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Le défilé de la Saint-Patrick de Montréal

02 juin 2017
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En mars, Montréal prend des airs irlandais et se couvre de vert pour le défilé de la Saint-Patrick. Des centaines de milliers de Montréalais s’assemblent pour dire : « Kiss Me, I’m Irish! »

Montréal est reconnue internationalement pour son « très couru » défilé de la Saint-Patrick. Bravant le froid hivernal, des Montréalais de tous horizons soulignent cette fête qui est, à l’origine, une célébration chrétienne irlandaise. Son caractère spirituel et national est, au XXIsiècle, parfois oublié et laisse place à des festivités multiculturelles à saveur commerciale. Par le déploiement d’articles « Made in Ireland », la Saint-Patrick est désormais la journée où tout le monde peut se prétendre Irlandais. Un bref retour sur le passé nous permet pourtant de constater que le caractère rassembleur de la Saint-Patrick a eu un degré variable selon les époques.

Les premières festivités à Montréal

Défilé Saint-Patrick

Emblème de la Saint Patrick’s Society
Musée McCord. M1471.
Le 20 mars 1824, le Canadian Spectator décrit une réception donnée à l’occasion de la Saint-Patrick. Une trentaine d’hommes se sont assemblés à la Mansion House (située à l’actuel marché Bonsecours) pour célébrer le saint patron des Irlandais. La soirée semble être de grande classe : « Every attention had been paid by the conductor of the establishment to the quality and the style of the dinner, and the flavor and purity of the wines. Appropriate transparencies decorated the room, at the end of which, stood the venerable figure of St. Patrick, presiding his votaries. » [« Le directeur de l’établissement avait porté une grande attention à la qualité et au style du banquet ainsi qu’à l’attrait et à l’élégance des vins. Des ornements légers et appropriés décoraient la pièce, à l’extrémité de laquelle se tenait la vénérable statue de saint Patrick, présidant ses admirateurs. »] Le président de la fête, Michael O’Sullivan, député d’Huntingdon (1814-1824), se réjouit des convives qu’il voit regroupés : « To him it was peculiarly gratifiying in glancing his eyes around the tables, to see persons of different religions and nations (…) » [« Porter son regard sur les tables et voir des personnes de différentes religions et nations était particulièrement gratifiant pour lui (…) »] À l’image de l’immigration qui suit la Conquête, les premières manifestations de la Saint-Patrick semblent avoir rassemblé des Irlandais, des Écossais, des Anglais, tous liés par leur sexe, leur statut économique et leur origine britannique.

Défilé Saint-Patrick - Patrick Kennedy

Portrait plein pied de Patrick Kennedy par Notman & Sandham
Notman & Sandham. Musée McCord. II-51725.1.
Dans les années 1830, la Société Saint-Patrick de Montréal est fondée pour assurer l’organisation du défilé. À la même époque, la Société anglaise Saint-Georges et la Société écossaise Saint-Andrew’s sont aussi formées pour organiser leurs marches respectives le 23 avril et le 30 novembre. Dans un contexte de tensions politiques entre patriotes et tories, ces organisations sont aussi le moyen pour les membres de l’élite britannique d’exprimer leur position politique. La Saint-Patrick est l’une des manifestations. Dans les années 1840, elle change de visage et devient une célébration religieuse et nationale.

Une procession plus qu’une parade

À la fin des années 1840, la Grande Famine d’Irlande provoque l’arrivée massive d’Irlandais catholiques. Cette présence renforce l’Église catholique irlandaise de Montréal qui prend physiquement forme par l’ouverture de l’église Saint-Patrick en 1847. Cette année-là, le défilé de la Saint-Patrick est centré sur cette récente inauguration. Le clergé et les organisations catholiques ainsi que l’évêque de Montréal, monseigneur Ignace Bourget, sont à l’honneur. Au fil des ans, l’emprise du clergé catholique sur l’organisation de la Saint-Patrick s’accroît. Les Irlandais protestants et autres invités non catholiques se sentent de moins en moins les bienvenus.

