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Jorge Guerra et Le Magazine OVO

26 mai 2016

Attiré par la Révolution tranquille, le photographe portugais Jorge Guerra s’installe à Montréal en 1970. Il y poursuit une œuvre imprégnée de réalisme et marque la vie culturelle de la métropole.

« Plus que des objets d’art, ma photographie parle de l’histoire et du social, elle est documentaire. »
Jorge Guerra

Jorge Guerra en 1974

Photo de Jorge Guerra
Collection privée Jorge Guerra.
Jorge Guerra est né à Lisbonne, au Portugal, en 1936. Il complète ses études universitaires en histoire et philosophie à l’Universidade de Lisboa. En 1960, il débute son service militaire obligatoire et, trois ans plus tard, il séjourne en Angola : il est l’un des premiers miliciens officiels envoyés par le gouvernement portugais pour lutter contre le mouvement indépendantiste. Il est agressé, puis emprisonné à Trafaria, la fameuse prison de la police d’État (Polícia Internacional e de Defesa do Estado), pour avoir refusé de s’engager au combat. Jorge Guerra est ainsi obligé de quitter le pays. Cet épisode marque le début de sa longue carrière en photographie d’auteur, car le cadeau de départ de sa famille, un appareil Leica M3, l’inspire.

En 1964, Jorge Guerra reçoit une bourse de la prestigieuse Fondation Calouste Gulbenkian et s’installe à Londres où il s’inscrit à la London Film School. Il devient, par la suite, directeur de la photographie de plusieurs films, documentaires et publicités, ainsi que photographe. Pendant ces années-là, il part en voyage en Allemagne, en France, en Italie et au Mexique.

Une œuvre empreinte d’affectivité humaniste

Son premier projet photographique, Lisboa, Cidade de Sal e de Pedra (1967), n’est publié qu’en 1984 et repris en 1994. À cette époque, son œuvre est empreinte d’une affectivité humaniste qui rappelle celles de Margaret Bourke-White, August Sander, Henri Cartier-Bresson et Robert Frank.

Jorge Guerra et Denyse Gérin-Lajoie

Photo de Jorge Guerra et Denyse Gérin-Lajoie au salon du livre pour Le Magazine OVO
Collection privée Jorge Guerra.
Attiré par les événements de la Révolution tranquille et l’éblouissant développement de la société québécoise au plan socio-économique, politique et culturel, Jorge Guerra arrive à Montréal en 1970, où il rejoint son meilleur ami José Sasportes, le directeur artistique des Grands Ballets Canadiens. Grâce à celui-ci, Jorge fait la connaissance de la photographe québécoise Denyse Gérin-Lajoie, qui devient, par la suite, sa partenaire de vie et sa collaboratrice en projets photographiques.

Jorge travaille au Conservatoire d’Art de l’Université Concordia comme assistant de Serge Losique. De plus, il collabore avec l’équipe du Magazine OVO, une revue d’étudiants sur la photographie du cégep du Vieux-Montréal. En 1974, il quitte son poste à l’Université et se consacre, avec Denyse, à la direction de la revue. Ensemble, ils changent radicalement la structure et le contenu de la revue.

Dès ses débuts au pavillon Athanase-David alors occupé par le cégep du Vieux-Montréal, jusqu’à la période où il utilisait des locaux sur la rue Sainte-Catherine (aujourd’hui l’édifice Quartiers des spectacles), Le Magazine OVO est une revue dédiée exclusivement à la photographie d’investigation sociale..

Sensibiliser la population aux enjeux qui l’entourent

Le Magazine OVO

Page couverture de Magazine OVO
Collection privée Jorge Guerra.
Gérin-Lajoie et Guerra choisissent de concevoir leur publication autour de thèmes précis. Les femmes photographes, l’autoportrait, l’immigration, les prisons, les travailleurs de la Baie-James ne sont que quelques-uns des sujets parus dans les éditions du Magazine OVO. Cette approche permet d’atteindre un public autre que les amateurs de photo et de sensibiliser la population aux enjeux qui l’entourent.

