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L’affaire des Turcs

02 juin 2017

Entre septembre 1986 et janvier 1987, 2000 immigrants turcs arrivent à Montréal, les lois canadiennes n’imposant alors aucun visa pour les Turcs. Immédiatement, ils demandent le statut de réfugié.

Lorsque survient « l’affaire des Turcs », en 1988, la présence turque est établie à Montréal depuis plusieurs décennies. L’arrivée de ces réfugiés bouleverse l’organisation de la vie communautaire telle qu’elle avait été organisée par les immigrants turcs installés précédemment.

La présence turque à Montréal

Affaire des Turcs

Des gens marchent dans les rues brandissant des pancartes plusieurs en turc. Des voitures sont stationnés sur la rue.
Photo de André Query, Flickr (CC)
Les premiers migrants moyen-orientaux à Montréal arrivent à la fin du XIXe siècle en provenance des anciennes provinces de l’Empire ottoman. Si quelques-uns parmi eux proviennent de la Turquie actuelle, c’est après la fin des quotas fédéraux sur l’immigration en 1956 et la libéralisation de l’émigration en Turquie en 1961 que les ressortissants de ce pays immigrent de façon plus soutenue en Amérique du Nord. Les Turcs qui s’établissent à Montréal pendant ces années forment un groupe assez homogène. La plupart d’entre eux sont très éduqués, ils sont habitués à un mode de vie urbain, sont aisés et peu religieux. Arrivés à un moment d’expansion économique dans le secteur tertiaire, ils trouvent facilement du travail et s’intègrent dans la société québécoise. Ils fondent la Turkish Canadian Cultural Association en 1964 sur la base du patriotisme et de l’appartenance à l’État turc. En 1970, cette association est renommée Association culturelle turque du Québec.

Une affaire qui fait grand bruit

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Des gens marchent dans les rues brandissant des pancartes. Des voitures sont stationnés sur la rue.
Photo de André Query, Flickr (CC).
Ce que les médias ont tôt fait d’appeler « l’affaire des Turcs », en 1988, vient bouleverser l’organisation de la communauté turque de Montréal et révèle des disparités d’allégeance et d’appartenance au sein de celle-ci. Entre septembre 1986 et janvier 1987, une vague de 2000 personnes originaires de Turquie, des paysans d’Anatolie, arrive au Québec, et la majorité d’entre elles s’installent à Montréal. Elles sont majoritairement turcs et sunnites bien qu’on compte aussi des Kurdes et alévis, groupes minoritaires en Turquie. Les lois canadiennes n’imposent alors aucun visa pour les visiteurs turcs dans le pays. À leur arrivée, ils réclament le statut de réfugié. Peu après la venue de ce groupe de Turcs, le gouvernement fédéral entreprend une réforme législative pour modifier la loi qui aborde la question des réfugiés. Au sein de la communauté, c’est avec un peu d’inquiétude que les plus anciens accueillent ces nouveaux arrivants qui ont un bagage très différent du leur et ont une appartenance religieuse plus marquée.

La Maison populaire de Turquie est fondée pour venir en aide aux réfugiés. Des Montréalais d’origine turque forment cette nouvelle association, reprochant aux membres de l’Association culturelle turque du Québec de ne pas s’être mobilisés en faveur des réfugiés. La Maison populaire de Turquie devient le levier principal d’une mobilisation sans pareille autour de ce dossier. Après 18 mois de présence des demandeurs d’asile à Montréal, le couperet tombe, et le jugement de déportation est prononcé envers les réfugiés. Une importante mobilisation se met en place afin d’éviter la déportation et donne lieu à un débat public passionné.

La communauté turque fait l’objet d’une visibilité médiatique sans précédent. En effet, les réfugiés demandent la protection de l’archevêché de Montréal, et la presse québécoise accorde une importante couverture à leurs revendications. Le 16 mars 1988, 37 ressortissants annoncent leur intention de ne pas se présenter à l’aéroport de Mirabel le jour de leur départ forcé.

Des départs déchirants

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Une du journal La Presse le 31 mars 1988. On annonce l'expulsion des Turcs.
BanQ, La Presse, 31 mars 1988.
Ismael Ozgan est le premier à se réfugier le 20 mars 1988 dans le sous-sol d’une église de la paroisse Saint-Robert-Bellarmin. La ministre québécoise Louise Robic annonce être parvenue à une entente avec son homologue fédéral Benoît Bouchard, et le maintien des Turcs fait la une des journaux. Cette entente ne se concrétise toutefois pas, et la ministre doit faire volte-face. Les négociations entre les gouvernements fédéral et provincial sont dans l’impasse. Des associations turques montréalaises marchent vers la colline parlementaire en 1988 au moment de Pâques. Recevant en chemin l’appui de centres communautaires, d’associations catholiques et de sympathisants, la centaine de marcheurs, qui bénéficie d’un important appui dans l’opinion publique, espère éviter l’expulsion. Après de nombreux rebondissements et dans un climat de tension entre les gouvernements provincial et fédéral, les avis d’expulsions sont maintenus. Les réfugiés turcs doivent repartir. Certains d’entre eux reviennent plusieurs mois plus tard après avoir présenté leurs demandes d’immigration à partir de la Turquie.

« L’affaire des Turcs » de 1988 révèle la diversité qui caractérise les communautés turques montréalaises ainsi que la complexité de leur organisation associative et communautaire. Treize ans plus tard, en 2001, 5000 Turcs sont recensés à Montréal. La métropole accueillait alors 95 % de l’immigration turque au Québec.

Collaboration à la recherche et à la rédaction : Daisy Boustany. 

Références bibliographiques

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http://www.thesis.bilkent.edu.tr/0006750.pdf

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http://collections.banq.qc.ca:81/lapresse/src/cahiers/1988/03/26/02/8281...

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BILGE, Sirma. « De la mobilisation de l’ethnicité immigrée dans l’espace montréalais : Le cas d’une fête turque », dans GUILLOU, Anne Yvonne, Stéphane DE TAPIA et Pöleth M. WADBLED, Migrations turques dans un monde globalisé, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, p. 155-176.

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GAUTHIER, Gilles. « Les réfugiés turcs seront expulsés de force au besoin », [En ligne], La Presse, 12 avril 1988.
http://collections.banq.qc.ca:81/lapresse/src/cahiers/1988/04/12/01/8281...

LEBLANC, Gérald. « Nouveaux et anciens turcs », [En ligne], La Presse, 20 février 1987.
http://collections.banq.qc.ca:81/lapresse/src/cahiers/1987/02/20/01/8281...

ROBERT, Édith. Les ‟Turcs” de Parc-Extension. L’exemple d’un ‟ordre” communautaire, [En ligne], Mémoire (M. A.), Montréal, Université de Montréal, août 2007, 149 pages.
https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/1866/8179/Robert...