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Un fragment de l’histoire du génocide arménien à Montréal

23 mai 2018
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En 1915, un groupe de villageois arméniens, installé au sommet du Musa Dagh, résiste à la déportation. Transmise de génération en génération, cette histoire héroïque est arrivée jusqu’à Montréal.

L’histoire de la communauté arménienne de Montréal est profondément marquée par ce qui est considéré comme le premier génocide du XXe siècle, soit l’extermination planifiée du peuple arménien installé dans l’Empire ottoman, de la fin des années 1890 à 1920. Le gouvernement des Jeunes-Turcs, alors au pouvoir, visait la création d’un état national homogène excluant les Arméniens implantés dans diverses régions de l’Empire depuis parfois plusieurs millénaires.

L’année 1915 constitue un moment charnière de ces exactions avec l’assassinat, le 24 avril, de plus de 250 notables et intellectuels de Constantinople, la capitale de l’Empire. Dès lors, les déportations et les marches forcées vers le désert syrien s’accélèrent et les massacres s’amplifient. Ce sont près d’un million et demi de personnes qui sont victimes de l’armée ottomane. Ainsi, aucune famille n’a été épargnée, et chacun peut témoigner d’une histoire qui est rattachée à ce drame, que ce soit à travers le récit de parents, de grands-parents, de proche ou lointaine parenté et d’amis.

La résistance arménienne, du Musa Dagh à Montréal

Parmi les témoignages qui évoquent la folie génocidaire, le récit héroïque de la résistance du Musa Dagh a pris une place particulière dans l’histoire arménienne. En juillet 1915, dans le Sandjak d’Alexandrette, au sud de l’Empire ottoman, l’armée tente de soumettre à la déportation la population arménienne de six villages situés au pied du Musa Dagh (mont Moïse). En réponse, ce sont près de 5000 hommes, femmes et enfants qui, pendant 53 jours, choisissent la résistance. Réfugiés dans une montagne qui leur est familière, tous tiennent le siège, et ce, malgré la présence d’un ennemi imposant. Ils sont finalement sauvés par des navires de la marine française, mouillant au large des côtes syriennes qui, dirigés par le vice-amiral Dartige du Fournet, évacuent les résistants. Ces derniers débarquent dans un camp de réfugiés situé à Port-Saïd en Égypte. Ils y restent quatre années avant de pouvoir retrouver leurs villages respectifs.

Le répit n’est que de courte durée puisque, à la suite de la rétrocession du Sandjak d’Alexandrette à la Turquie, en 1939, les familles quittent définitivement leur montagne pour être réinstallées dans la plaine de la Bekaa, à l’orée de la frontière syro-libanaise. Le nouveau village, dénommé Anjar prend alors forme avec ses écoles, ses églises, ses quartiers, sa communauté. Le renouveau est désormais permis. De nombreuses familles quittent cependant Anjar au fil du temps si bien que les héritiers du Musa Dagh sont désormais dispersés à travers le monde et, notamment, à Montréal. Ce sont aujourd’hui près d’une centaine de familles arméniennes originaires d’Anjar qui vivent dans la métropole.

Arméniens - Musa Dagh

Un homme et son père sur le balcon familial
Collection personnelle Vazken Der Kaloustian
Parmi les histoires que les descendants des résistants du Musa Dagh installés à Montréal se transmettent d’une génération à l’autre, il y a celle de Vazken Der Kaoulstian. Fils et petit-fils de Movses et du prêtre Abraham Der Kaloustian, deux chefs de la résistance, ce professeur émérite en pédiatrie de l’Université McGill est arrivé avec sa femme et ses filles il y a près d’une trentaine d’années. Originaire du village de Bitias, au pied du Mont Moïse, il est né 22 ans après le génocide. Son parcours est, tout comme celui de nombreux Musa daghis, jalonné de villes : Alexandrie; Anjar, au moment de la construction du village puis à l’occasion de ses vacances d’été; Beyrouth en raison des charges politiques de son père puis de sa propre carrière à l’Université américaine de Beyrouth; mais aussi Boston et Baltimore pour ses études. L’histoire de la résistance et de l’après-sauvetage, il peut aujourd’hui en parler, grâce aux souvenirs de ce que son père lui a raconté, aux albums photo qui évoquent, par exemple, la nouvelle ville d’Anjar à l’époque de sa construction ainsi qu’aux articles et aux ouvrages qu’il a rassemblés au fil du temps. S’il ne connaît pas tous les détails de l’histoire, car son père restait discret sur ses accomplissements, un fait atypique vient néanmoins teinter le récit familial. En effet, son père et son grand-père auraient servi d’inspiration pour les personnages principaux du roman historique de Franz Werfel, Les 40 jours du Musa Dagh.

