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Mémoires d’immigrantes : Marta Chernetz

17 avril 2019

Il faut avoir les reins solides pour persévérer dans les démarches d’immigration! Les exigences gouvernementales sont nombreuses et les aléas de la vie, inévitables. Marta en sait quelque chose…

Dans le cadre du projet Mémoires d’immigrantes, le Centre d’histoire de Montréal a rencontré des Montréalaises venues d’ailleurs qui ont généreusement raconté leur récit personnel. Une série d’articles « Témoignages » dresse les grandes lignes de parcours uniques qui s’enchâssent et contribuent à l’histoire de la ville.

Mémoires d'immigrantes : Marta Chernetz

Mémoires d'immigrantes : Marta Chernetz

Réalisation: 
Antonio Pierre de Almeida

Marta Chernetz

Plan rapproché d'une femme
Photo d'Antonio Pierre de Almeida
Durant ses premiers mois à Montréal, lorsque la nostalgie de Buenos Aires est trop forte, Marta emmène sa plus jeune fille au centre-ville pour entendre les bruits des klaxons et respirer l’air pollué qui émane des pots d’échappement des automobiles. En effet, comparativement à la capitale argentine, qui compte plus de 13 millions d’habitants, Montréal ressemble à un village.

Malgré ce mal du pays passager, Marta et sa famille se sont très vite habituées à la tranquillité et au calme de la métropole québécoise. Parce qu’après tout, c’est exactement ce à quoi ils rêvaient quand ils ont entamé les démarches d’immigration, démarches qui ont été plus périlleuses que ce qu’ils avaient anticipé. En janvier 2019, le Centre d’histoire de Montréal a rencontré Marta afin qu’elle nous raconte son histoire.

Origines argentines

Marta Chernetz en 1964

Une famille sur une plage.
Collection personnelle de Marta Chernetz
Née au début des années 1960, Marta grandit en Argentine durant une période de dictature militaire. Arrivée à l’université, elle souhaite étudier la philosophie et faire de la radio, mais ces domaines sont inaccessibles dans un pays où la liberté d’expression est réprimée. Elle décide d’apprendre les langues étrangères dans l’objectif d’aller vivre ailleurs, là où elle pourra réaliser ses ambitions. Elle obtient un diplôme d’enseignante de français.

À la suite de la dictature, l’Argentine est dirigée par des gouvernements successifs qui appliquent des mesures néolibérales, dont la réduction des services publics et du soutien aux familles. Désormais mariée et mère de quatre enfants, Marta combine les emplois d’enseignante pour réussir à joindre les deux bouts. Épuisés par cette vie durant laquelle ils ne peuvent voir grandir leurs petits, elle et son mari entreprennent le rêve migratoire. Ils ciblent le Québec où ils espèrent trouver ce dont ils ont besoin : « L’Argentine est un pays très beau. […] Mais, au niveau de la structure légale ou sociale, le Québec est beaucoup plus respectueux des droits de la personne. Et c’est ce qu’on cherchait. La sécurité, le respect des droits, la tranquillité, les temps libres, c’est ça surtout. »

Parenthèse états-unienne

Marta Chernetz (famille)

Une famille assise sur un divan.
Collection personnelle de Marta Chernetz
En 1999, en direction vers Montréal pour un voyage exploratoire, Marta fait une escale chez sa sœur qui vit en banlieue de New York. Cette dernière refuse de la laisser repartir. Elle l’aide à faire venir sa famille et à entamer les démarches pour obtenir les papiers qui permettraient à Marta de pratiquer comme enseignante aux États-Unis. Peu de temps après leur installation, leur vie est déjà beaucoup plus tranquille qu’en Argentine. Jusqu’à ce que tout bascule, le 11 septembre 2001. Depuis sa fenêtre, Marta voit la fumée s’échapper des tours jumelles qui s’effondrent en même temps que son sentiment de sécurité : « Après les attaques, quand on allait à New York, ce n’était pas la même chose. Tous les murs, les métros étaient remplis des photos des disparus pendant les attaques. Ça nous rappelait de nouveau les affiches des disparus de l’Argentine pendant la dictature. » Le couple revient à sa première idée : aller à Montréal. Mais, pour ce faire, le Canada leur impose de reprendre les démarches depuis le début, en Argentine.

Le Québec en Argentine

Marta Chernetz en 2017

Un autoportrait de famille.
Collection personnelle de Marta Chernetz
Au début des années 2000, l’Argentine est plongée dans une profonde crise économique. La population mène une révolte envers la classe politique. Les emplois sont précaires et le taux de chômage passe de 16,4 % en 2001 à 23,8 % en 2002. Le Québec opère simultanément une importante campagne de recrutement d’immigrants. Selon Marta, le contexte de crise permet à la province francophone canadienne de recruter facilement des jeunes argentins diplômés et qualifiés qui ne trouvent pas de travail dans leur pays natal.

