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Mémoires d’immigrantes : Dary Chan

07 juin 2019
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En 1981, Dary Chan quitte un camp de réfugiés pour Montréal, accompagnée de son mari et de six enfants, dont quatre adoptés. Détermination et volonté d’ascension sociale caractérisent son parcours.

Dans le cadre du programme Mémoires d’immigrantes, le Centre d’histoire de Montréal a rencontré des Montréalaises venues d’ailleurs qui ont généreusement raconté leur récit personnel. Une série d’articles « Témoignages » dresse les grandes lignes de parcours uniques qui s’enchâssent et contribuent à l’histoire de la ville.

Mémoires d'immigrantes : Dary Chan

Mémoires d'immigrantes : Dary Chan

Réalisation : 
Antonio Pierre de Almeida

Le 19 septembre 2018, le Centre Khemara, le Centre d’histoire et civilisation khmères, les bonzes des pagodes khmères du Canada et les Cambodgiens du Canada ont organisé, à Montréal, une journée de commémoration à la mémoire des victimes cambodgiennes de 1975 à 1979.

Entre 1979 et 1982, environ 7000 Cambodgiens sont arrivés au Canada. L’envahissement du Cambodge par les troupes vietnamiennes et la chute du régime des Khmers rouges, en 1975, étaient à l’origine de ce flux migratoire.

Un processus de réunification familiale

Dary Chan - camp

Photo en noir et blanc d’un groupe d’adultes et d’enfants cambodgiens. Un adulte tient une pancarte avec un numéro.
Collection personnelle de Dary Chan.
Lors de cette période tragique, Dary Chan a travaillé dans les champs de riz pendant trois ans au Cambodge, puis elle a été envoyée dans un camp de réfugiés en Thaïlande. Elle y est restée un an, avant de découvrir que sa mère et ses sœurs et frères vivaient au Canada. En février 1981, elle atterrit à Montréal, à l’âge de 26 ans, parrainée par son père (établi à Montréal depuis 1975). Elle est accompagnée de son mari, de ses deux garçons et des quatre enfants qu’elle a adoptés dans le camp de réfugiés : « En quittant le camp de réfugiés, j’ai adopté quatre mineurs qui sont des neveux, du côté mon mari. Et, une fois arrivés à Montréal, ils se sont tous mis aux études. »

Bénéficiant de la Loi sur l’immigration de 1976, reconnaissant les réfugiés comme catégorie d’immigrants admissibles (au sens de la Convention relative au statut des réfugiés des Nations Unies), la famille a également reçu l’aide de l’homme d’affaires Paul Desmarais pour faciliter son installation et l’aider à payer un logement (un cinq et demi), dans lequel elle vit pendant plusieurs années. Dary précise : « Monsieur Desmarais nous a aidés avec 200 dollars par mois pour le loyer, pendant un an. » Elle devra rembourser le billet d’avion au gouvernement canadien, soit 50 dollars par semaine.

Formation et mobilité professionnelle

Dary Chan - famille

Photo en noir et blanc d’une famille de sept enfants avec la mère et le père. La mère tient le plus jeune dans ses bras.
Collection personnelle de Dary Chan.
« Si tu veux avoir une vie plus à l’aise, ne pas manquer d’argent, tu dois étudier fort, pour avoir une place au moins dans la société, pour gagner ta vie plus facilement que quand nous, grand-père et grand-mère, venions d’arriver », dit Dary à ses petits-enfants. Une philosophie qu’elle a scrupuleusement appliquée tout le long de son parcours.

Dès son emménagement à Montréal, Dary a travaillé trois mois comme étiqueteuse dans un magasin de vêtements. Elle cumulait alors une activité professionnelle la journée et des cours du soir à l’école Saint-Henri, jusqu’à l’obtention de sa cinquième année du secondaire. Dary est une femme active, puisqu’en 1986 seulement 41,9 % des femmes cambodgiennes au Canada étaient sur le marché du travail contre 64,6 % des hommes originaires du Cambodge. Satisfaite de sa production, l’entreprise lui propose de travailler « sur le plancher » pour placer les marchandises et avoir un contact direct avec les clients. Elle occupera ensuite le poste de caissière, puis celui de secrétaire jusqu’à la fermeture définitive de l’entreprise en 1994. « J’étais bonne en chiffres », explique Dary.

