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Expo 67. Cette fois-ci, c’est la bonne!

26 avril 2017

Grand dossier

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Pénible et tortueux, le processus pour l’obtention d’Expo 67 a été la première étape de l’organisation d’une des expositions les plus marquantes, et certainement la plus populaire, du XXe siècle. 

Expo 67. Deuxième candidature

La une du journal La Presse qui annonce \"À Montréal, en 1967, première exposition universelle au Canada\"
La Presse, 13 novembre 1962.
Avril 1962. Plus personne à Montréal ne pense à l’Exposition de 1967. Bien sûr, on sait vaguement qu’elle aura lieu à Moscou, car on en parle à l’occasion dans les journaux, mais cela n’intéresse plus vraiment les Montréalais. Avec la réélection, en 1960, de Jean Drapeau à la mairie et la présidence de Lucien Saulnier au comité exécutif, la ville de Montréal est en pleine transformation : début de la construction du métro, édification de la Place des Arts, prolongement de l’autoroute métropolitaine, ouverture du pont Champlain (prévue pour juin 1962). La métropole canadienne commence une cure de rajeunissement nécessaire depuis plusieurs décennies.

Alors que Jean Drapeau arrive à son bureau de l’hôtel de ville, il reçoit un télégramme de son ami et contact parisien, Georges Marchais (pas le ministre français, mais un vendeur de vins fins). Celui-ci avertit le maire que Moscou va se désister dans quelques jours et que, si la Ville de Montréal agit rapidement, elle devrait pouvoir tenir l’Expo en 1967, comme elle l’avait prévu deux ans plus tôt. Marchais est un personnage très informé à Paris, et, lorsque la nouvelle informelle du désistement de l’URSS a commencé à circuler, il a vérifié rapidement auprès de plusieurs des membres influents du Bureau International des Expositions (BIE), situé à Paris, si la candidature de Montréal serait acceptable… Elle semble l’être.

Aucune hésitation du côté municipal

Lorsqu’il apprend la nouvelle, Jean Drapeau demande immédiatement à Marchais de lui envoyer tous les formulaires nécessaires par un vol Paris-Montréal. Quelques jours plus tard, le 13 avril, la Ville de Moscou annonce effectivement qu’elle renonce à tenir l’exposition de 1967, alléguant des difficultés financières. Drapeau est prêt et, sans même demander l’avis du premier ministre Diefenbaker, il entreprend les démarches pour déposer la candidature de Montréal au BIE. Sans le savoir, le septième maire montréalais à travailler pour avoir une exposition à caractère universel et international tenue sur l’île, va transformer Montréal et le Québec d’une façon spectaculaire.

Drapeau n’hésite pas un seul instant, il lui faut cette manifestation pour Montréal, et il s’y dévoue corps et âme en utilisant la persuasion, l’enthousiasme et, pourquoi pas, un peu de chantage politique… Et cette fois-ci, l’ambassadeur du Canada à Paris est immédiatement mis à contribution : en effet, Pierre Dupuy est connu par le maire qui a déjà fait appel à lui pour faire avancer quelques dossiers à Paris. De plus, Dupuy a siégé plusieurs années au BIE comme représentant du Canada et a été particulièrement actif lors de l’Exposition de 1937 à Paris et pour celle prévue à Rome en 1942 (celle-ci n’a pas eu lieu à cause de la guerre).

