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Oscar Peterson, de Saint-Henri à la scène internationale

02 juin 2017
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Pourvu d’un talent exceptionnel pour le piano, Oscar Peterson devient une légende du jazz à Montréal et poursuit une brillante carrière internationale. Serait-il le plus grand des pianistes de jazz?

Oscar Peterson - BAnQ

Oscar Peterson vers 1965
Bibliothèque et Archives nationales du Québec. P428,S3,SS1,D44,P465.
Oscar Emmanuel Peterson voit le jour à Montréal le 15 août 1925 dans le quartier Saint-Henri. Ses parents, anglophones, sont originaires des Antilles. Son père Daniel travaille comme porteur pour le Canadien Pacifique, comme beaucoup d’hommes de la communauté noire établie dans le voisinage. Mais il est aussi musicien, organiste autodidacte, et il tient à ce que ses cinq enfants jouent d’au moins un instrument de musique. La famille forme un groupe qui se produit sous sa direction dans des églises et des salles communautaires.

Dès l’âge de cinq ans, Oscar se met au piano et à la trompette. À huit ans, il délaisse l’instrument à vent après avoir contracté la tuberculose. Il poursuit l’apprentissage du piano grâce aux leçons de sa sœur Daisy, qui enseignera aussi à plusieurs jazzmen, dont le jeune Oliver Jones. Grâce à des professeurs réputés et à des études au Conservatoire de musique du Québec à Montréal, Oscar se bâtit une solide formation classique, tout en continuant à explorer le répertoire jazz.

Des débuts plus que prometteurs

Oscar Peterson

Oscar Peterson au piano, entouré de sa famille.
City of Toronto Archives. Globe and Mail Collection, Fonds 1266, Item 102548.
À 14 ans, il remporte un concours de musique amateur à la radio nationale CBC. Son succès lui vaut une émission hebdomadaire à la station CKAC, à Montréal, puis une autre, diffusée partout au Canada, sur les ondes de CBC. Oscar Peterson est encore adolescent lorsque Count Basie l’invite à joindre son orchestre, mais ses parents le trouvent trop jeune pour le laisser partir aux États-Unis. Ils lui accordent par contre la permission de quitter ses études pour faire partie du Johnny Holmes Orchestra. De 1943 à 1947, le jeune prodige devient le soliste vedette et le seul musicien noir du populaire orchestre de danse montréalais. Il enregistre son premier album, I Got Rythm, en 1945. Plusieurs 78 tours suivent rapidement.

En 1947, Oscar Peterson forme son premier trio, avec Austin Roberts à la contrebasse et Clarence Jones à la batterie. Il gardera une prédilection pour le jeu en trio toute sa vie, changeant de configuration instrumentale et de complices au fil du temps. De 1947 à 1949, les prestations hebdomadaires du trio qui se produit à l’Alberta Lounge, situé non loin de la gare Windsor, sont retransmises à la radio. Cette émission diffusée sur les ondes de CFCF donne une nouvelle dimension à la carrière du pianiste lorsque l’impresario américain Norman Granz l’entend jouer durant un séjour à Montréal. Il se rend à l’Alberta Lounge et convainc Oscar Peterson de le suivre à New York, où il le présente comme invité surprise lors d’un concert du Jazz at the Philharmonic au Carnegie Hall. De grosses pointures comme Charlie Parker et Lester Young figurent au programme, mais c’est le jeune colosse montréalais de 1,86 m et de plus de 100 kg qui vole la vedette avec sa technique éblouissante.

En route vers la gloire

Cette prestation mémorable marque le début de la carrière internationale d’Oscar Peterson. Il enregistre dorénavant sous la célèbre étiquette Verve, la maison de disque de Norman Granz, qui sera son gérant jusqu’en 1988. Pendant quelques années, il parcourt le globe avec le Jazz at the Philarmonic, accompagnant des vedettes comme Coleman Hawkins, Louis Armstrong, Billie Holiday et Ella Fitzgerald. Il se produit aussi en trio, avec guitare et contrebasse, puis fait carrière solo avant de revenir au groupe de trois.

Malgré un programme chargé, il s’accorde du temps pour composer, créant des œuvres phares comme Hymn to freedom, qui devient le thème de la revendication des droits civils aux États-Unis, ainsi que sa célèbre Canadiana Suite et des musiques de films. Il enregistre des prestations dans de nombreux clubs, laissant sa marque à Paris, Londres, Tokyo, Amsterdam, New York, La Haye et, bien sûr, Montréal. On lui doit plus de 130 albums, qui paraissent chez Verve de 1950 à 1964, puis sous l’étiquette allemande MPS, chez Pablo Records (propriété de Norman Granz) et enfin chez Telarc. Oscar Peterson se consacre aussi à l’enseignement durant quelques années, sans délaisser les concerts.