C’est alors qu’elle demande au bureau de l’assurance-emploi une formation en gestion financière informatisée, qui lui sera accordée grâce à ses bons résultats scolaires. Elle obtiendra une attestation en gestion financière informatisée au Collège de Bois-de-Boulogne. Après l’obtention de son diplôme, Dary envoie des candidatures et est recrutée au Collectif des femmes immigrantes du Québec, en 1997, comme adjointe administrative. « Elle m’a choisie. Je n’avais pas l’expérience. Elle a dit que ce n’est pas grave. Elle m’a fait passer le test. J’ai réussi tout. Elle m’a choisie […] Depuis ce temps, je travaille toujours avec Aoura », dit Dary en parlant de la conseillère en recrutement de l’époque.

Du traditionnel au traditionnellement masculin

Dary Chan

Photo en gros plan d’une femme cambodgienne
Centre d’histoire de Montréal

Puis Dary a démontré, encore une fois, qu’elle pense différemment. En 2001, elle passe une entrevue pour travailler comme chauffeuse d’autobus à la Société des transports de Montréal (STM), à la suite d’une activité de recrutement organisée au Collectif. « La STM voulait avoir des chauffeuses d’autobus immigrantes. La STM est venue recruter au Collectif. Il fallait avoir le permis de camion […] Mais à la fin, on m’a choisie, on m’a dit que, tout de suite, il faut aller chercher le permis », explique Dary. Elle allait donc exercer un métier traditionnellement masculin, occupé encore en 2019 par moins de 33 % de femmes, selon le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. Cependant, Dary abandonne ce projet à cause des contraintes liées aux conditions de travail le soir. Elle a été réembauchée au Collectif comme adjointe administrative, où elle tient « le cordon de la bourse », comme à la maison.

Apport et transmission d’un héritage familial

Dary Chan - famille élargie

Photo d’une famille d’une cinquantaine de personnes de différentes générations dans un cour avec des plats de nourriture recouverts en avant-plan.
Collection personnelle de Dary Chan.
Depuis 1988, Dary habite le quartier Rosemont–La Petite-Patrie, dans lequel elle a acheté une maison « parce que c’était pas cher ». Dary a élevé ses deux garçons dans le respect des valeurs de la culture khmère et de la religion bouddhiste. « Une fois qu’ils rentrent dans la maison, c’est la culture cambodgienne, la culture khmère. Il faut respecter les personnes âgées… Il faut écouter… Quand tu sors de la maison, tu peux devenir canadien », dit-elle en riant. Aujourd’hui, grand-mère de deux petits-enfants, Dary tient à ce qu’ils connaissent et apprécient, à leur tour, la culture khmère : « Il ne faut pas que tu oublies la source, d’où tu es venu […] Il ne faut jamais oublier le Cambodge, malgré la guerre, malgré la famine, malgré tout ça, tu dois aller voir ton pays, le pays natal de tes parents, de ton grand-père et de ta grand-mère. »

Dary Chan est l’exemple évident d’une ascension sociale réussie et d’un héritage culturel reconnu et partagé par la descendance et la société d’accueil.

« Il ne faut jamais oublier le Cambodge »

À Montréal, le Centre Khemara participe à cette mission puisqu’il vise à « promouvoir la culture khmère auprès des jeunes nés ou ayant grandi loin de leurs racines, ainsi qu’à favoriser l’échange socioculturel entre les Cambodgiens et les Montréalais de toutes origines ».

Références bibliographiques

DORAIS, Louis-Jacques. « Les Cambodgiens, Laotiens et Vietnamiens au Canada », [En ligne], La société historique du Canada, Les groupes ethniques du Canada, brochure no 28, 2000.
https://cha-shc.ca/_uploads/5c37599e2c931.pdf

SOCIÉTÉ DES TRANSPORTS DE MONTRÉAL. « Inclusif depuis 1987. Portrait de la diversité à la STM au 31 décembre 2018 », [En ligne], Diversité
http://www.stm.info/fr/a-propos/informations-entreprise-et-financieres/diversite

MUSÉE CANADIEN DE L’IMMIGRATION DU QUAI 21. « Loi sur l’immigration de 1976 », [En ligne], Histoire de l’immigration.
https://quai21.ca/recherche/histoire-d-immigration/loi-sur-l-immigration-de-1976

MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION ET DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR. « Métiers et professions traditionnellement masculins », [En ligne], Condition féminine, 2019.
http://www.education.gouv.qc.ca/le-ministere/condition-feminine/metiers-et-professions-traditionnellement-masculins/