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Les « Madames », les prostituées et la vie au bordel à Montréal (1940-1960)

09 septembre 2019
Mathieu LapointeMathieu Lapointe
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La prostitution a été un commerce florissant et persistant à Montréal. Marquant l’imaginaire, certaines tenancières et maisons pourraient faire oublier le quotidien sordide des « filles ».

Dans les années 1920, le Red Light de Montréal compte 300 maisons de prostitution, et il en subsiste une centaine deux décennies plus tard. Dans certaines rues de ce secteur, presque chaque bâtiment abrite un tel établissement! Bien sûr, tous ne visent pas la même clientèle. Certains emploient des filles moins bien considérées dans des appartements très modestes, tandis que d’autres proposent des « services » luxueux, exclusifs et discrets, et gagnent même une réputation internationale.

Le quotidien de la prostitution montréalaise

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Un couple enlacé va entrer dans un appartement. Sur la porte, on peut lire une affiche disant « Victoire Chambres à la journée ».
Bibliothèque et Archives Canada. e011067355.
Les établissements sont généralement dirigés par des tenancières, souvent d’anciennes prostituées, qui possèdent un grand nombre de maisons. Durant les années 1940, les principales sont mesdames Beauchamp, Katz et Bizante, des noms qui reflètent la diversité ethnoculturelle de Montréal et de son « milieu » criminel. Les prostituées sont aussi d’origines diverses, mais sont recrutées majoritairement chez les Canadiennes françaises des classes les plus pauvres. Si le travail du sexe est bien mieux rémunéré que le travail féminin en usine ou dans le service domestique, la vie dans les maisons de prostitution n’est pas rose pour autant.

Comme l’explique l’historienne Andrée Lévesque, les « filles » sont soumises à une stricte discipline, elles travaillent de longues heures sans pouvoir sortir et n’ont pas le choix du client. Elles ne touchent que la moitié des revenus qu’elles génèrent et sont forcées d’acheter à fort prix des biens et services à la tenancière ou à ses associés, ce qui les amène souvent à contracter des dettes qui les obligent à continuer leur activité illégale. Elles sont aussi exposées aux maladies transmissibles sexuellement et soumises à des inspections médicales imposées, à la prison et parfois à la violence, sans parler de la stigmatisation sociale qui les accable. Néanmoins, le mode de vie proposé aux filles, qui inclut la pension et les repas, des vêtements gratuits et de l’alcool tous les soirs, peut plaire à certaines. 

Les « madames »

Parmi les tenancières de maisons closes, certaines ont marqué les esprits et restent des figures d’un monde illicite révolu.

Anna Labelle Beauchamp

Anna Labelle Beauchamp

Photographie de profil et de face d’une femme portant un foulard à gros pois.
Archives de la Ville de Montréal. P43, S3, SS2, vol. 26, E-271-01.
Après avoir été elle-même prostituée dans les années 1920 et 1930, Anna Beauchamp, née Labelle, est au début des années 1940 la plus puissante tenancière de Montréal avec près de 10 bordels actifs dans la ville. Très influente, elle est entourée d’un large réseau de contacts dans le monde interlope, mais également parmi les autorités. La petite histoire raconte même qu’elle recevait presque tous les soirs des policiers dans sa riche demeure de la rue Sherbrooke Ouest pour discuter des différentes descentes à venir. Richement vêtue, toujours élégante et circulant à bord d’une Cadillac conduite par un chauffeur privé, madame Beauchamp aurait pu passer pour la femme d’un juge, selon Pax Plante. Elle meurt en 1944, au moment où le Red Light de Montréal entame son déclin.

Paulette Déry

Originaire de Gaspésie, Paulette Déry arrive dans la métropole en 1922. Au tournant des années 1930, elle travaille comme prostituée dans le Red Light, puis comme gérante pour madame Beauchamp dans ses divers établissements de la rue de Bullion. Elle assure alors la gestion quotidienne des bordels, accueille les clients, perçoit l’argent et surveille les prostituées. Si elle gagne 12 dollars par semaine dans ses débuts, son salaire augmente jusqu’à 25 dollars par semaine dans les années 1940. Elle agit aussi comme « tenancière de paille » : « prenant le pinch » (se faisant arrêter) à la place de sa patronne, elle sera condamnée à des dizaines de reprises pour avoir tenu une maison de débauche. Témoin privilégiée, elle décrit en détail, lors de son passage à l’enquête Caron en 1950, le système de tolérance policière dont jouissait le milieu de la prostitution à l’époque.

Ida Katz

Ida Katz

Photographie de profil et de face d’une femme portant un chapeau et un manteau dont le col est orné d’une fourrure à motif léopard.
Archives de la Ville de Montréal. P43, S3, SS2, vol. 26, E-265-01.
Arrivée au Canada en 1913, Ida Katz, alias « Liliane-la-Juive » ou « Liliane Brown », débute dans le milieu de la prostitution au début des années 1930. En 1945, elle possède sept bordels dans le Red Light, tout près du Théâtre Gayety. Interrogée lors de l’enquête Caron en 1951, elle décrit le mode de fonctionnement des bordels à Montréal. Elle-même arrêtée plus d’une dizaine de fois à titre de tenancière de maisons de débauche et condamnée à payer des amendes à maintes reprises, elle lève le voile sur la tolérance des autorités à l’égard du milieu et explique les différents trucs développés par les tenancières de bordels pour déjouer la loi. Par exemple, les maisons de débauche comptaient très souvent plus d’un accès, ce qui permettait de déplacer le mobilier d’un appartement à l’autre lorsque des policiers venaient apposer un cadenas sur l’une des portes pour fermer le lupanar en question. À la suite du déclin du Red Light, à la fin des années 1940, Ida Katz cesse peu à peu ses activités et transforme ses établissements en maisons de chambres.

