les années 1970. Celui-ci donne un nouveau souffle au club en invitant des groupes de soul et de rhythm and blues sur la scène du Rockhead’s Paradise. En 1975, Rufus est victime d’un accident vasculaire cérébral et, en 1977, son fils vend le club à Rouè-Doudou Boicel, qui change l’enseigne pour le Rising Sun Jazz. Le cabaret n’obtient cependant pas le succès escompté et ferme ses portes peu de temps après. À la suite de la mort de Rufus Rockhead en 1981, l’édifice est démoli, ce qui met fin à un témoin important de l’histoire des clubs de jazz et de la vie nocturne montréalaise.

Ce texte de Maryse Bédard est tiré du livre Scandale! Le Montréal illicite 1940-1960, sous la direction de Catherine Charlebois et Mathieu Lapointe, Montréal, Cardinal, 2016, p. 61.

Références bibliographiques

CHARLEBOIS, Catherine, et Mathieu LAPOINTE (dir.). Scandale! Le Montréal illicite 1940-1960, Montréal, Cardinal, 2016, 272 p.

GILMORE, John. Une histoire du jazz à Montréal, trad. de l’anglais par Karen Ricard, Montréal, Lux Éditeur, 2009, 411 p.