D’autres volets ont un caractère didactique, comme les numéros historiques sur Lewis Hine, Walkers Evans, William Notman, les photographes de l’agence française VIVA, la photographie mexicaine et la Photo League de New York. De plus, Le Magazine OVO, reconnu au Québec et à l’échelle internationale, s’est consacré à la découverte de photographes locaux, entre autres, Serge Jauvin, Michel Saint-Jean, Claire Beaugrand-Champagne et Gabor Szilasi. De 1974 à 1982, OVO publie un total de 1715 photos, dont 1202 sont l’œuvre de photographes québécois et canadiens.

Une présence incontournable pour la photographie québécoise

Le Magazine OVO

Page couverture de Magazine OVO, Numéro international 59/60/61
Collection privée Jorge Guerra.
En plus de l’édition de la revue, Gérin-Lajoie et Guerra transforment leur bureau du 307 Sainte-Catherine Ouest en centre de documentation photographique, librairie spécialisée et salle d’exposition et d’animation. Ils publient des livres photographiques et des cartes postales, et ils participent aux Salons du livre de Montréal et de Québec et au Salon des artisans et des métiers d’art de Québec. Ils sont une présence incontournable dans tous les débats qui concernent la photographie québécoise.

Connue sous plusieurs noms, Le Magazine OVO, OVO, OVO-PHOTO, puis à nouveau Le Magazine OVO, l’équipe Gérin-Lajoie–Guerra publie 62 numéros avant la cessation de leur revue en 1989, année où le Conseil des arts du Canada arrête son financement. En 1992, le Musée d’art contemporain de Montréal (MACM) acquiert les archives administratives de fonctionnement et de publication de la revue sous le nom Fonds Gérin-Lajoie.Guerra OVO. D’autres copies de la revue se trouvent à la Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Montréal et à Artexte.

En entretien, Jorge Guerra manifeste son souci à propos du futur de ce patrimoine. Conscient de la richesse artistique et historique du centre de documentation du Magazine OVO, qui regroupait 730 titres de livres, 2883 numéros de périodiques et 353 affiches, entre autres, Guerra aimerait que tout ce matériel soit accessible à la consultation publique, surtout aux jeunes, et qu’il soit mis en valeur par des expositions et des services éducatifs.

Un fonds photographique en devenir

Le Magazine OVO

Page couverture de Magazine OVO, numéro sur les réfugiés guatémaltèques au Mexique
Collection privée Jorge Guerra.
Les Archives et Médiathèque du MACM rendent le Fonds Gérin-Lajoie.Guerra OVO accessible au personnel du musée, à des chercheurs de 2e et 3e cycles, aux professionnels culturels et artistiques ainsi qu’à des personnes faisant des demandes spéciales. Dans son plan culturel numérique, le MACM a l’intention de poursuivre le traitement et la numérisation de ce fonds et de le rendre disponible pour le grand public au cours des prochaines années.

L’œuvre photographique de Jorge Guerra, au long de sa carrière, est imprégnée par un réalisme en constante évolution. La recherche artistique du photographe le conduit à s’exprimer, premièrement, dans le style documentaire noir et blanc, caractéristique de ses photos urbaines. Après cette époque, il poursuit avec l’expérimentation en photomontage, l’emploi de couleurs ainsi que l’instantanéité du polaroïd. Plus tard, et toujours dans une optique créative plus intime, il se sert de son propre corps comme modèle. Puis, il cherche à contrôler et à manipuler le réel de façon à exprimer son imaginaire et la qualité d’auteur de ses compositions.

Malgré son âge avancé, Jorge Guerra est toujours passionné par son art et il continue à faire de la photo. Il participe à de nombreuses conférences et expositions internationales, il édite des livres de photos et il développe plusieurs cours et ateliers sur la photographie. Jorge Guerra partage son temps entre le Canada et le Portugal.

Ce texte a été rédigé avec la collaboration de Joaquina Pires, qui s'est entretenue avec Jorge Guerra le 29 avril 2016 à Lisbonne.

 

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