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Taxi! Crises et racisme dans les années 1980

07 août 2017
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En juin et juillet 1983, des dizaines de manifestants scandent leur colère dans les rues de Montréal. La plupart sont des chauffeurs de taxi haïtiens. Quel est le motif de ces protestations?

Crise du taxi - Manifestation

Manifestation de chauffeurs de taxi haïtiens
Archives du CIDIHCA
Juin 1983. Ils sont une soixantaine, brandissant des pancartes devant le palais de justice. Certains messages interpellent les gouvernements ou la communauté : « Allo! Ottawa Québec Montréal. Prenez vos responsabilités », « Veut être fort et libre au Québec. » La plupart sont des chauffeurs de taxi haïtiens. En juillet, ils manifestent à Montréal-Nord pour dénoncer le racisme et la discrimination dans l’industrie montréalaise du taxi. Qu’est-ce qui cause le ras-le-bol de ces hommes et les pousse à prendre la rue pour demander justice? Les évènements se passent dans un contexte de crise économique auquel le secteur du taxi n’échappe pas. Les évènements mettent aussi en scène la vulnérabilité d’une deuxième vague d’immigration haïtienne récemment établie au Québec.

Deux vagues d’immigration, deux réalités

Fuyant la dictature de Duvalier, la première vague d’immigration haïtienne, qui arrive principalement à Montréal entre 1968 et 1972, est marquée de succès. Les formations et compétences de ces universitaires et professionnels francophones, membres de l’élite intellectuelle et sociale haïtienne, s’arriment aux besoins du Québec d’alors, notamment dans les secteurs de l’éducation et de la santé. Les Haïtiens et Haïtiennes de la deuxième cohorte, accueillie essentiellement de 1973 à 1980, connaissent une expérience d’intégration bien différente. De nouvelles mesures politiques favorisent l’accueil de ces nouveaux arrivants et facilitent la réunification des familles. C’est d’Haïti que provient la plus forte immigration en sol québécois en 1974. Cette nouvelle vague – créole, moins scolarisée et plus rurale – amène des travailleurs et des ouvriers dont le Québec a besoin. Beaucoup trouvent des emplois dans les manufactures ou l’industrie du taxi, mais les conditions de travail y sont souvent difficiles et les salaires modestes. Cette plus grande fragilité économique rend cette cohorte plus vulnérable à la discrimination et au racisme qui peuvent être vécus au travail, à l’école ou dans l’accès au logement. Le repli économique qui marque le début des années 1980 réduit les emplois disponibles et amplifie les difficultés de ces nouveaux arrivants. Même maintenir son emploi devient plus ardu. Alors que la crise dans le domaine du taxi s’accentue, la présence de racisme devient plus évidente.

Le taxi en crise

Des chauffeurs haïtiens s’engagent dans l’industrie du taxi montréalaise dès 1974. La tâche est exigeante. Rémunérés au salaire minimum, les chauffeurs travaillent souvent plus de 60 heures par semaine. Déjà en 1977, des chauffeurs haïtiens se plaignent des pratiques de certaines compagnies. Avec l’arrivée massive de chauffeurs haïtiens entre 1978 et 1982, leur nombre passe de 300 à 800. Les problèmes s’accentuent alors que la récession des années 1980 affecte à la baisse la valeur des permis de taxi et les revenus des propriétaires. « Alimentées par la crise économique, les tensions raciales explosent dans le taxi », déclare en 1982 le quotidien La Presse.

1982 et 1983 : manifestations et solidarité

En mars 1982, des chauffeurs haïtiens forment l’Association haïtienne des travailleurs du taxi et portent plainte à la Commission des droits de la personne du Québec (CDPQ). La Commission déclenche, le 16 juillet 1982, sa première enquête publique, l’Enquête sur les allégations de discrimination raciale dans l’industrie du taxi à Montréal. Celle-ci s’étend sur deux ans, comporte une centaine de séances et l’audition de 280 témoins. Au fil des mois, les révélations relayées par les médias sont stupéfiantes. Invoquant le refus de certains clients de voyager avec des chauffeurs noirs, certaines compagnies exercent de la ségrégation raciale systématique. Sur 15 compagnies montréalaises, 10 licencient en nombre les chauffeurs haïtiens ou refusent de les engager. On se justifie en affirmant que les clients refuseraient de monter dans un taxi avec un chauffeur noir et qu’il s’agit d’une question économique. Le Devoir rapporte qu’« un gérant dit avoir congédié 18 Noirs ‟exprès” ». « Parrainer un Noir qui veut devenir chauffeur de taxi, c’est risquer sa vie! » peut-on lire dans le Journal de Montréal du 30 juin 1983.

Durant l’été 1983, les chauffeurs prennent la rue pour protester car, malgré les audiences de la Commission qui ont débuté en janvier, les gestes de racisme et de discrimination se poursuivent. La Ligue des Noirs du Québec (LNQ) organise la manifestation devant le palais de justice de la rue Saint-Antoine et celle de Montréal-Nord. Démontrant la solidarité de la communauté haïtienne, plusieurs organismes, dont la Maison d’Haïti et le Comité régional des femmes noires, déposent des mémoires à la Commission. À travers divers articles du Collectif (1983-1986), la publication des chauffeurs de taxi noirs du centre-ville, les conditions de travail sont documentées et les préjugés dont sont l’objet les chauffeurs noirs sont déconstruits, notamment celui de la méconnaissance de la ville. Ces travailleurs inscrivent aussi leurs revendications dans une lutte historique contre le racisme et les legs du colonialisme qui dépasse les frontières montréalaises.

Les retombées

Dans son rapport d’enquête publié le 14 novembre 1984, la Commission reconnaît la discrimination exercée par les compagnies de taxi envers les chauffeurs noirs et haïtiens. Ces travaux et la réglementation mise en place profitent non seulement aux chauffeurs haïtiens, mais à l’ensemble des artisans de l’industrie. On pave ainsi la voie à plusieurs correctifs comme le plan de rachat des permis et la création, en 1986, du Bureau du taxi et du remorquage de Montréal (BTR). En 1992, le racisme refait la manchette alors que la faillite et le rachat d’une compagnie de taxi donne lieu à un processus de réembauche excluant à priori les Haïtiens. Le BTR intervient et, en 1993, la procédure d’adhésion des chauffeurs auprès des entreprises est modifiée afin de prévenir la discrimination liée à la race, mais aussi au sexe, à l’âge, etc.

En 2010, les Haïtiens forment le tiers des propriétaires de taxis, et la moitié des membres de cette industrie sont issus des communautés ethniques et visibles, selon le BTR. On ne peut prétendre que la lutte des chauffeurs haïtiens et l’enquête de la Commission ont transformé les mentalités à court terme, mais elles ont contribué à projeter la problématique du racisme dans l’espace public; elles ont favorisé une prise de conscience et une réflexion indispensables sur les responsabilités d’une société d’accueil inclusive. Elles ont de plus aidé à mettre en place des outils pour exercer la vigilance nécessaire afin d’insuffler des changements à plus long terme.

Contribution à la recherche : Neal Santamaria.

Références bibliographiques

DEJEAN, Paul. Les Haïtiens au Québec, Les presses de l’Université du Québec, 1978, (p.143-170). [189 p.]

MILLS, Sean. A Place in the Sun. Haiti, Haitians, and the Remaking of Quebec, McGill-Queen’s University Press, 2016.

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