Lucie Delicato Bizante

Lucie Delicata Bizante

Photographie de profil et de face d’une femme avec un fichu sur la tête et portant une robe d’inspiration marine.
Archives de la Ville de Montréal. P43, S3, SS2, vol. 24, E-218-01.
D’origine italienne, Lucie Delicato Bizante exploite dès les années 1930 différents lupanars à Montréal, souvent très chics, dont plusieurs dans la rue de Bullion. Son époux, Angelo Bizante, est également actif dans le monde interlope. Il est l’un des membres du clan Cotroni et possède l’American Spaghetti House, un restaurant très populaire situé rue Sainte-Catherine. Le couple occupe une résidence dans la luxueuse ville d’Outremont et se rend régulièrement en Floride pour ses vacances. Lucie Delicato Bizante se fait pincer à quelques reprises comme tenancière de bordels mais, en 1944, elle est finalement formellement accusée d’avoir toléré l’existence d’une maison de débauche dans l’un de ses immeubles. Elle est toutefois acquittée, puisque la validité des mandats de perquisition est remise en question. Son témoignage à l’enquête Caron en 1951 permettra de faire la lumière sur le milieu de la prostitution et surtout sur la tolérance des policiers de Montréal à l’égard de ce commerce.

Le 312 Ontario Est

Le 312, rue Ontario Est

Photographie d’un bâtiment anonyme en pierre et en brique dont les entrées sont sous des arches. Il y a des escaliers qui partent du perron et donnent sur la rue.
Archives de la Ville de Montréal. P43, S3, SS2, V24E220023.
Propriété du tenancier français Marcel Dupré, surnommé « Marcel les dents en or », le « 312 », comme on l’appelait à l’époque, est sans contredit le bordel le plus connu et l’un des plus populaires de Montréal dans les années 1940 et 1950. Il se déploie sur trois étages, compte six accès et emploie de 75 à 80 filles parmi les plus belles de la ville, qui travaillent sur des quarts permettant d’accueillir les clients à tout moment.

Montréal compte plus d’une centaine de maisons de débauche dans les années 1940. Selon l’historienne Danielle Lacasse, ces établissements se répartissent en trois catégories, soit la maison ouverte, la maison semi-close et la maison close. La maison ouverte, généralement de petite dimension et affichant un décor sobre, emploie quelques filles seulement et accueille les clients dans un petit boudoir où se présentent les prostituées légèrement vêtues. Travailleurs, touristes, petits commerçants fréquentent ce type d’établissement situé au cœur du Red Light. La maison semi-close, dont le « 312 » fait partie, sélectionne plus soigneusement ses clients, qui doivent être recommandés par un chauffeur de taxi ou un autre client pour pouvoir entrer. Les lieux sont plus richement décorés et les prostituées se présentent en tenues de soirée élégantes pour plaire aux clients. Finalement, la maison close attire une clientèle soucieuse de discrétion, comme les hommes d’affaires et les politiciens, et l’accès y est très restreint.

Les prix varient ainsi d’un établissement à l’autre, allant de 1 dollar dans les maisons de prostitution de la rue de Bullion à près de 10 dollars dans les maisons closes réputées du boulevard Saint-Laurent. Le salaire des prostituées est calculé selon le nombre de clients reçus, soit environ 10 clients par quart de travail (jour ou nuit). Chaque fois qu’un client se présente, la gérante poinçonne une carte de travail, souvent un paquet de cigarettes, ce qui permet ensuite à la prostituée d’être payée, bien qu’elle doive verser la moitié de son salaire à la tenancière.

La réputation du « 312 » était telle que, longtemps après sa fermeture, on a continué à sonner à la porte, à tel point que les propriétaires ont décidé, à une certaine époque, de faire retirer le numéro d’immeuble.

Les textes de Mathieu Lapointe et de Maryse Bédard sont tirés du livre Scandale! Le Montréal illicite 1940-1960, sous la direction de Catherine Charlebois et Mathieu Lapointe, Montréal, Cardinal, 2016, p. 98-99 et p. 118-123.

Références bibliographiques

CHARLEBOIS, Catherine, et Mathieu LAPOINTE (dir.). Scandale! Le Montréal illicite 1940-1960, Montréal, Cardinal, 2016, 272 p.

COMMEND, Susanne. De la femme déchue à la femme infectieuse : perception sociale et répression de la prostitution montréalaise pendant la Seconde Guerre mondiale, Mémoire (M.A.), Université de Montréal, 1996, 169 p.

LACASSE, Danielle. La prostitution féminine à Montréal, 1945‑1970, Montréal, Boréal, 1994, 230 p.

LÉVESQUE, Andrée. « Le bordel : milieu de travail contrôlé », Labour/Le Travail, no 20, automne 1987, p. 13-31.

LÉVESQUE, Andrée. Résistance et transgression : études en histoire des femmes au Québec, Montréal, Les Éditions du remue-ménage, 1995, 157 p.

PROULX, Daniel. Le Red Light de Montréal, Montréal, VLB éditeur, 1997, 83 p.