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Expo 67. Inauguration des travaux en 1963

25 mai 2017

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En 1963, Montréal officialise en grande pompe le début de l’agrandissement de l’île Sainte-Hélène. Il faut montrer aux journalistes et aux têtes dirigeantes du monde que tout est sous contrôle.

Expo 67 (VM94-EX1-016)

Première présentation des lettres EXPO 67 qui seront par la suite installées sur l’île Sainte-Hélène, près du fort.
Archive de la Ville de Montréal. VM94-EX1-016.
Après l’annonce du maire Jean Drapeau, à la fin du mois de mars 1963, que l’Exposition de Montréal se tiendrait au milieu du fleuve Saint-Laurent, les opposants à ce choix ont pris d’assaut les journaux, la radio ainsi que la télévision. Ils ont ainsi créé un climat de confusion, d’insécurité et de méfiance qui a fragilisé de façon importante la réputation de Montréal, et du Canada. Le risque que ces premières impressions marquent les dirigeants des pays potentiellement participants à l’Exposition était réel, et il fallait absolument corriger le tir.

La Ville a donc décidé d’organiser un évènement à grand déploiement pour lancer officiellement le début de l’agrandissement de l’île Sainte-Hélène (bien que ces travaux aient débuté un mois auparavant). Le spectacle ne s’adressait pas uniquement aux journalistes : parmi la liste des invités se tenaient les ambassadeurs, consuls et commissaires commerciaux de plus de 70 pays — ceux-là mêmes qui étaient les mieux placés pour influencer les dirigeants de leur pays afin qu’ils participent à l’Exposition. Il fallait absolument montrer au monde que tout était sous contrôle et que les travaux allaient bon train. Et l’histoire a montré que le maire réussit son pari.

Une dénomination officielle

Expo 67 (VM94-EX237-003)

Site des cérémonies du début des travaux. On voit une section de la future Ronde.
Archive de la Ville de Montréal. VM94-EX237-003.

Les travaux sur l’île Ronde étaient déjà très avancés : une partie de la digue qui devait définir le contour de la future île Sainte-Hélène agrandie était déjà visible, et les dragues qui devaient effectuer le remplissage de l’île commençaient à s’installer dans le fleuve. Bref, le cadre visuel se prêtait bien à la cérémonie. On aménagea rapidement une section du secteur sud de l’île Ronde agrandie avec des gradins sur le bord du fleuve. La Ville fit venir de Sorel deux immenses barges; sur l’une, on assembla les estrades pour les 400 invités (les diplomates, mais aussi plusieurs politiciens municipaux, provinciaux et fédéraux, ainsi que certains des directeurs de la Ville). Sur la deuxième se trouvaient un immense plan représentant le contour final des îles Sainte-Hélène et Notre-Dame, un certain nombre de chaises pour les invités d’honneur ainsi que les lettres EXPO 67 faites de bois et de plâtre, d’une dizaine de mètres de haut et peintes de couleurs vives.

Depuis quelques mois déjà, la dénomination « Expo 67 » était devenue le nom officiel de l’Exposition de Montréal. Il y eut une certaine résistance des journaux anglophones qui croyaient que cette appellation ne disait pas grand-chose, mais le maire Drapeau était bien décidé à ce qu’on arrête de parler de l’Expo dans les termes de foire ou World’s Fair, surtout du côté des anglophones. Non seulement il tenait à se distancier de la foire de New York, mais le concept même était très différent. D’ailleurs, lors du congrès annuel de l’Association des architectes du Québec, Mme Blanche van Ginkel, architecte reconnue, dit, au cours de sa présentation, que le mot foire était à proscrire : « Une foire est un événement commercial, pour faciliter l’échange des biens et services. Une exposition est un lieu pour faciliter l’échange des idées. » Jean Drapeau était totalement d’accord. À la suite de la cérémonie d’inauguration, les lettres sculptées EXPO 67 seront installées sur le côté nord-est de l’île Sainte-Hélène, face à la ville de Montréal, où elles demeureront un des symboles les plus reconnus de l’Expo.