L’événement cristallisé en œuvre littéraire

Au début des années 1930, l’auteur juif autrichien, Franz Werfel (1890-1945) entreprend avec sa femme, Alma Mahler, un voyage en Syrie. Lors d’une visite dans une manufacture de tapis à Damas, il découvre la présence d’orphelins du génocide. Profondément bouleversé par leur rencontre et par leurs conditions de vie ainsi que par l’épisode du Musa Dagh qui lui est raconté, il décide d’entamer un travail d’enquête qui le mènera à la rédaction du roman historique Les 40 jours du Musa Dagh. D’une minutie extrême dans la réalité des descriptions, des paysages et des références culturelles, l’ouvrage emprunte à la fiction le style de l’épopée, les personnages et la structure temporelle désormais d’une durée de 40 jours, à la consonance biblique, au lieu de 53.

L’ouvrage est publié en Allemagne en 1933, en pleine montée du nazisme. S’il est rapidement un succès d’édition, le livre est cependant placé sur les listes des ouvrages condamnés et brûlés à l’occasion des autodafés nazis. Des copies clandestines circulent néanmoins, notamment dans les ghettos juifs où, quelques années plus tard, l’ouvrage devient une source d’inspiration. De l’autre côté de l’Atlantique, le livre de Werfel devient le best-seller américain de l’année 1934, et les droits du livre sont achetés par la Metro-Goldwyn-Mayer qui désire en faire un film. Mais, dans un jeu de pouvoir entre la Turquie et le Bureau de la censure hollywoodien, la production cinématographique est finalement abandonnée.

À la suite de sa première publication, le livre est traduit dans plus d’une vingtaine de langues, poursuivant ainsi sa course à travers le monde. Par son caractère unique, l’ouvrage de Franz Werfel constitue une œuvre du patrimoine littéraire de la communauté arménienne, qui non seulement sensibilise le public à l’histoire du génocide, mais porte aussi un message d’espoir.

Chaleureux remerciements à Madame Sima Aprahamian et à Monsieur Vasken Der Kaloustian pour leurs précieuses informations à propos de l’ouvrage et de la communauté arménienne de Montréal.

Pour en savoir plus

MALHER, Alma. Ma vie, Paris, Hachette, 1985, 386 p.

MUTAFIAN, Claude, et Eric VAN LAUWE. Atlas historique et culturel de l’Arménie : Proche-Orient et Sud-Caucase du 8e au 20e siècle, Paris, Éditions Autrement, 2001, 143 p.

BORZASLAN, Hamit, Vincent DUCLERT et Raymond H. KÉVORKIAN. Comprendre le génocide des Arméniens - 1915 à nos jours, Paris, Tallandier, 496 p.

Références bibliographiques

JUNGK, Peter Stephan. Franz Werfel. Une vie de Prague à Hollywood, Paris, Albin Michel, 1990, 380 p.

LAFON, Jean-Marc. « Roman, histoire et mémoire : un épisode méconnu du génocide arménien : la résistance du Musa Dagh », Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 202-203, 2001/2, p. 137-153.

MAHÉ, Annie, et Jean-Pierre. L’Arménie à l’épreuve des siècles, Paris, Gallimard, 2005, 160 p.

WERFEL, Franz. Les 40 jours du Musa Dagh, Paris, Albin Michel, 2015 [1933], 958 p.