Elle en sait quelque chose puisque, dès son retour, elle est embauchée comme enseignante à l’Alliance française, un proche partenaire de la Délégation du Québec en Argentine. Cette dernière lui demande de former les candidats à l’immigration pour le test de français. En effet, bien que la Délégation soit très active, les exigences demeurent élevées pour les demandeurs. Examens médicaux, examens de connaissances, cours d’appoint, entrevues, innombrables formulaires, et plus encore, sont requis!

A priori, Marta et son mari ont tout ce qu’il faut pour être admis haut la main. Or ils se butent à un agent qui, aux dires de Marta, « refuse tout le monde ». En l’espace d’une rencontre, le rêve s’effondre à nouveau. Pour celle qui travaille à la préparation des candidats à l’immigration depuis des années, la nouvelle est difficile à avaler. Elle écrit une lettre de plainte à la Délégation. Née d’un père juif, elle la fait aussi parvenir à la communauté juive en Argentine dont elle sait la diaspora influente et solidaire. Cette initiative porte ses fruits puisqu’ils obtiennent finalement leurs papiers du Québec en 2005. Ils doivent ensuite entamer les démarches auprès du Canada. Après moult obstacles, la famille de Marta arrive à Montréal le 21 février 2008, durant un hiver où les chutes de neige battent record sur record.

Bienvenue chez vous

Marta Chernetz en 2018

Quatre femmes qui se tiennent bras dessus, bras dessous.
Collection personnelle de Marta Chernetz
Dès son arrivée, Marta se trouve un travail, d’abord comme secrétaire, puis comme conseillère en emploi au Collectif des femmes immigrantes du Québec. En effet, malgré ses 30 années d’expérience en enseignement, elle ne peut pratiquer avant d’avoir rempli une série d’exigences, dont des examens et des cours universitaires. En 2019, elle est très heureuse d’enseigner dans une école primaire de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys.

Outre le travail, elle a dû s’adapter au rythme du Québec : « Tout était lent ici. On faisait la file devant un comptoir pour faire une démarche et on voyait que l’employé faisait une chose à la fois. On devenait fous! » L’écoute est un autre défi : « Parce qu’il faut attendre que l’autre finisse pour pouvoir répondre. Ça n’existe pas en Argentine, tout le monde parle en même temps. » Maintenant, quand elle voyage, ces aspects du Québec lui manquent beaucoup. C’est d’ailleurs au retour d’un séjour en sol natal, lorsqu’un employé de l’aéroport de Montréal lui dit : « Bienvenue chez vous! », qu’elle prend conscience de son attachement. Marta explique : « J’avais les larmes aux yeux […], je me suis dit : “Oui, c’est vrai. L’intégration c’est d’avoir un chez-moi ici, reconnaître Montréal, le Québec comme chez moi. C’est chez moi ici.” »

Imaginer le Québec

Au fil de leur histoire, le Canada et le Québec ont mis en place plusieurs campagnes promotionnelles dans d’autres pays pour attirer des immigrants, souvent pour combler des besoins de main-d’œuvre ou de colons. Les promoteurs y montrent des représentations idéalisées et imaginées de la vie en sol canadien. Par exemple, au début du XXe siècle, les images pittoresques des grands espaces verdoyants et des terres à cultiver charment les Européens qui viennent s’y installer en grand nombre.

Bien plus récemment, la Délégation du Québec en Argentine présente des films promotionnels aux élèves de Marta qui travaille pour l’Alliance française. Cette dernière raconte, avec le sourire : « Ils montraient des vidéos qui étaient magnifiques! On avait vraiment envie de venir au Québec! On adorait même la neige. On voyait des gens qui étaient heureux en faisant du ski. On ne montrait pas le vrai froid ni la neige de février à Montréal. On montrait des paysages magnifiques de neige. Même le camping, les lacs, les montagnes, c’était magnifique. Et la possibilité d’avoir un travail. Dans ces vidéos, on montrait des gens qui étaient contents d’aller à l’université, de faire des études et des ouvriers qui recevaient leur salaire. Et la vie culturelle aussi, la vie culturelle de Montréal. Tout le monde était vraiment content. »

Références bibliographiques

CARRÉ, Marie-Noëlle. « Le développement durable, approches géographiques. Buenos Aires, ou les territoires de récupération », Geoconfluences, [En ligne], 2008.
http://geoconfluences.ens-lyon.fr/doc/transv/DevDur/DevdurScient8.htm

CHARBONNEAU, Denis. L’immigration argentine et péruvienne à Montréal : ressemblances et divergences, de 1960 à nos jours, Mémoire (M.A.) en histoire, UQAM, 2011.

LINTEAU, Paul-André. « Les grandes tendances de l’immigration au Québec (1945-2005) », Migrance, no 34, 2009.