Le rôle exact de Marchais n’est pas très connu, mais Jean Drapeau a lui-même dit que « sans Marchais, Montréal n’aurait jamais eu l’Expo 67 ». Il a ajouté : « Dès qu’il apprit la nouvelle du retrait de Moscou, il m’envoya un télégramme m’empressant de présenter immédiatement la candidature de Montréal […] II m’envoya les formulaires de demande à toute vitesse; je me souviens de les avoir fait cueillir à l’aéroport à cinq heures du matin. »

Un peu de politique internationale

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Débat entre Richard Nixon et Nikita Khrouchtchev à l'exposition américaine à Moscou en 1959.
Library of Congress
Plusieurs hypothèses circulent à l’époque au sujet du désistement de Moscou, car les difficultés financières ne pouvaient réellement expliquer pourquoi l’URSS renonçait à cette visibilité internationale alors que le pays allait fêter les 50 ans de la révolution d’Octobre. Il faut remonter à 1959 pour comprendre ce qui s’est passé. Le monde occidental connaît alors une période de « réchauffement » de la guerre froide avec une amélioration importante des relations entre l’URSS et les États-Unis. Après le décès de Staline, en 1953, et l’arrivée au pouvoir de Nikita Khrouchtchev, les relations du pays avec l’extérieur connaissent de profondes modifications. Les États-Unis et l’URSS décident alors de collaborer dans le domaine culturel. Dans le cadre de ces échanges, les deux pays conviennent qu’une exposition américaine se tiendra à Moscou en 1959 et que l’URSS exposera à New York sensiblement à la même période.

Les deux expositions connaissent un immense succès, mais c’est à Moscou que les incidences sont les plus importantes, car les Moscovites tombent rapidement sous le charme du mode de vie américain (idéalement présenté), et ce, au grand désespoir de Khrouchtchev et du Politburo soviétique. Les citoyens soviétiques découvrent la facilité du mode de vie occidental et le comparent au leur qui, à cette période, est surtout composé de privations et de frustrations. La propagande américaine en faveur du capitalisme marque des points importants durant cette exposition. Malgré cela, les Soviétiques ont répété l’expérience, en 1961, avec la France et la Grande-Bretagne, toujours avec le même succès pour les pays occidentaux.

Il est donc inévitable que les dirigeants soviétiques se montrent très réticents à recevoir à Moscou pendant six mois une cinquantaine de pays, pour la majorité sous régime capitaliste et pouvant présenter aux citoyens soviétiques un mode de vie que l’organisation communiste ne peut, à cette période, leur garantir. Le risque pour la propagande du parti communiste est beaucoup trop grand et, finalement, l’URSS préfère se désister pour éviter une comparaison entre les deux systèmes économiques. Par contre, l’URSS va profiter de sa participation à l’Exposition de Montréal pour essayer d’éblouir les visiteurs de l’Expo 67, particulièrement les Américains. La popularité du pavillon semble démontrer que cette opération de séduction a relativement bien réussi…

Les défis de la politique nationale

Entre temps, Drapeau relève son plus grand défi : convaincre le premier ministre John Diefenbaker de soumettre la candidature du Canada au BIE et surtout, celle de la Ville de Montréal, car Toronto a eu vent des tractations de Montréal et semble aussi vouloir tenir l’Exposition. Toronto possède déjà un terrain adéquat : celui de l’Exposition canadienne nationale qui se tient tous les ans depuis le XIXe siècle. Diefenbaker n’est pas très intéressé par cet événement, d’autant plus que le pays est en difficulté financière et que des mesures d’austérité budgétaire sont déjà en place. Mais il ne faut pas sous-estimer les pouvoirs de persuasion du maire Drapeau.

Après s’être précipité à Ottawa pour rencontrer Diefenbaker, le maire réussit à le convaincre de l’importance qu’aurait la tenue d’une exposition universelle de grande envergure dans le cadre des festivités du centenaire de la Confédération. Sans grand enthousiasme, Diefenbaker finit par accepter, surtout parce qu’il tient à marquer des points au Québec. Mais il ne donne pas nécessairement l’exposition à Montréal; Toronto, Vancouver ou Halifax sont peut-être aussi intéressées. Ces deux dernières se désistèrent dès le départ, mais pas Toronto. Cependant les milieux financiers de la ville ne sont pas très enthousiastes et le maire torontois hésite pendant plusieurs semaines à donner sa réponse au premier ministre Diefenbaker.

