Un site du Centre d'histoire de Montréal

Expo 67. Le pavillon de Cuba

20 juillet 2017

Bien qu’il s’agisse d’un petit pays, la présence de Cuba à Expo 67 fait grand bruit. Très fréquenté, le modeste pavillon cubain suscite la controverse et sera même la cible de projets d’attentats.

Expo 67 - Pavillon de Cuba

Vue d’ensemble du pavillon cubain, avec quelques visiteurs autour.
Collection personnelle Bill Cotter
Ce n’est qu’en juillet 1965 que Cuba confirme sa participation à l’Expo. Dès lors, la présence annoncée en territoire canadien d’un pavillon émanant du régime révolutionnaire de Fidel Castro fait vivement réagir certains dissidents cubains. Au milieu des années 1960, la révolution cubaine est encore jeune et en pleine effervescence. Si elle séduit nombre de militants de gauche à travers le monde, qui y voient un modèle socialiste rafraichissant, plus inspirant que le régime soviétique vieillissant, elle suscite également la hantise de nombreux opposants, parmi lesquels plusieurs Cubains en exil à Miami. Depuis le triomphe de la révolution en 1959, des dissidents ont ainsi cherché à déstabiliser le régime de Fidel Castro en commettant de multiples attentats, tant à Cuba qu’à l’étranger.

Un pavillon sous haute surveillance

Expo 67 - Pavillon de Cuba (intérieur)

Une hôtesse assise devant une table avec derrière elle un mur tapissé d’articles de journaux évoquant différents moments de la révolution cubaine.
Collection personnelle Bill Cotter
Avec la participation de Cuba à l’Expo, ces tensions se transporteront pour quelque temps à Montréal. En mars 1967, une première bombe cible une vente aux enchères de biens ayant appartenu à des dissidents cubains organisée par la firme Fraser Bros. Felipe Rivero Diaz, de l’Association nationaliste cubaine, basée à Miami, revendique l’attentat et déclare qu’il poursuivra ses actions tant que le gouvernement canadien autorisera Cuba à participer à l’Expo. Puis, dans la nuit du 9 au 10 avril, soit moins de trois semaines avant l’ouverture de l’Expo, des roquettes destinées à détruire le pavillon cubain sont découvertes rue Champlain. N’étant pas parvenu à accéder au pavillon, les contre-révolutionnaires auraient vraisemblablement rebroussé chemin et laissé leur bombe tout près de la sortie du pont Jacques-Cartier.

C’est donc sous haute surveillance que le pavillon cubain est inauguré le 28 avril. L’arrestation de Rivero, le 14 mai, n’éliminera pas la menace. Dans l’après-midi du 31 mai, un colis suspect explose à proximité du pavillon, sans toutefois faire de victimes. Tout au long de l’Expo, le pavillon fait l’objet d’une protection spéciale des services de sécurité. Il est également surveillé de près par des espions du régime cubain. Il n’est en effet pas rare d’apercevoir, assis sur des bancs à proximité du pavillon, des hommes vêtus de noir portant des lunettes aux verres fumés.

L’annonce de la visite de Fidel Castro à l’Expo, prévue pour le jour de la fête nationale cubaine, le 26 juillet, provoquera plusieurs maux de tête aux organisateurs. Ce serait d’ailleurs pour des raisons de sécurité que celle-ci sera finalement annulée, vraisemblablement à la demande des autorités canadiennes.

Symboliser la transformation de la société cubaine

Expo 67 - Pavillon de Cuba (nuit)

Vue d’ensemble du pavillon cubain, le soir.
Collection personnelle Joseph Aspler

Le renforcement de la sécurité autour du pavillon cubain ne dissuade cependant pas les visiteurs, qui sont très nombreux à y pénétrer. Conçu par Sergio Baroni et Vittoria Garatti, deux architectes italiens impliqués dans plusieurs projets à Cuba, le pavillon cubain est constitué d’un assemblage de modules en aluminium recouverts de vinyle blanc. Son architecture singulière représente « l’idée d’une nation qui se développe avec la même intention dans toutes les directions ». Elle vise ainsi à symboliser la transformation de la société cubaine, portée par sa révolution.

L’architecture du pavillon surprend, il en est de même pour le contenu de son exposition. Des photographies et articles de journaux illustrant les faits d’arme de la révolution et dénonçant l’impérialisme tapissent les murs, aux côtés de slogans et poèmes révolutionnaires. Si on trouve plusieurs éléments documentant la révolution, le pavillon offre également un regard sur l’histoire cubaine, dans une perspective clairement anticoloniale et anti-impérialiste. On dénonce les ravages de la colonisation espagnole en saluant la résistance des peuples autochtones et des esclaves noirs. Ainsi peut-on lire sur un mur : « En Amérique se lève le premier guérillero, le nègre marron, esclave fugitif et rebelle. » On dénonce également les interventions américaines en Amérique latine et au Vietnam, en déplorant la complicité tacite de certains États : « Observer un crime en silence, c’est le commettre. » Les visiteurs peuvent également visionner des films illustrant la vie quotidienne à Cuba, dont certains sont diffusés sur des écrans installés sur les murs extérieurs du pavillon.

