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L’immigration irlandaise avant et après la Grande Famine

02 juin 2017
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Des bateaux pleins à craquer, de longues quarantaines et des milliers de morts : l’arrivée massive des Irlandais à Montréal en 1847 met dans l’ombre une immigration débutée dès le XVIIe siècle.

En 1661, Tadg Cornelius O’Brennan arrive à Montréal. Il est identifié comme le premier Irlandais à immigrer en Nouvelle-France. Son nom gaélique est remplacé par Tec Aubry, ce qui fait de lui l’un des principaux ancêtres des Aubry du Québec. D’autres Irlandais le suivent jusqu’au Nouveau Monde. Plusieurs participent d’ailleurs à la guerre de Sept Ans, autant dans le camp britannique que français. Mais c’est à partir de 1815 que l’immigration irlandaise prend significativement de l’ampleur. Jusqu’en 1900, les Irlandais forment le deuxième groupe ethnoculturel en importance à Montréal.

Du pied de la montagne à son sommet

Canal de Lachine à vol d'oiseau

Photographie du canal de Lachine, vu à vol doiseau de biais à Montréal
Shipping Lachine Canal. Bibliothèque et Archives Canada, R231-2485-5-E.
Entre 1815 et 1870, les immigrants irlandais arrivent par centaines de milliers au Canada. Contrairement à l’Ontario, le Québec accueille une majorité d’Irlandais catholiques. Souvent d’origine modeste et d’allégeance anti-impérialiste, ils sont reconnus comme le groupe d’anglophones ayant le plus de points en commun avec les francophones. Ces Irlandais catholiques s’installent dans plusieurs secteurs ouvriers de l’île, dont le quartier Sainte-Anne qui regroupe Griffintown, Pointe-Saint-Charles et Victoriatown (Goose Village).

L’arrivée des Irlandais prend une tournure dramatique à partir de 1845. Une grande famine assiège alors l’Irlande. Les petits agriculteurs catholiques en sont les principales victimes et fuient par milliers. Entre mai et novembre 1847, des dizaines de milliers d’Irlandais quittent le Royaume-Uni. Ceux qui survivent au long voyage sur des bateaux-épaves, aboutissent à la Grosse Isle, près de Québec, où ils doivent demeurer en quarantaine. Les gens considérés en bonne santé continuent leur chemin vers Montréal où une épidémie de typhus a tôt fait de se déclarer. Durant la première année suivant leur arrivée dans la métropole, 6000 Irlandais meurent. En plus de ce sombre épisode, ces immigrants vivent dans des secteurs ouvriers où les conditions de vie sont souvent déplorables.

Résidence de Herbert Samuel Holt

La résidence de Herbert Samuel Holt, considéré par plusieurs comme l’homme le plus riche du Canada.
Copie réalisée vers 1909. Anonyme. Musée McCord. MP-0000.2345.11.
Telle n’est pas la situation de tous les Irlandais de Montréal, bien au contraire. Plusieurs, majoritairement de confession protestante, se démarquent comme riches commerçants et se fondent à la bourgeoisie anglophone. Herbert Samuel Holt, figure dominante du monde financier montréalais, érige sa somptueuse demeure dans le Mille carré doré, zone cossue bordant le parc du Mont-Royal. Cette opulence contraste fortement avec les taudis des secteurs du quartier Sainte-Anne, que l’on nomme le « Pied de la montagne ».

De multiples contributions

Pont Victoria 1897 - travailleurs

Les hommes qui ont travaillé à la construction du pont posent devant et sur la structure métallique du pont.
Livres rares et collections spécialisées. Bibliothèque de l’université McGill.
Qu’ils vivent au bas ou dans les hauteurs du mont Royal, les Irlandais s’illustrent dans différents pans de la vie montréalaise, et ce, à toutes les époques.

Les familles ouvrières du XIXe siècle contribuent au processus d’industrialisation de la ville, souvent au prix d’un dur labeur. Les Irlando-Montréalais sont de tous les grands chantiers de construction, comme l’ouverture du canal de Lachine (1825) et ses agrandissements (1843 et 1873) ou la construction du pont Victoria (1854). Soumis à de rudes conditions de travail, ils se mobilisent et déclenchent l’une des premières grèves du Canada en 1843. Ils contribuent ainsi à l’essor du mouvement syndical au pays.

William Workman

Portrait en médaillon de William Workman
Archives de la Ville de Montréal.
Les Irlandais sont aussi très actifs sur la scène politique. Durant les révoltes, plusieurs Irlandais se démarquent dans les rangs des patriotes, pendant que d’autres s’associent à la puissance britannique. Ils s’illustrent également aux différents paliers gouvernementaux, comme William Workman, le premier maire irlandais de Montréal élu en 1868. Dans l’histoire récente, les hommes politiques d’origine irlandaise sont nombreux, dont la lignée des Johnson ou encore Claude Ryan, pour ne nommer que ceux-là.

Des traces indélébiles

Autant l’immigration irlandaise est massive au XIXe siècle, autant elle se fait discrète au XXe siècle. Le sud-ouest de la ville connaît de plus un processus de désindustrialisation qui culmine, pour des secteurs comme Goose Village ou Griffintown, par d’importantes démolitions des zones résidentielles. Les Irlando-Montréalais quittent progressivement les quartiers ouvriers, où ils se concentraient, pour se fondre dans l’ensemble de l’île.

Armoiries - Album Viger

Armoiries de Montréal telles que dessinées par Jacques Viger
Album Jacques Viger. Archives de la Ville de Montréal.
Néanmoins, les traces de la culture irlandaise marquent de manière indélébile la métropole. Pensons simplement à la présence des multiples pubs irlandais ou du grand rassemblement que représente la fête de la Saint-Patrick soulignée chaque année depuis 1824. Les armoiries de la Ville, choisies en 1833, comportent d’ailleurs le trèfle en reconnaissance de la présence irlandaise.

Une sépulture pour les victimes du typhus

Irlandais - Monument

Monument en l’honneur des victimes du typhus. Il s’agit d’une immense pierre à l’entrée du pont Victoria.
Photo de Denis-Carl Robidoux, Centre d'histoire de Montréal.

Lors de la construction du pont Victoria, à laquelle de nombreux Irlandais contribuent, le cimetière de fortune où ont été enterrées les victimes du typhus est découvert. Les ouvriers décident alors d’ériger un monument en l’honneur de leurs compatriotes morts 10 ans plus tôt. En 1859, une immense pierre est extraite du fleuve Saint-Laurent et déposée à l’entrée du pont, à l’endroit du cimetière. La sépulture est toujours présente en 2016.

Références bibliographiques

LINTEAU, Paul-André. Histoire de Montréal depuis la Confédération, Montréal, Boréal, 2000, 627 p. 

JOLIVET, Simon. « Une histoire des Irlandais et de leur intégration au Québec depuis 1815 », dans BERTHIAUME, Guy et al. (dir.), Histoires d’immigrations au Québec, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2012, p. 25 à 40.