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Expo 67. Terre des Hommes, élaboration d’un thème

08 juin 2017

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Le thème Terre des Hommes donnait un sens profondément humaniste à l’Exposition de Montréal. Il invitait l’humanité à réfléchir sur son futur et surtout sur son rôle dans ce futur.

Le choix d’un thème pour une exposition universelle est souvent plus une formalité que l’objet d’une réelle réflexion. Il est facile de s’en apercevoir lorsqu’on regarde le thème choisi pour certaines des expositions antérieures à celle de Montréal :

  • Paris, 1937 : Les arts et techniques dans la vie moderne;
  • New York, 1939 : Construire le monde de demain;
  • Bruxelles, 1958 : Bilan pour un monde plus humain;
  • Seattle, 1962 : L’Homme dans l’ère spatiale;
  • New York, 1964 : La paix par une bonne entente.

Expo 67 - Thème (CAN_MT1967-PH-3608)

Intérieur du pavillon « L’Homme dans la Cité »
Collection personnelle Roger La Roche
Pour celle de Montréal, les membres du groupe de travail responsable du dossier de candidature ont proposé un thème reprenant le titre d’une des œuvres marquantes d’Antoine De Saint-Exupéry : Terre des hommes. Poussant plus loin la vision mise de l’avant par les organisateurs de l’Exposition de Bruxelles, en 1958, les organisateurs ont voulu dès le départ donner un sens humaniste à l’Exposition de Montréal.

Jean Drapeau annonce le thème de l’Exposition

Expo 67 - Thème (VM94-EX260-033)

Vue aérienne du complexe thématique « L’Homme interroge l’Univers »
Archive de la Ville de Montréal. VM94-EX260-033.
On accorde à plusieurs individus la paternité du thème, mais, selon toute vraisemblance, il provient de Claude Robillard — alors directeur du Service des parcs de la ville de Montréal. M. Robillard est avant tout un homme de culture, un grand humaniste qui a laissé une empreinte significative sur la vie culturelle du Montréal de l’époque, mais qui joua un rôle plutôt secondaire au sein de la planification de l’Exposition.

C’est le maire Jean Drapeau qui révéla pour la première fois le thème de l’Expo lors d’une conférence de presse tenu à l’aéroport de Dorval lors de son départ pour Paris afin de présenter le dossier de candidature de Montréal aux comités techniques du Bureau International des Expositions (BIE).

Expo 67 - Thème (CAN_MT1967-PH-3610)

Intérieur du pavillon « L’Homme dans la Cité »
Collection personnelle Roger La Roche

Terre des Hommes… Il est vrai que ce thème pourrait signifier tout et son contraire, mais, les 21, 22 et 23 mai 1963, un groupe d’intellectuels, d’homme d’affaires et d’artistes approfondit le thème et le déclina dans ses composantes, lors d’une conférence tenue à Montebello. Le résultat de ce travail donna à l’Expo 67 ses pavillons thématiques internationaux, une première dans les expositions universelles. Bien sûr, on trouvait des pavillons à thème dans les expositions antérieures à celle de Montréal, mais ils n’étaient pas nécessairement en lien avec le thème central et favorisaient plutôt des regroupements industriels ou commerciaux — ce qui n’était pas le cas pour Montréal. En fait, il faut considérer l’Exposition de Montréal comme étant la première des grandes expositions où les nations faisaient surtout étalage de leurs spécificités et réussites culturelles, alors que la force industrielle était le moteur central des précédentes expositions.

Quatre sous-thèmes organisent les pavillons thématiques

Expo 67 - Thème (VM94-EX274-980)

Le cerveau, dans le pavillon de « L’Homme et la Vie »
1968. Archive de la Ville de Montréal. VM94-EX274-980.
Les participants à la conférence de Montebello, poussant plus loin la réflexion sur le thème Terre des Hommes, le subdivisèrent en quatre sous-thèmes : l’Homme cherche, l’Homme crée, l’Homme produit, l’Homme et la cité. Le terme Homme était bien sûr employé dans un sens inclusif.

De ces quatre sous-thèmes, sont nés les pavillons thématiques de l’Expo 67, pavillons qui ont connu un énorme succès tout autant pour leurs présentations que pour l’image, positive et pourtant très réaliste du monde tel qu’il était en 1967, qu’ils ont projetée. Le thème Terre des Hommes fut pris très au sérieux par la majorité des nations et organisations présentes à Montréal en 1967 — particulièrement par les concepteurs du pavillon conjoint des églises chrétiennes ainsi que par ceux des deux films présentés au Labyrinthe de l’Office national du film du Canada.