De discussions en débat idéologique

Expo 67 - Pavillon de Cuba (intérieur)

Une jeune femme debout, devant des slogans et photographies à caractère révolutionnaire installée au dos d’un escalier.
Collection personnelle Paule-Andrée Morency

Aucune légende n’accompagne cependant les documents exposés. C’est donc souvent aux hôtesses que revient la responsabilité d’informer les visiteurs sur le contenu de l’exposition. Toutes universitaires et révolutionnaires, celles-ci démontrent une profonde connaissance de l’histoire de leur pays, en plus de maîtriser habilement la rhétorique révolutionnaire. Plusieurs visiteurs, dont un bon nombre d’Américains, entretiennent ainsi des discussions animées avec les hôtesses, discussions qui se transforment souvent en débat idéologique. Si la plupart d’entre eux se montrent polis, d’autres se font plus agressifs et dirigent leur haine du régime castriste contre les hôtesses. Certains finissent par se faire expulser du pavillon et parfois même du site de l’Expo.

Certains journalistes goûtent pour leur part à la médecine révolutionnaire. Habitués aux passe-droits que leur confère d’ordinaire leur statut, ils apprennent ainsi à leurs dépens que, au pavillon cubain, tous les visiteurs sont égaux. Deux journalistes de La Patrie rapporteront s’être fait refuser le privilège de dépasser la file d’attente au restaurant du pavillon, réputé pour ses fruits de mer. Après avoir présenté leur carte de presse au maître d’hôtel en prétextant faire la tournée des restaurants de l’Expo, celui-ci leur a répondu : « C’est là une coutume américaine que nous ne pratiquons pas. Chez nous, pas de privilégiés. Vous devez faire la queue comme les autres clients. » Surpris par ce traitement, les deux journalistes se résigneront à attendre leur tour avant de savourer leur repas, qu’ils trouveront par ailleurs fort délicieux.

Expo 67 - Pavillon de Cuba (intérieur)

Des photographies représentant différents moments de la révolution cubaine ornent un mur aux faces irrégulières.
Collection personnelle Bill Cotter
En plus de comprendre un restaurant de 40 places et un bar, le pavillon cubain exploite deux boutiques dans le Carrefour international, où sont vendus notamment des cigares, de même qu’un comptoir de crèmes glacées à La Ronde. Ce dernier, qui offre pas moins de 54 parfums de crème glacée, est très prisé des visiteurs. Pour plusieurs Québécois, c’est l’occasion de découvrir de nouveaux goûts. Crèmes glacées à la mangue, à la papaye, au muscat, à la figue, aux noix, au sésame, à l’abricot, à la pistache, au café, et même à la tomate, figurent ainsi au menu. Il est également possible de se procurer du rhum cubain à la Régie des alcools située dans l’édicule du métro l’Île-Sainte-Hélène.

Hommage révolutionnaire

Expo 67 - Pavillon de Cuba

Vue d’ensemble du pavillon cubain, avec le drapeau en berne, et de nombreux visiteurs font la file pour y entrer.
Collection personnelle Joseph Aspler
Trois semaines avant la fermeture de l’Expo, on apprend la mort d’une figure de proue de la révolution cubaine : Ernesto Che Guevara. Celui qui symbolisera plus que quiconque l’héroïsme révolutionnaire a été exécuté par les forces armées de Bolivie, alors qu’il y avait rejoint une guérilla dans l’espoir de voir s’étendre la révolution dans le reste des Amériques. Le pavillon lui rend un vibrant hommage. On installe à l’entrée un immense portrait du guérillero accompagné de ses paroles : « Qu’importe où la mort nous surprendra, qu’elle soit la bienvenue pourvu que notre cri de guerre soit entendu et qu’une autre main se tende pour prendre notre arme. » Le restaurant et le bar du pavillon seront fermés pendant trois jours et le drapeau cubain restera en berne jusqu’à la fermeture de l’Expo.

Malgré sa taille modeste et les menaces qui ont plané sur lui, le pavillon cubain aura connu un succès remarquable. Les files d’attente y ont été presque continuelles tout au long de l’Expo. Alors qu’il devait être démonté pour retourner à Cuba, le gouvernement cubain le cède finalement à la ville de Montréal. Cuba y présentera à nouveau une exposition lors de la première édition de Terre des Hommes, en 1968. Misant essentiellement sur la culture et les charmes du pays, celle-ci sera cette fois dépouillée du contenu révolutionnaire qui avait causé beaucoup d’émoi à l’Expo. Occupé les deux années suivantes par la Bulgarie, le pavillon sera démoli en 1976 pour permettre l’aménagement du bassin olympique pour les Jeux olympiques de 1976.

Référence bibliographique

LA ROCHE, Roger. Expo 67. Pavillons nationaux : Cuba, Villes-éphémères – Terre des Hommes (Expo 67-1984), 2015, 60 p. [En ligne]. http://www.villes-ephemeres.org