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L’incendie du 10 avril 1734

07 novembre 2016

En avril 1734, un incendie ravage Montréal. L’Hôtel-Dieu et 45 maisons sont détruits, des centaines d’habitants, qui ont tout perdu, sont à la rue. Et, comme le feu, une rumeur se répand rapidement…

Samedi, 10 avril 1734. Il est 19 heures. C’est l’heure du changement de la garde. La messe du soir prend fin. Le son des cloches succède au martèlement rythmé des maçons qui travaillaient aux murailles de la ville, au vacarme des charretiers et au hennissement des chevaux.

Soudain, un cri terrifiant est entendu. Un cri que tous craignent comme la peste. Le feu a pris dans le toit de la maison de la veuve Francheville, rue Saint-Paul. En quelques minutes toute la rue s’enflamme. Pendant trois longues heures, l’incendie fait rage, alimenté par un vent violent. Les gens courent mettre à l’abri leurs possessions. La panique règne.

Vers 22 heures, la population qui a accouru sur les lieux constate l’ampleur des dégâts : l’Hôtel-Dieu, toute juste reconstruit après l’incendie de 1721, n’est plus que ruines. En face et plus à l’est, 45 maisons de bois et de pierre gisent éventrées. Des centaines de Montréalais, riches et pauvres, dont une quarantaine de religieuses hospitalières, sont jetés à la rue, par une nuit froide.

Dès le lendemain matin, nourrie par la colère des sinistrés, une rumeur circule dans la ville. Angélique, l’esclave de la veuve Francheville, et son amant, Claude Thibault, un bagnard exilé au Canada, auraient mis le feu. Un procès s’en suivra, qui verra l’esclave Angélique condamnée et pendue.

Le feu prend rapidement

Maquette Montréal 1745 - église Notre-Dame

Maquette de Montréal en 1745, vue sur l'église Notre-Dame
Centre d'histoire de Montréal.
Au moment où l’incendie commence, Thérèse de Couagne vient de sortir de l’église où elle assistait à la prière du soir. Lorsqu’elle entend le tocsin, elle se hâte, elle ne sait pas encore que l’incendie a d’abord été aperçu sur le toit de sa maison. Elle n’a qu’à descendre la rue Saint-Joseph (aujourd’hui Saint-Sulpice) pour arriver chez elle, sa maison est la deuxième du côté sud-est, rue Saint-Paul. La maison juste au coin de la rue, celle de François Bérey des Essars, le trésorier du roi, est aussi en feu. De même que celles de l’autre côté, du côté est. Son esclave Angélique et un engagé (un Français venu travailler sous contrat en Nouvelle-France) sortent des effets de la maison pour les mettre à l’abri.

Tous tentent de sauver quelques meubles, vêtements ou documents. C’est la pagaille. Et le vent est si fort que même l’hôpital, qui est juste de l’autre côté de la rue, n’échappe pas aux flammes. Il faut sortir les malades. Il faut éviter que le feu ne prenne encore plus d’ampleur. Cette partie de la ville est assez densément bâtie et peuplée. Une cinquantaine de soldats sont à l’œuvre. La lettre du gouverneur et de l’intendant au roi, en date du 9 octobre 1734, où ils décrivent l’incendie, permet de comprendre que plusieurs habitants de la ville, dans la crainte que le feu ne s’étende, ont préféré aller sauver leur maison et leurs affaires, même dans les secteurs plus éloignés, plutôt que de prêter main forte rue Saint-Paul. On y apprend toutefois que « par les bons ordres qui furent donnes a propos par Mrs de Beaucours, Michel, et les officiers de justice, Et avec Le secours des Troupes on a préservé le reste de la [ville] ».

