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Mémoires d’immigrantes : Aoura Bizzarri

27 mars 2019

Lorsqu’elle arrive à Montréal, au début des années 1970, Aoura ne parle que l’italien, est tricoteuse de formation et ne connaît personne. Vingt ans après, elle est décorée chevalière du Québec.

Dans le cadre du projet Mémoires d’immigrantes, le Centre d’histoire de Montréal a rencontré des Montréalaises venues d’ailleurs qui ont généreusement raconté leur récit personnel. Une série d’articles « Témoignages » dresse les grandes lignes de parcours uniques qui s’enchâssent et contribuent à l’histoire de la ville.

Mémoires d'immigrantes : Aoura Bizzarri

Mémoires d'immigrantes : Aoura Bizzarri

Réalisation: 
Antonio Pierre de Almeida

Quel sourire! Et c’est sans vous parler de son rire! Nous serions d’ailleurs en droit de nous demander si ce sont ses traits de joie qui ont valu à Aoura Bizzarri d’obtenir le titre de chevalière de l’Ordre national du Québec en 1990. Mais non, du moins, pas officiellement. C’est plutôt son engagement dans la cause des femmes immigrantes, en tant que cofondatrice et directrice du Collectif des femmes immigrantes du Québec qu’elle dirige depuis 1983. Or cette vitalité débordante lui a sans doute servi à traverser les océans et les frontières pour passer de tricoteuse en manufacture à femme de tête reconnue pour son action sociale au Québec. En décembre 2018, le Centre d’histoire de Montréal a rencontré Aoura dans les locaux de son organisme afin qu’elle nous raconte ce parcours remarquable.

Tricotée en Italie

Aoura Bizzarri vers 1969

Des mariés, deux hommes à leur gauche et une jeune fille à leur droite, assis à une table
Collection personnelle d’Aoura Bizzarri
Aoura — de son vrai nom Aura, transformé pour des raisons de prononciation — est née en 1946 dans une région fortunée de l’Italie, soit la Toscane, plus précisément dans la province de Florence. Bien qu’affectée par la Seconde Guerre mondiale, Florence reprend rapidement ses lettres de noblesse avec une économie basée sur le tourisme. En effet, sa riche histoire — pensons aux œuvres des humanistes de la Renaissance — attire les voyageurs. Il s’agit également d’un centre italien majeur de la mode et de la haute couture, de la mécanique et de l’artisanat. Le père d’Aoura est d’ailleurs ouvrier spécialisé et sa mère, tout comme Aoura et sa sœur, est tricoteuse à la maison. Au début de la vingtaine, Aoura tombe amoureuse d’un homme qui est aussi aventureux qu’elle et décide de prendre le large avec lui, vers le Canada.

Parler la langue

Aoura Bizzarri en 1976

Trois jeunes femmes avec leur bébé
Collection personnelle d’Aoura Bizzarri
Aoura et son mari de l’époque arrivent d’abord à Toronto, en 1971. La forte concentration d’immigrantes italiennes travaillant en manufacture permet à Aoura de trouver un emploi sans parler l’anglais. Après trois ans, le couple déménage à Montréal où son conjoint connaît quelques personnes. Ce n’est pas très étonnant puisque plus de 70 000 Italiens s’y installent entre 1941 et 1971 faisant grimper le nombre d’Italo-Montréalais à 109 000 âmes. L’italien est alors la troisième langue la plus utilisée en ville, après l’anglais et le français.

Cette réalité n’empêche pas Aoura de souhaiter vivement apprendre l’idiome majoritaire. Dans les années 1960 et 1970, le Canada et le Québec mettent progressivement en place des mesures pour soutenir l’intégration des nouveaux arrivants, comme les Centres d’orientation et de formation des immigrants (COFI). Son statut d’immigrante économique permet à Aoura de bénéficier des cours de français subventionnés. « Eh bien, ce n’est pas parce que tu avais le droit qu’on te le donnait! », Aoura raconte que l’agente en service lui refuse d’abord l’accès à la formation sous prétexte que l’italien suffit pour travailler en manufacture. Aoura n’est pas la seule à vivre cette situation discriminatoire. Le rapport de la commission Bird sur la situation des femmes canadiennes (1970) en fait état, et certaines féministes, comme Madeleine Parent, dénoncent publiquement le confinement des femmes immigrantes à des emplois difficiles et sous-payés dû, en outre, au manque de soutien à leur intégration, passant notamment par l’accès à la francisation.