Le site est béni

Expo 67 (VM94-EX237-007)

Les invités d’honneur aux cérémonies : Lester B. Pearson, Jean Lesage, Jean Drapeau, les commissaires de l’Expo, le cardinal Léger ainsi que les représentants des églises protestantes et juives.
Archive de la Ville de Montréal. VM94-EX237-007.
Parmi les invités d’honneur, se trouvaient évidemment les deux premiers ministres, fédéral et provincial, Lester Pearson et Jean Lesage, ainsi que le maire de Montréal, mais aussi le cardinal Léger et quelques autres représentants des différentes confessions religieuses chrétiennes et juives de la ville. Le cardinal Léger avait pour responsabilité de bénir le site, avec l’appui des autres dirigeants religieux. Les premiers commissaires d’Expo 67, Paul Bienvenu et Cecil Carsley, figuraient aussi parmi les invités d’honneur, leur démission n’ayant pas encore été rendue publique. Mais aucun des deux commissaires ne prit la parole ce jour-là. C’est tout juste si leur présence fut soulignée, du bout des lèvres, par le premier ministre Pearson.

Quelques heures avant le début de la cérémonie, il y eut une rencontre officielle des directeurs de l’Expo au restaurant Hélène de Champlain, en présence des deux premiers ministres, Jean Lesage et Lester Pearson. Le but de la rencontre était de mettre tout le monde au courant de l’état des travaux, car, bien que le début de la construction du site ait été retardé, les autres travaux avaient continué d’avancer. Le symbole officiel de l’Expo, une création de l’artiste Julien Hébert, fut aussi adopté lors de cette rencontre.

Expo 67 (VM94-EX1-093)

Le premier ministre Jean Lesage procède à la première pelletée de terre symbolique
Archive de la Ville de Montréal. VM94-EX1-093.
Pendant la cérémonie, on demanda aux deux premiers ministres de participer à un scénario rappelant la première pelletée de terre traditionnelle mais, cette fois-ci, à une échelle digne des travaux à réaliser. Un camion à benne avait été rempli de terre au préalable. Pearson monta à bord, puis actionna un levier pour faire lever la benne et déposer de la terre sur le futur site de Terre des Hommes, symbolisant ainsi la contribution du gouvernement fédéral à la construction du site. Par la suite, un très nerveux Jean Lesage, au contrôle d’une niveleuse, fit un premier essai pour niveler cette terre, sans résultat; il essaya une deuxième fois avec guère plus de succès. L’opérateur qui accompagnait le premier ministre lui demanda s’il voulait faire une troisième tentative. Il déclina l’offre, tout en sortant rapidement de la niveleuse. Plus tard, avec un brin d’humour, il dira aux journalistes : « C’est tout à fait réel comme situation, le fédéral n’a pratiquement rien à faire alors que moi, je me tape tout le travail […] ».

Avertissement au maire Drapeau

Expo 67 (VM94-EX2-104)

Jean Lesage, Jean Drapeau et Paul Bienvenu en face de la carte du futur site de l’Expo
Archive de la Ville de Montréal. VM94-EX2-104.
La plupart des discours prononcés ce jour-là furent des allocutions d’usage, sauf celui du premier ministre Pearson qui en profita pour bien faire comprendre à tous que, désormais, il allait reprendre le contrôle de l’Exposition. Dans son discours, s’adressant aux invités de la tribune d’honneur, il ajouta : « En conséquence, je me permets de proposer à mes collègues de cette tribune, à M. le premier ministre du Québec et à M. le maire de Montréal, la convocation très prochaine d’une réunion où chaque détail et chaque aspect de tout le projet seront étudiés et les décisions nécessaires prises à leur sujet. Grâce à une telle entente, à chacun des niveaux du gouvernement, on saura exactement ses responsabilités au fur et à mesure que les travaux avanceront et sa part des frais dans la fourniture ou l’exécution de ce qui est nécessaire ou souhaitable. »

Bref, M. Drapeau ne pourrait plus contrôler tout le processus comme il l’avait fait à ce jour. Mais il suffit de connaitre un tant soit peu le personnage pour savoir que rien ne changerait vraiment au fil des mois, si ce n’est l’arrivée au sein de la Compagnie canadienne de l’Exposition universelle de 1967 de plusieurs individus de haute compétence et, surtout, ayant la force de caractère nécessaire pour travailler avec le maire en évitant les confrontations inutiles.

