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CFCF, CJBC, CKAC : les premières stations de radio montréalaises

05 décembre 2019
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L’année 1922 marque l’entrée en scène d’un nouveau média à Montréal : la radio commerciale.

En mai 1922, le ministère de la Marine et des Pêcheries du Canada octroie une série de licences commerciales pour la diffusion de contenu radiophonique. À la fin du mois, 21 licences ont été accordées à travers le pays, dont 3 à Montréal.

Ainsi naissent les premières stations de radio commerciale de la métropole : CFCF, nouveau nom de la station expérimentale de la compagnie Marconi (autrefois appelée XWA); CJBC, associée à Dupuis Frères; et CKAC, la radio du journal La Presse. Les grands magasins se dotent au même moment de rayons « radio », et on en fait la promotion dans les journaux. On y publie également les premiers programmes, permettant aux « auditeurs invisibles », comme on dit à l’époque, de prendre connaissance des horaires et des émissions. Les défis sont grands : il faut faire connaître la nouvelle technologie au public et, surtout, créer un engouement pour son inauguration!

Canada’s First, Canada’s Finest

Canada Cement Building - square Phillips

Carte postale noir et blanc montrant le monument King Edward et deux édifices sur le square Phillips.
BAnQ. Collection Michel Bazinet et collection Pierre Monette. 0002629878.
En 1919, la Marconi Wireless Telegraph Co., située au 173, rue William, se dote d’une station de radio expérimentale anglophone, la XWA. Au départ, la station ne fait que diffuser des tests divers de transmission vocale, comme des décomptes ou des récitations de l’alphabet. Peu après, la XWA va devenir la première station de radio au Canada (et l’une des premières au monde) à diffuser un programme régulier. On y fait jouer de la musique et on y donne de l’information utile, comme la météo. On sait également que la station a diffusé des résultats sportifs en 1921, en plus d’être la première à Montréal à accueillir le père Noël dans ses studios, le 24 décembre 1920!

Même à ses balbutiements, la radio expérimentale comporte déjà son lot de publicités : on raconte que les ingénieurs de la station faisaient jouer des disques empruntés à certains commerces environnants, en échange qu’on mentionne leur provenance sur les ondes. D’autres magasins de musique, comme Layton Bros., auraient même commandité la station. La compagnie Marconi elle-même espère susciter l’intérêt du public pour les récepteurs radio qu’elle conçoit à l’époque. Bref, on tente d’utiliser les émissions de radio comme moyen d’augmenter les ventes de produits connexes.

En mai 1922, la station obtient une licence commerciale et devient la CFCF (leur slogan Canada’s First, Canada’s Finest sera adopté plus tard). Les studios déménagent quant à eux près du square Phillips, au dernier étage du bâtiment de la Canada Cement Co. Le magazine Canadian Wireless, publié par la compagnie de Marconi, décrit alors le secteur comme un lieu au cœur des activités commerciales et artistiques de la métropole. L’arrivée de la CFCF semble annoncer des transformations à l’échelle du quartier : le même mois, quatre ou cinq magasins d’équipement sans fil déménagent également à proximité du square. C’est d’ailleurs en mai que la plupart des baux arrivent à échéance à l’époque, et non le premier juillet!

Syntonisez CJBC!

Dupuis Frères

Carte postale colorisée montrant la rue Sainte-Catherine et les façades de magasins côté nord.
BAnQ, Albums Massicotte, 0002733304.
Du côté francophone, la CJBC du magasin Dupuis Frères propose déjà, moins d’un mois après l’obtention de sa licence, un programme de concerts présentant de la musique « française et anglaise » qui plaira au public montréalais. L’inauguration de ces concerts, d’une durée d’environ 1 heure chacun, a lieu le vendredi 20 mai à 21 heures. D’autres concerts sont diffusés les mercredis et vendredis soirs, jusqu’à la fermeture de la station en 1923.