Expo 67 - Thème (CAN_MT1967-PH-3670)

Vue sur la Plaza de l’Univers et des pavillons thématiques.
Collection personnelle Roger La Roche
Il est remarquable de réaliser que, quasiment au moment où le maire Drapeau révéla au monde la vision humaniste de l’Exposition de Montréal, se jouait le futur de l’humanité. En effet, la crise des missiles cubains débuta quelques jours seulement après l’annonce du thème Terre des Hommes. Le monde, tel qu’il était en octobre 1962, ne fut plus tout à fait le même par la suite : en l’espace de quelques jours, il était passé très près de l’annihilation nucléaire — beaucoup plus près qu’il ne le réalisa alors. Il revenait donc aux planificateurs de l’Exposition universelle de Montréal de présenter au monde un portrait optimiste, mais réaliste, de lui-même, qui forcerait l’humanité à réfléchir sur son futur et surtout sur son rôle dans ce futur qui, en 1967, s’annonçait peu pacifique…

Réflexion à la conférence de Montebello

Expo 67 - Thème (CAN_MT1967-PH-4114)

Intérieur du pavillon « L’Homme dans la Cité »
Collection personnelle Roger La Roche

Lors de la conférence de Montebello, les participants ont mené une réflexion approfondie sur le thème Terre des Hommes. Voici le résultat de ce travail, tel que publié, en janvier 1964, par la Compagnie canadienne de l’Exposition universelle de 1967 :

« Ce sera le récit des espoirs, des craintes, des aspirations, des buts et des entreprises de l’Homme. Comme ces aspirations se situent sur le plan des idées aussi bien que des réalisations matérielles, l’exposé se déroulera sur plusieurs plans différents. L’Homme est un être complexe, essentiellement le même sous toutes les latitudes et à travers toutes les époques. Mais il est influencé par son milieu : par la nature, l’histoire, la technologie et aussi par ses congénères. C’est ainsi qu’il est partie intégrante de cette ‟TERRE DES HOMMES”.

Pour s’épanouir, l’Homme explore et façonne le monde : il s’adapte selon les connaissances nouvelles qu’il acquiert, modifiant son comportement et son activité en conformité avec un monde en évolution perpétuelle. Dans ce processus de changement continuel, l’Homme, dans toute sa diversité, restructure ses rapports avec le monde qui l’entoure, avec lui-même et avec son milieu. Les nations interprètent leurs connaissances nouvellement acquises, compte tenu de leurs antécédents historiques; elles développent et modifient leurs interprétations individuelles, tout en leur imposant dans l’ensemble un caractère vraiment national.

Groupe I — L’Homme cherche

L’Homme cherche à mieux connaître son monde et à le changer à son avantage. Ce sous-thème englobera les réalisations et les aspirations de l’Homme dans le domaine des sciences et de la médecine, toujours au diapason des nouvelles découvertes possibles avant 1967. ‟L’Homme et la Mer” considérera la mer en tant que source de chaleur et principal facteur d’influence sur le climat, comme source d’alimentation et comme moyen de communication. ‟L’Homme et les Régions polaires” s’attachera aux recherches scientifiques autant qu’aux aspects de la vie dans ces régions ainsi qu’à leurs ressources. ‟L’Homme et la Médecine” traitera des sciences et des arts de la santé, soulignant la cellule comme élément fondamental du corps humain. En outre, d’autres sujets scientifiques pourront être traités dans les mêmes cadres.

Groupe II — L’Homme crée

Après avoir satisfait ses besoins matériels, l’Homme songe à enrichir ses facultés et donne libre cours à son instinct créateur. Les graffites de l’Homme des cavernes, à l’aube de la civilisation, ont donné naissance à travers les âges, à la sculpture puis aux arts. Les danses primitives et les incantations se sont affinées au rythme du perfectionnement des instruments de musique. Les écrits, les contes des troubadours sont devenus poésie et littérature. À l’âge moderne, les arts influent les uns sur les autres au rythme de l’évolution du milieu et de la nature de l’Homme. Les arts se diversifient, deviennent plus audacieux et tendent vers l’universalité. Les communications entre humains deviennent plus étroites. Toute cette évolution apparaîtra dans les expositions de peinture et de sculpture illustrant graphiquement les méthodes de création, dans le ballet, la musique, la poésie et le théâtre.

Groupe III — L’Homme produit

L’Homme a commencé par cueillir sa nourriture, avant de devenir chasseur, puis cultivateur. Aujourd’hui il produit une grande partie de ses aliments par l’usinage et consomme même des aliments synthétiques. Il transforme certaines matières et il en produit de nouvelles. Il fabrique des machines qui sont, en quelque sorte, des membres additionnels de son corps. Il crée des cerveaux électroniques — contrôlés par son propre cerveau. L’usage des créations de l’Homme est en passe de modifier son mode de vie.

Groupe IV — L’Homme et la cité

La tendance de la civilisation est à la concentration des Hommes en agglomérations urbaines. Ce thème, comprenant un film sur la vie dans de grandes villes, reflétera l’influence des sciences sociales et des arts sur la solution des problèmes de la cohabitation dans le confort et la coopération. Les solutions qu’apporte l’Homme à ces problèmes varient à travers le monde, de même que ses langues, ses religions et ses structures familiales. Des bâtiments feront voir de façon concrète ce que l’Homme attend de la vie dans une agglomération urbaine. »