Défilé Saint-Patrick 1879

Cette image met en scène l’arrivée du défilé à l’église Saint-Patrick de Montréal. Au bas de l’image, il est possible de lire « Interior Saint-Patrick Church ».
James Weston. Musée McCord. M982.530.5379-P1.
En 1856, la Société Saint-Patrick devient exclusivement catholique. La nouvelle constitution de l’organisme obtient l’approbation de monseigneur Bourget qui dit ressentir « un véritable bonheur en voyant que [la] société de Saint Patrice a un but aussi religieux que national : ce qui toutefois ne [le] surprend nullement; car [il] ne [peut] ignorer que ce qui fait le caractère propre de [la] nation [irlandaise] c’est la foi catholique ». Sous l’emprise du clergé catholique irlandais et de son sectarisme, l’image des festivités est celle du consensus national et spirituel. Le terme procession est préféré à celui de défilé pour son caractère religieux.

Le défilé de tous les Montréalais

À l’aube du XXe siècle, l’Irlande est secouée par un mouvement pour l’indépendance nationale. L’organisation de la Saint-Patrick de Montréal est alors sous l’influence de l’Ancient Order of Hibernians (AOH), un groupe ouvertement indépendantiste. Les bannières et les slogans politiques atténuent le message religieux. En mars 1919, en pleine guerre civile irlandaise, le journal The Gazette rapporte : « Irishmen defied the elements...they marched...behind their large emerald banner flanked by the green, white and orange flags of the new republic--the first occasion on which this emblem has been publicly carried in a St. Patrick’s Day parade in Montreal. » [« Les Irlandais ont défié les éléments… ils ont défilé… derrière leur grande bannière émeraude flanquée des drapeaux vert, blanc et orange de la nouvelle république; la première occasion de porter publiquement cet emblème au cours du défilé de la Saint-Patrick à Montréal. »]

Défilé Saint-Patrick

Vue du défilé sur Sainte-Catherine vers la Place des arts
Archives des Sociétés irlandaises unies de Montréal.
Durant les années suivant l’indépendance de l’Irlande (1921), le défilé de la Saint-Patrick affiche un air nouveau. En 1929, ce sont les Sociétés irlandaises unies de Montréal qui prennent le relais de l’organisation des festivités. Au fil des ans, les invités sont plus nombreux et ils se diversifient. Les Irlandais protestants reprennent leur place et des regroupements politiques autrefois opposés marchent côte à côte. Des groupes représentant différentes communautés de la métropole se joignent à la fête. Quand la Saint-Patrick rassemblait une trentaine de convives en 1824, elle réunit 500 000 personnes en mars 2000.

Merci à Ken Quinn, historien des Sociétés irlandaises unies de Montréal, d'avoir contribué à la recherche et à la validation du contenu de cet article.

Les femmes et la Saint-Patrick

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La reine et les princesses de la parade de 1963.
Photo de Jean-Paul Gill. Archives de la Ville de Montréal. VM94,SY,SS1,SSS05,D168.

Les traces du passé laissent penser que l’organisation de la Saint-Patrick a longtemps relevé de responsabilités exclusivement masculines. Dès 1824, le Canadian Spectator rapporte une réception d’environ « thirty gentlemen » [« 30 messieurs »], sans faire mention d’une quelconque présence féminine. À la fin du XIXe siècle, lorsque la Saint-Patrick est sous la mainmise du clergé, les organismes féminins sont écartés et ne font pas partie des éventuels organisateurs de la parade. En 1940, le journal The Gazette souligne pourtant la présence des femmes au banquet comme « le renouveau d’une coutume vieille de plusieurs années » [« a revival of the custom of many years ago ».] En 1956, les Sociétés irlandaises unies de Montréal créent un concours pour les femmes de 18 à 25 ans afin de sélectionner la reine et les princesses du défilé. Les titres de Premier officier et de Grand prévôt, traditionnellement réservés aux hommes, sont attribués respectivement à Mabel Ann Fitzgerald en 2002 et à Margaret Healy en 2005.

Références bibliographiques

CRONIN, Mike, et Daryl ADAIR. The Wearing of the Green. A History of St-Patrick’s Day, London, Routledge, 2002, 317 p.

REAGAN, Peggy. « Montreal’s St. Patrick’s Day Parade as a Political Statement: The rise of the Ancient Order of Hibernians, 1900-1929 », Thèse de baccalauréat, Université Concordia, 2000.

TRIGGER, Rosalyn. « Irish Politics on Parade: The Clergy, National Societies, and St. Patrick’s Day Processions in Nineteenth Century Montreal and Toronto », Histoire Social/Social History, 31IIA, 2004, p.159-199.

TRIGGER, Rosalyn. « The geopolitics of the Irish-Catholic parish in nineteenth-century Montreal », Journal of Historical Geography, 27, 4, 2001, p. 553-572.