Bien entendu, comme pour la XWA, l’intérêt commercial n’est jamais bien loin. Les amateurs sont invités par la compagnie à acheter un récepteur radio au nouveau rayon de Dupuis Frères, situé à l’époque au 447, rue Sainte-Catherine Est, entre les rues Saint-Christophe et Saint-Hubert, tout près de la place Émilie-Gamelin.

CKAC, véritable institution montréalaise

La Presse 3 mai 1922

La une de La Presse du 3 mai 1922 intitulée « La Presse fait installer sur le toit de son immeuble le plus puissant poste de radiotéléphonie d’Amérique ».
La Presse, 3 mai 1922, p. 1. BAnQ.
Presque simultanément, les bureaux du journal La Presse, situés dans la rue Saint-Jacques, se dotent d’un équipement aux proportions surprenantes, qu’on décrit, dans le même journal du 3 mai 1922, comme « le plus puissant poste de radiotéléphonie d’Amérique ». Le journal fait appel à l’expertise de la compagnie de Marconi, située dans la rue William, pour installer les antennes et autres dispositifs.

Les premiers programmes complets de la nouvelle station, désignée par les lettres CKAC, doivent toutefois attendre l’automne 1922 avant d’être diffusés. Leur contenu est préparé minutieusement par le journaliste, technicien en télégraphie sans fil et ancien pilote de guerre, Jacques-Narcisse Cartier, qui doit s’assurer de la qualité des émissions proposées. En attendant la mise en ondes officielle de ces programmes, les auditeurs montréalais peuvent se tourner vers la CJBC, la CFCF ou encore les stations des États-Unis, dont les horaires sont également publiés dans les journaux.

La CKAC va devenir au courant des années 1920 et 1930 une institution phare de la culture francophone montréalaise. On y diffusera entre autres des discours politiques, des descriptions de matches de hockey, de grands concerts de musique classique ainsi que de nombreux radioromans où brillent auteures et auteurs, comédiennes et comédiens de renom. CBF, la radio francophone de Radio-Canada, n’entrera en ondes qu’en 1936.

Merci à Alain Dufour de la Société québécoise des collectionneurs de radios anciens d’avoir contribué à la vérification du contenu de cet article.

Jacques-Narcisse Cartier

Jacques-Narcisse Cartier (1890-1955) est un étonnant personnage. À l’âge de 18 ans, il commence une formation en télégraphie sans fil auprès de l’inventeur Guglielmo Marconi, qu’il rencontre en Nouvelle-Écosse. Peu après, il travaille comme journaliste pour le Montreal Herald, en plus de collaborer avec plusieurs autres journaux aux États-Unis. Pendant la Première Guerre mondiale, il devient même pilote d’avion, chargé notamment d’espionnage radio pour l’armée britannique. À son retour au Canada, il ajoute une autre fonction à son curriculum vitae déjà bien garni. Fort d’une expérience de 14 ans en journalisme et en technologies sans fil, et déjà détenteur d’une réputation internationale, il est nommé directeur de la future station de radio montréalaise CKAC. S’alliant à la communauté artistique, il assure, aux débuts de la station, la tenue de concerts de musique classique de haute qualité. On lui doit également la première production théâtrale radiophonique en 1923, ainsi que l’idée de transmettre en direct une soirée d’élections, en 1925.

Références bibliographiques

« Le radio chez Dupuis Frères », La Presse, 22 mai 1922, p. 7.

« La Presse fait installer sur le toit de son immeuble le plus puissant poste de radiotéléphonie d’Amérique », La Presse, 3 mai 1922. 

FISHBANE, Melanie. « CFCF : The Early Years of Radio », [En ligne], Phonothèque québécoise, 2004.
http://www.phonotheque.org/Hist-radio-anglo/CFCF-Early-Years.html#CFCF (Consulté le 4 septembre 2019). 

PAGÉ, Pierre. « La première décennie de CKAC (1922-1933) », [En ligne], Phonothèque québécoise, 2005.
http://www.phonotheque.org/radio/ckac.html (Consulté le 4 septembre 2019).

PAGÉ, Pierre. Histoire de la radio au Québec : information, éducation, culture, Montréal, Fides, 2007, 488 p.