Une amie d’Aoura, Johanne, qui fait partie de sa « famille québécoise », s’offusque de cette réponse et l’aide à faire valoir son droit. Aoura accède finalement aux cours. L’apprentissage du français est facile mais, surtout, cela lui « donne des ailes »! Elle fera de cette expérience l’un de ses principaux chevaux de bataille. Encore aujourd’hui, elle réclame haut et fort l’ouverture des cours de français subventionnés pour tous les immigrants, peu importe leur statut, et ce, pour la réussite de leur intégration : « Si tu ne parles pas la langue, tu es une analphabète. Peu importe comment tu as étudié ailleurs, si tu ne parles pas la langue, tu n’es personne. Tu ne peux rien faire. »

Féministe de raison

Aoura Bizzarri

Photo couleur gros plan d’Aoura Bizzarri
Photo d’Antonio Pierre de Almeida
Après l’apprentissage du français, Aoura entreprend de terminer ses études secondaires. Elle combine alors l’école de jour, un boulot de soir comme préposée aux bénéficiaires à l’hôpital Jean-Talon et la pleine charge de sa fille de trois ans. C’est, selon ses dires, l’une des périodes les plus difficiles de sa vie : « J’ai sué! Mais, c’est payant. Tous les efforts qu’on fait sont payants. » En effet, peu de temps après, elle trouve un emploi au Centro Donne, le centre des femmes italiennes. C’est là qu’elle prend tranquillement conscience des inégalités entre les femmes et les hommes. Elle s’engage progressivement dans la voie du militantisme féministe : « Je n’ai pas décidé de devenir féministe. C’est normal! Pourquoi j’aurais moins de droits qu’un autre? Pourquoi je serais inférieure à quelqu’un? Qui? Moi? Non! Je ne suis inférieure à personne. »

Or les revendications des femmes immigrantes ont difficilement l’oreille des gouvernants, des médias et des groupes de femmes « québécoises ». Avec ses partenaires de lutte, Aoura élabore l’idée de créer un organisme fédérateur qui augmenterait le pouvoir d’action et de changement des femmes immigrantes : « Il ne fallait pas y aller comme Italienne, comme Grecque ou comme Portugaise, il fallait y aller toutes ensemble. » Le Collectif des femmes immigrantes du Québec nait donc en 1983 avec Aoura à sa tête.

Chevalière de la cause

Aoura Bizzarri - ordre national du Québec

Aoura Bizzarri reçoit des mains du premier ministre Robert Bourassa la médaille de l’Ordre national du Québec à l'Assemblée nationale.
Ministère des communications du Québec. 90-41-28.
Dès lors, elle devient la principale porte-parole de la cause des femmes immigrantes. Elle ne manque pas de front : « Moi j’étais gênée devant personne. […] La cause est juste, pourquoi je serais gênée? » Ainsi, elle multiplie les apparitions publiques pour dénoncer tantôt l’iniquité raciale vécue par les femmes, tantôt l’acharnement populaire sur les immigrants prétendument mal intégrés et anglicisés. Elle côtoie plusieurs actrices de l’histoire sociale et politique des femmes du Québec, comme Françoise David, sa « copine », avec qui elle collabore étroitement lors de l’organisation de la Marche mondiale des femmes (2000). Elle s’est manifestement taillé une place parmi les grandes Québécoises et son œuvre n’est pas terminée!

Un demi-sandwich aux « caps » de tomates

Article La Presse 29 janvier 2001

Article du journal La Presse du 29 janvier 2001 s'intitulant « Landry perd un procès... populaire »
La Presse, 29 janvier 2001, p. A4.

Le rire et l’aplomb d’Aoura ne passent pas inaperçus et constituent sans doute ses plus belles armes. Ses apparitions publiques sont à tous les coups colorées par son franc-parler et son humour. Le geste emblématique accompli par Aoura en 2001 en est un exemple. Elle participe alors au procès populaire symbolique de Bernard Landry, ministre des Finances du Québec à l’époque, accusé par les milieux communautaires d’avoir échoué dans sa lutte contre la pauvreté. Durant cette mise en scène revendicatrice, Aoura dépose comme pièce à conviction un demi-sandwich de « caps » de tomates en guise de preuve de la pauvreté que subissent les femmes immigrantes et leurs enfants. 

Références bibliographiques

BIRD, Florence. Rapport de la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada, Ottawa, Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada, 1970.

LAROCQUE, Sylvain. « Landry perd un procès… populaire », La Presse, 29 janvier 2001, A4.

LÉVESQUE, Andrée (dir.). Madeleine Parent, Montréal, Remue-ménage, 2003.

LINTEAU, Paul-André, et al. Histoire du Québec contemporain. Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1989, p. 567-593.