Oscar Peterson (VM94-E7169-017)

Jean Doré, Oscar Peterson et Oliver Jones à l'hôtel de ville de Montréal.
Archives de la Ville de Montréal. VM94-E7169-017.
Divers honneurs et de nombreux prix jalonnent sa longue et fructueuse carrière. Nommé pianiste de jazz de l’année par les lecteurs de la revue Downbeat en 1950, Oscar Peterson obtient ce titre à 15 reprises en 23 ans. Il reçoit le titre d’officier de l’Ordre du Canada en 1972, puis celui de compagnon de l’Ordre en 1984. En 1976, à l’occasion des Jeux olympiques de Montréal, on lui remet les clés de la ville. Le prix Glenn Gould lui est accordé à l’unanimité en 1993, soulignant pour la première fois le travail d’un pianiste non classique. Il est aussi le premier lauréat du Prix du Gouverneur général pour les arts du spectacle, catégorie réalisation artistique. Il obtient un prix Juno et huit prix Grammy, dont celui qui souligne l’œuvre d’une vie (Lifetime Achievement Award) en 1997. En 1999, il reçoit l’équivalent d’un prix Nobel dans le domaine des arts, le Praemium Imperiale, décerné par la Japan Art Association. Il est intronisé au Panthéon de la musique canadienne, à l’International Jazz Hall of Fame et au Temple de la renommée canadien du jazz et du blues. Postes Canada émet un timbre en son honneur en 2005, faisant de lui la première personne vivante à recevoir cette marque d’estime à l’exception de monarques régnants.

Un musicien exceptionnel

Surnommé le « maharaja du clavier » par Duke Ellington, Peterson compte de nombreux jazzmen parmi ses admirateurs. Son jeu inspiré de ceux de Art Tatum, Bill Evans et Charlie Parker, entre autres, se distingue par une parfaite maîtrise technique, une virtuosité éblouissante et une grande créativité. Des critiques soulignent aussi ses influences romantiques et impressionnistes, évoquant Debussy, Ravel et Rachmaninov. Ses compositions sont reprises par les plus grands interprètes.

Le 8 juin 2007, un concert hommage en l’honneur d’Oscar Peterson est présenté au Carnegie Hall, à New York. En plus de Peterson lui-même, plusieurs musiciens de renom sont à l’affiche, dont Wynton Marsalis, Hank Jones, Clark Terry et Marian McPartland. Malheureusement, le principal intéressé ne peut participer à l’événement, terrassé par des problèmes de santé. Quelques mois plus tard, le 23 décembre 2007, Oscar Peterson s’éteint à l’âge de 82 ans, victime d’une insuffisance rénale, à Mississauga en Ontario.

Oscar Peterson - Murale

Murale intitulée \"Jazz born here\" au coin de la rue des Seigneurs et de la rue Saint-Jacques
À Montréal, le souvenir de ce géant du jazz perdure au-delà de ses enregistrements et des réinterprétations de ses œuvres. L’Université Concordia a donné son nom à une magnifique salle de concert de 570 places. Un parc de l’arrondissement du Sud-Ouest a été rebaptisé en son honneur. L’espace vert est situé près de l’ancienne maison familiale des Peterson, dans la Petite-Bourgogne, non loin de la station de métro Georges-Vanier. Et chaque année, le Festival international de Jazz de Montréal décerne le prix Oscar Peterson à un musicien pour souligner sa contribution exceptionnelle au développement du jazz canadien. Oscar Peterson fut le premier à le recevoir, lors de la création du prix en 1989.

Canadiana Suite, un voyage en train d’un bout à l’autre du pays

L’œuvre la plus connue d’Oscar Peterson est un hommage musical à la beauté et à la diversité du paysage canadien. Le compositeur nous fait voyager d’un océan à l’autre en huit mouvements aux titres évocateurs. Réminiscence de ses propres découvertes et des souvenirs rapportés par son père bagagiste, le périple ferroviaire de Canadiana Suite commence dans les Maritimes, avec Ballad to the East. Il se poursuit au Québec dans les Laurentides (Laurentide Waltz), puis à Montréal, dans le quartier où Peterson a grandi, avec Place St. Henri. La prochaine étape est Toronto (Hogtown Blues), puis le train repart vers l’ouest, nous transportant avec le Blues of the Prairies, Wheatland et March Past jusqu’à la destination finale, en Colombie-Britannique, avec Land of the Misty Giants.

Chaque mouvement baigne dans une atmosphère sonore propre au lieu évoqué, portée par le jeu élégant d’Oscar Peterson. Le pianiste décrit son œuvre comme un « portrait musical du Canada qu[’il] j’aime ». Composée en 1963, Canadiana Suite a été mise en nomination pour le prix Grammy de la meilleure composition de jazz en 1965. Ses différents mouvements ont été l’objet d’interprétations par plusieurs jazzmen, dont Gary Burton, Ellis Marsalis, Oliver Jones et Eldar Djangirov.