Les pertes matérielles sont lourdes

Plan de Montréal en 1731 avec la zone incendiée en 1734

Plan de Montréal en 1731 montrant la zone incendiée le 10 avril 1734
Archives nationales d’outre-mer (France). FR CAOM 3DFC480B.
On ne déplorera aucun mort, seuls quelques soldats sont blessés. Mais les pertes sont immenses. Dans son livre Le procès de Marie-Josèphe-Angélique, Denyse Beaugrand-Champagne recense chacune des maisons incendiées et note qu’environ 300 personnes doivent être relogées. Plusieurs des propriétaires de ces maisons avaient vu leur demeure brûler en 1721, à l’instar de l’Hôtel-Dieu. Il y avait là plusieurs grosses habitations de pierre de deux étages comme celle de François Bérey des Essars, trésorier du roi, dans laquelle se trouvait la monnaie de carte servant au bon fonctionnement de la ville. Il y existait aussi des maisons de pierre à un étage, plus petites, comme celle de Marguerite César dite Lagardelette, une blanchisseuse et domestique qui avait tout de même réussi à se faire construire une demeure, et plusieurs petites maisons de bois, qui se trouvaient à l’arrière des maisons de la rue Saint-Paul, du côté du fleuve, ou plus à l’est, sur Saint-Paul, près de la rue Saint-Denis (aujourd’hui rue de Vaudreuil), comme celle du marchand tanneur Charles Delaunaye et de Marie-Anne Legras.

Certains profitent toutefois de l’incendie. Des centaines d’objets ont été précipités dans la rue et se trouvent dans les ruines au moment de l’incendie. Ceux-ci, souvent très simples, sont rapidement récupérés pour être revendus. Le moindre ruban a sa valeur. Plusieurs personnes seront accusées de recel après l’incendie. Les autorités font même lire en chaire une lettre pour que la population dénonce ceux qui auraient commis des vols. Le juge Raimbault procèdera à l’interrogatoire de quelques personnes accusées de vol dans les jours suivants l’incendie.

Cet article est une version remaniée de textes de l’exposition Qui a mis le feu à Montréal? 1734. Le procès d’Angélique, présentée au Centre d’histoire de Montréal du 11 octobre 2006 au 30 décembre 2008.

Le feu est partout!

Des témoignages de Montréalais décrivant l’incendie de 1734 nous sont parvenus :

« Pendant que le feu faisait rage à l’Hôtel-Dieu, j’ai vu Thibault dans la chambre des domestiques. Je lui ai dit ma surprise de le voir tranquillement manger, pendant que le feu était partout! Je l’ai laissé là pour aller aider à sauver des effets de l’hôpital. » − Louis Bellefeuille dit Laruine, jardinier

« Lorsque j’y suis allé, le feu perçait le toit de la maison de la demoiselle Francheville ce qui fait que je n’y suis pas entré et je suis allé chez le sieur Radisson pour couper le chemin au feu. » − Louis Dubuisson, écuyer

« Angélique est venue me chercher et a dit : ‟Monsieur, le feu est chez madame Francheville.” J’ai alors pris deux seaux pleins d’eau et j’y ai couru. Au premier grenier où j’ai vu les flammes qui étaient au second grenier et qui grimpaient le long de la cloison du pigeonnier et de la couverture. » − Étienne Volant Radisson, ancien marchand

« Je n’ai rien pu sauver, la rapidité du feu dans la nuit m’a obligé d’abandonner ma maison sans en rien emporter que quelques livres et papiers. » − François Foucher, procureur du roi

« Le feu s’est propagé avec une rapidité si extraordinaire qu’il a été impossible de faire quoique ce soit, faute de secours, pour sauver les marchandises que j’avais dans mon magasin. » − François Levasseur, marchand

« Mettez mon coffre dans la charrette, il contient les papiers du roi! Et toi, va dire à ma femme qu’il est temps de se sauver. Je ne pouvais y aller moi-même parce que je protégeais le peu de meubles que j’ai réussi à sauver. » − C.-R. Gaudron de Chevremont, notaire

Références bibliographiques

BEAUGRAND-CHAMPAGNE, Denyse. Le procès de Marie-Josèphe-Angélique, Montréal, Libre Expression, 2004, 296 p.

BEAUGRAND-CHAMPAGNE, Denyse, et Léon ROBICHAUD. « La torture et la vérité – Angélique et l’incendie de Montréal », [En ligne], Les grands mystères de l’histoire canadienne, 2006. [http://www.canadianmysteries.ca/sites/angelique/contexte/references/pers...