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Militantisme noir à Montréal : identité, droits et dialogues

04 août 2017
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À la fin des années 1960, le Congrès des écrivains noirs et la crise de l’Université Sir George Williams révèlent un militantisme noir montréalais lié aux mouvements protestataires mondiaux.

Université Sir George Williams

Scène de rue montrant le bâtiment de l'Université Sir George Wiliams
Archives de la Ville de Montréal. VM94-A0478-009.
Pour la communauté noire anglophone de Montréal de la fin des années 1960, deux évènements se déroulant dans les milieux universitaires incarnent de manière particulièrement percutante la quête identitaire et la lutte contre le racisme : le Congrès des écrivains noirs (1968) et la crise de l’Université Sir Georges Williams (1969). Ces événements s’inscrivent aussi dans une mouvance qui dépasse largement les frontières montréalaises.

Un monde en transformation

Dans les années 1960, un vent de renouveau souffle sur Montréal et le Québec. Le contexte économique est favorable. Des transformations sociales multiples et une plus grande ouverture sur le monde s’observent. Mais, ces gains ne se font pas sans heurts, et des tensions sociales sont perceptibles. En 1968, on note un bouillonnement des milieux étudiants québécois qui reflète d’ailleurs l’effervescence des milieux universitaires ressentie dans plusieurs pays occidentaux. Ainsi en mai 1968, Paris est ébranlé par les mouvements de revendications sociales menés par les étudiants, puis par les ouvriers. Aux États-Unis, les horreurs de la guerre du Vietnam crèvent l’écran des téléspectateurs américains jour après jour.

Le racisme est aussi vécu au quotidien. Dans la lutte pour les droits civiques des Noirs, Martin Luther King, le leader charismatique afro-américain, prône la non-violence et la lutte contre la pauvreté. Mais, devant la violence que subissent les partisans du mouvement, d’autres voix s’élèvent, dont celle de Stokely Carmichael, qui radicalise son discours en 1966 en revendiquant un Black Power, un pouvoir noir. Cependant, au début d’avril 1968, toute la communauté noire est unie dans l’indignation, alors que l’Amérique apprend avec stupéfaction l’assassinat de Martin Luther King à Memphis, six mois avant le Congrès des écrivains noirs à Montréal.

Luttes anticolonialistes, négritude et réflexion montréalaise

Congrès des écrivains noirs

Cinq personnes sont assises sur une estrade lors du Congrès des écrivains noirs
Archives du CIDIHCA
Dans un contexte mondial de décolonisation, des Noirs intellectuels s’interrogent sur l’identité noire et sur le concept de négritude. En 1956, à l’université de la Sorbonne à Paris, a lieu le Premier Congrès des écrivains et artistes noirs. D’importants penseurs comme Aimé Césaire et d’autres créateurs noirs d’Europe, d’Afrique et des Amériques dénoncent l’aliénation coloniale, valorisent la culture noire et africaine. À Montréal, alors qu’une importante vague d’immigration afro-antillaise de langue anglophone s’établit au Canada dans les années 1960, on remarque qu’un nombre croissant de jeunes Caribéens issus de la classe moyenne fréquente les universités de la métropole. Ainsi, en 1965, de jeunes étudiants montréalais – originaires notamment de la Jamaïque, de Trinidad et de la Barbade – forment le Caribbean Conference Committee (CCC). Le CCC organise des conférences portant sur la place des Noirs au Canada et dans le monde. Dans cette tradition se tient un évènement particulièrement remarquable en 1968 : le Congrès des écrivains noirs.

Le Congrès des écrivains noirs

À l’Université McGill, durant quatre jours, du 11 au 14 octobre 1968, des centaines de personnes se pressent pour écouter des personnalités de premier plan et des écrivains tels que C. L. R. James, Walter Rodney, James Forman et Mickael X. On discute des indépendances et de l’histoire des Noirs canadiens, du concept de négritude, de la signification des événements de Mai 68 en France ou de la guerre du Vietnam. Une foule de 2000 personnes s’enflamme lors du discours de Stokely Carmichael. Orateur exceptionnel, il appelle à l’unité du « peuple noir » vivant en Afrique ou dans les Amériques. Il dénonce la colonisation et le système capitaliste ainsi que l’asservissement économique, culturel et politique qui en découle. Selon lui, il faut prendre le « pouvoir » et ne pas avoir peur de recourir à la violence pour s’opposer à la violence du racisme et de la pauvreté. D’autres discussions portent sur le type d’actions à prendre, sur le processus à suivre. Faut-il intégrer les institutions existantes? Créer ses propres institutions? Ou se rallier à l’idée d’un « retour » en Afrique, là où les Noirs pourraient enfin s’affranchir de la discrimination? Les discours plus radicaux et le militantisme plus belliqueux de cette nouvelle génération de jeunes Noirs montréalais contrastent avec les pratiques de ceux et celles qui défendaient les droits des Noirs dans la ville depuis les premières décennies du XXe siècle, comme le Coloured Women’s Club of Montreal, la Universal Negro Improvement Association ou le Negro Community Centre. Au-delà des débats, la similitude des luttes contre la discrimination ressort. Le réseau d’échange entre les Noirs du Canada, des États-Unis, des Caraïbes et d’Europe est renforcé. Des étudiants organisateurs du Congrès, comme Annie Cools et Roosevelt Douglas, continueront à faire parler d’eux, notamment lors des évènements de l’Université Sir Georges Williams.

