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La maison Déloche, témoin des débuts de Saint-Henri

27 juin 2019

La maison Déloche, érigée en plein cœur de l’ancien village Saint-Augustin, figure parmi les plus anciennes résidences du secteur qu’on appelle aujourd’hui « Saint-Henri ».

Maison Déloche - 2019

Photo prise en début de soirée d'une petite maison ancienne de Saint-Henri
Photo de Denis-Carl Robidoux, Centre d'histoire de Montréal.
Construite en 1868, la maison d’Antoine Déloche nous ramène aux premières décennies du développement du quadrilatère compris entre les rues Saint-Augustin à l’ouest, Notre- Dame au nord, Atwater à l’est et Saint-Ambroise au sud. Ce lieu s’appelle alors « le village Saint-Augustin ». Il s’agit de l’un des trois noyaux villageois du futur quartier Saint-Henri, qui seront reliés à la fin du XIXe siècle par des constructions industrielles et urbaines.

Au croisement des lignes ferroviaires

Dans la première moitié du XIXe siècle, les terres du noyau Saint-Augustin font partie de l’immense ferme de Hugh Brodie, qui sera revendue plus tard à plusieurs autres spéculateurs. Au terme d’une série de nombreuses transactions, un dénommé Arthur Webster devient propriétaire du domaine au début des années 1850. Il en assure le lotissement et commence à y vendre des terres dès 1855.

Un noyau villageois se forme alors, suivant le rythme des développements industriels de l’époque. À mi-chemin entre l’ancien village de Saint-Henri-des-Tanneries et les manufactures de Griffintown, le village Saint-Augustin est situé à proximité de la ligne ferroviaire Montréal-Lachine, qui passe au nord du chemin Saint-Joseph (aujourd’hui rue Notre-Dame). Dès 1857, le réseau du Grand Tronc est également construit à l’ouest de la rue Saint-Augustin. À la fin des années 1850, la famille Moseley, venue des États-Unis, s’établit dans le village et ouvre, sur la rue Saint-Ambroise, une première tannerie industrielle. Leur entreprise est à ce moment la seule grande manufacture du coin. Elle fournira du travail à bon nombre de résidants qui s’installent dans le secteur au cours des années subséquentes.

Des habitations hétéroclites pour une population grandissante

Maison Saint-Henri

Ancienne maison villageoise de Saint-Henri
Société historique de Saint-Henri
Entre 1861 et 1881, le village Saint-Augustin passe de 300 habitants à plus de 3000. Rapidement, les lots des rues Rose-de-Lima, Bourget, Turgeon et Saint-Augustin sont vendus et des familles y construisent des habitations. Ces familles arrivent notamment de la ville de Montréal ou des campagnes environnantes. La grande majorité de la population du village fait alors partie de la classe ouvrière (employés des fabriques, cordonniers, charretiers, travailleurs de la construction, etc.), mais quelques commerçants et familles plus aisées, comme les Moseley, s’installent aussi dans l’actuelle rue Notre-Dame. Plus au sud, les lots sont occupés par des types d’habitation divers, alternant entre les styles urbains et ruraux. Ainsi, les vieilles maisons villageoises d’allure rurale côtoient les duplex et triplex urbains, héritage de l’ère industrielle.

Durant la première année d’occupation des lots, on construit souvent de petites maisons très étroites au fond du terrain, avant de construire une plus grande maison au bord de la rue. Les petites maisons sont par la suite démolies, ou changent de fonction en devenant écuries, hangars et ateliers de toutes sortes. Certaines de ces « maisons de fond de cour » sont encore visibles dans le quartier aujourd’hui.

La maison d’Antoine Déloche

Maison Déloche - intérieur 2019

Intérieur d'une maison de 1868 restaurée
Photo de Denis-Carl Robidoux, Centre d'histoire de Montréal.
Au 124 de la rue Rose-de-Lima, une maison d’apparence très ancienne se tient au milieu des duplex et des appartements plus récents. C’est la maison d’Antoine Déloche, construite en 1868, alors que le village Saint-Augustin est en pleine expansion. La maison de bois, d’un style français typique des paysages ruraux du Québec, est dotée d’une « rallonge » vers 1925. Selon les recensements canadiens, la famille Déloche est encore à Montréal en 1881. On apprend qu’Antoine Déloche est charron (fabricant de charrettes et chariots); deux de ses filles (Elizabeth, 19 ans, et Adeline, 16 ans) sont chapelières.

Aujourd’hui, la rue Rose-de-Lima est bordée de bâtiments hétéroclites qui rappellent les diverses phases de l’évolution du secteur. La maison Déloche, l’un des rares témoins des balbutiements du quartier, a été l’une des nombreuses demeures patrimoniales restaurées et sauvées de la démolition par Serge Deschamps, qui en a fait l’acquisition au tournant du XXIe siècle et qui l’habite  encore en 2019.

Contribution à la recherche : Société historique de Saint-Henri.

Restaurée de main de maître

Maison Déloche - 1981

La maison Déloche avant sa restauration
Collection personnelle de Serge Deschamps

Dans les années 1990, la maison Déloche semble avoir été laissée à l’abandon depuis longtemps. Des panneaux de contreplaqué bloquent les fenêtres et le revêtement extérieur est visiblement endommagé. Les hangars (d’anciennes écuries) à l’arrière du bâtiment tout comme l’intérieur de la maison sont en décrépitude.

La bâtisse est dans cet état quand Serge Deschamps en fait l’acquisition en 1999, la sauvant d’une possible démolition. Le précédent propriétaire a accepté de vendre la résidence à condition qu’on la sauvegarde. Promesse tenue : les travaux s’échelonnent sur plus de quatre ans. Monsieur Deschamps restaure chacun des éléments d’origine pièce par pièce! En effet, comme la maison n’avait jamais été rénovée, tous les éléments originaux s’y trouvaient encore.

Monsieur Deschamps n’en est pas à sa première restauration. Depuis 1981, il s’attèle à protéger le patrimoine bâti du Sud-Ouest au sein de différents projets. Son travail, récompensé par de nombreuses instances, accumule les prix et les reconnaissances.

Références bibliographiques

LAUZON, Gilles. Habitat ouvrier et révolution industrielle : le cas du village St- Augustin, Montréal, Collection RCHTQ, 1989, 209 p.

DESCHAMPS, Serge. Les grands mystères de la restauration des maisons anciennes de Saint-Henri et leurs impacts, Montréal, Sud-Ouest Sauvegarde Culture, 99 p.

AUCLAIR, Élie-Joseph. Saint-Henri-des-Tanneries de Montréal, Montréal, Éditions De-La-Salle, 1942, 128 p.