Drapeau a un atout important dans son sac : Jean Lesage, le premier ministre québécois, s’est déjà engagé à offrir un support financier important pour l’événement, et c’est fort probablement lui qui finit par faire pencher la balance vers Montréal. Au fond, la tenue d’une exposition en 1967 semble suicidaire à plusieurs dirigeants politiques. Le désistement tardif de la Ville de Moscou a fait perdre deux ans pour la réalisation de l’Exposition, et cela refroidit l’ardeur de plusieurs, mais pas celle du maire Drapeau.

Dépôt de la candidature de Montréal

Après l’engagement du premier ministre Diefenbaker, le maire réunit une équipe de professionnels et de directeurs de la ville, accompagnée par des spécialistes provenant des gouvernements fédéral et provincial, auxquels se joint le ministre Pierre Sévigny, représentant officiellement le gouvernement fédéral. On procède rapidement à la préparation des documents de candidature, qui doivent être présentés et acceptés en premier lieu par le comité technique du BIE, pour ensuite être acheminés à l’assemblée générale des représentants pour la décision finale.

Le 10 octobre 1962, Jean Drapeau et quelques autres membres du comité exécutif de la Ville quittent Montréal pour rencontrer le comité technique. Avant son départ, lors d’une conférence de presse donnée à l’aéroport international Montréal-Dorval, le maire rend public le thème de l’Exposition : Terre des Hommes. Il a été choisi par le comité technique chargé de rédiger le dossier de candidature de Montréal, et non par les représentants de la conférence de Montebello (comme il est souvent mentionné), qui se tiendra au printemps 1963. Le thème est alors repris par les journalistes présents, et fait l’unanimité. À son retour de Paris, le maire jubile : non seulement le comité technique a accepté telles quelles les propositions de Montréal et il recommande sa candidature aux représentants du BIE, mais la ville est la seule en lice… Du moins, c’est ce que le maire croit!

En effet, Robert Moses, le président-directeur général de la Foire de New York a soumis au BIE une demande de reconnaissance de l’Exposition de New York de 1964-1965. Mais les États-Unis ne sont pas membres du BIE et cette exposition contrevenait à plusieurs des règlements du bureau. Il est évident que le BIE n’acceptera pas de reconnaître l’exposition de New York. D’ailleurs, les représentants du bureau interdisent, par résolutions, aux pays membres de participer à la Foire de New York. Drapeau peut donc avoir l’esprit tranquille.

Encore un revirement?

Expo 67. Caricature deuxième candidature

Caricature montrant Jean Drapeau avec une clôture de chantier où il est écrit \"Man at Work\".
Caricature de Ed McNally, Montreal Star, 30 octobre 1962.
Une délégation canadienne officielle, sous la responsabilité du ministre Sévigny et accompagnée par le sénateur Mark Drouin, retourne à Paris le 13 novembre pour présenter officiellement le dossier de candidature de la Ville de Montréal. Le vote final doit se tenir le 15 de ce mois. Mais, encore une fois, une candidature surprise est déposée, la veille : celle de la Ville de Long Beach, en Californie, qui désire elle aussi organiser une exposition universelle en 1967 et demande la reconnaissance du BIE. Montréal sera-t-elle rejetée encore une fois, comme elle l’a été en 1960 au profit de Moscou?

Eh bien non! Car la demande des représentants de Long Beach est immédiatement repoussée, sans même qu’un dossier officiel de candidature ne soit déposé. Montréal demeure la seule ville dans la course pour l’Exposition de 1967. Par un vote unanime, les membres du BIE désignent le Canada, et Montréal, comme hôte de la prochaine exposition universelle et internationale de 1967.

Le maire et les Montréalais jubilent, sans savoir que la réalisation de ce projet va être une épreuve extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible. Mais l’histoire a prouvé que la simple volonté humaine peut parfois donner des résultats exceptionnels. Comme disait Mark Twain : « Ils ne savaient pas que cela était impossible… alors ils l’ont fait. »