Janvier et février 1969 : les évènements de Sir Georges Williams

Sir George Williams

Salle d'ordinateurs saccagé
Archives de l'Université Concordia
Au printemps 1968, six jeunes Caribéens dénoncent les mauvaises notes systématiques de la part d’un professeur envers les étudiants noirs. Ils déposent une plainte de racisme auprès de l’administration de l’Université Sir George Williams, faisant aujourd’hui partie de l’Université Concordia. Ce n’est qu’en décembre qu’un comité est chargé de juger l’affaire. Mais, la démission de deux professeurs au sein du comité, dont celle de Clarence Bayne, d’origine trinidadienne, mine la confiance des étudiants. Le 29 janvier 1969, 200 étudiants expriment leur mécontentement en occupant le neuvième étage d’un édifice de l’université, lieu du centre informatique. Presque deux semaines plus tard, le 11 février, appelée par l’administration, la police intervient brutalement pour sortir les protestataires. Les jeunes lancent du papier par les fenêtres et érigent des barricades qui sont bientôt défoncées par les policiers. Un incendie se déclare, et, alors que la fumée fuit d’une fenêtre du bâtiment, des manifestants en face de l’université auraient crié : « Let the niggers burn. » Sur les 97 personnes arrêtées, plus de la moitié sont blanches, 42 sont noires. Beaucoup viennent des Caraïbes, 26 ont le statut d’immigrant reçu. Les dégâts matériels sont très importants. Diffusées par les journaux et la télévision, les images des papiers et des ordinateurs jetés par les fenêtres frappent l’imaginaire collectif et créent une surchauffe dans l’espace public. On évoque la présence d’agitateurs étrangers; on les blâme pour l’utilisation d’une violence vivement dénoncée; mais peu d’analyses sur les rapports ethniques à Montréal sont proposées. Durant le procès des étudiants, l’Union générale des étudiants du Québec (UGEQ) distribue des tracts de solidarité intitulés : « Nous les Nègres blancs d’Amérique soutenons nos frères. » La communauté noire montréalaise, elle, reste partagée devant ces évènements.

Parmi les inculpés, Anne Cools, originaire de la Barbade, fondera à Toronto en 1974 une des premières maisons d’accueil pour femmes battues au Canada, puis, en 1984, elle deviendra la première sénatrice noire du Canada. Condamné à 18 mois de prison, Roosevelt « Rosie » Douglas sera déporté en Dominique, où il accèdera au poste de premier ministre en 2000.

Pour plusieurs, la confrontation a révélé au grand jour l’existence d’un racisme trop souvent méconnu. À l’Université Sir Georges William s’en suivront une révision des droits, une plus grande participation des étudiants aux processus de décision et la création d’un bureau du protecteur du citoyen (ombudsman). Et pendant les décennies suivantes, ces deux événements, le Congrès des écrivains et la crise de Sir George Williams, continueront à inspirer plusieurs militants de la communauté noire. De récents ouvrages, ainsi qu’un film, Ninth Floor, nous invitent à revivre ces évènements qui marquent un volet important de l’histoire de Montréal.

Contribution à la recherche et à la rédaction : Neal Santamaria.

Références bibliographiques

AUSTIN, David. Nègres noirs, nègres blancs, race sexe et politique dans les années 1960 à Montréal, Lux Éditeur, Montréal, 2015, 296 p.

MARTEL, Marcel. « ‟S’ils veulent faire la révolution, qu’ils aillent la faire chez eux à leurs risques et périls. Nos anarchistes maisons sont suffisants” : occupation et répression à Sir George-Williams », Bulletin d’histoire politique, vol. 15, no 1, 2006, p. 163-177. 

MILLS, Sean. Contester l’empire − Pensée postcoloniale et militantisme, Éditions Hurtubise, 2011, 349 p.

TARRAB, Gilbert. « Le Congrès des écrivains noirs (compte rendu) ». L’homme et la société, vol. 12, no 1, 1969, p. 254-257.

WARREN, Jean-Philippe. « Le défi d’une histoire objective et inclusive. Fear of a Black Nation: Race, Sex and Security in Sixties Montreal par David Austin », [En ligne], Bulletin d’histoire politique, vol. 23, no 1, 2014, p. 264-291.
http://id.erudit.org/iderudit/1026516ar

SHUM, Mina. Ninth Floor, [En ligne], Office national du film, 2015.
https://www.onf.ca/film/neuvieme_etage/