Expo 67 (VM94-EX237-065)

Réunion au restaurant Hélène de Champlain du comité de direction de la Compagnie de l’Exposition, avec la présence des deux premiers ministres avant la cérémonie du début de la construction des îles
Archive de la Ville de Montréal. VM94-EX237-065.
À la fin de la cérémonie, on procéda à la levée des drapeaux. Le maire invita M. Pearson à hisser le drapeau du Canada, ou « ce qui [servait] d’emblème au Canada » selon Le Devoir (on était en pleine crise du drapeau, à Ottawa); puis ceux du Québec et de Montréal (ou Concordia, comme on nomme souvent la ville dans les médias de l’époque) ont été arborés. Par la suite, les drapeaux des 71 pays représentés à la cérémonie par les diplomates et autres invités ont été hissés par des membres de la Gendarmerie royale du Canada. Le tout fut suivi d’une salve de canons, responsabilité de la toute nouvelle Compagnie franche de la Marine qui logeait désormais au fort Sainte-Hélène.

Un commissaire humilié

Expo 67 (VM94-EX237-067)

Bénédiction du site par le cardinal Léger
Archive de la Ville de Montréal. VM94-EX237-067.
Cependant un incident cocasse, mais très significatif, survint : la bouche du canon, qui devait être dirigée vers la rive sud fut mal pointée. Au premier coup tiré, l’air comprimé provenant du canon frappa Paul Bienvenu qui tomba de sa chaise (et endommagea une des lettres sculptées d’EXPO 67). Le commissaire ne fut pas blessé, sauf pour ce qui était de son orgueil, mais l’image était tout de même très forte car, le soir même, il démissionna officiellement, suivi de très près par M. Carsley.

La cérémonie fut un succès : les médias couvrirent l’évènement de long en large, et les objectifs de la journée semblaient atteints. Il demeurait cependant un élément négatif, soulevé et mis de l’avant par le Globe and Mail de Toronto. Quelques jours avant la cérémonie, un journaliste du quotidien présenta une objection fondamentale à la présence du premier ministre Pearson à cette cérémonie. En bref, on revenait sur une des clauses de la Loi sur l’Exposition canadienne et universelle de 1967, qui mentionnait que l’Exposition devait se tenir « sur » l’île de Montréal, or le site était situé « dans » la ville, mais pas « sur » l’île de Montréal. On jugea alors que la présence de Lester Pearson était une violation des lois canadiennes par un premier ministre du Canada. « Inacceptable », insistait le Globe and Mail.

Le jour même de l’inauguration, le Globe and Mail en rajouta : l’éditorialiste, parlant au nom de tous les Canadiens, se sentait offensé que le premier ministre fasse fi des lois canadiennes et méprise l’institution démocratique qu’était le Parlement. Techniquement, il avait raison, la loi devait être modifiée, et ceci n’avait pas été fait puisque le Parlement ne siégeait pas l’été. Mais en réalité, ce n’était qu’une formalité sans réelle importance puisqu’il était évident qu’il n’y aurait pas d’opposition à ce changement (et effectivement il n’y en eut pas). De plus, le site appartenait toujours à la Ville de Montréal et ne serait remis à la Compagnie canadienne de l’Exposition qu’en juillet 1964.

Des critiques venues de Toronto

Expo 67 (VM94-EX237-066)

Site de la cérémonie du début de la construction. On voit les lettres Expo 67 et une foule assise.
Archive de la Ville de Montréal. VM94-EX237-066.

Ce sont les journaux montréalais qui décidèrent que ces attaques contre le premier ministre étaient inacceptables, en particulier le Montreal Star qui, dénonçant l’éditorial du Globe and Mail, écrivit : « We need pay no heed to Toronto’s expression of sour grapes, or rather, to the narrow legal spirit of the Globe & Mail. [Nous n’avons pas à prendre en compte la mentalité de mauvais perdant de Toronto ni l’analyse légale simpliste du Globe and Mail.] » Quelques jours plus tard, le Globe and Mail, piqué au vif, répliqua que Toronto n’avait jamais voulu l’Exposition et qu’elle n’avait pas besoin d’une exposition pour rayonner internationalement, car elle le faisait déjà grâce à son secteur financier et industriel.

Malgré tout, la cérémonie du lancement des travaux de l’agrandissement de l’île Sainte-Hélène et de la construction de la toute nouvelle île Notre-Dame fut un énorme succès, et plusieurs médias internationaux soulignèrent l’évènement. Les dragues qui devaient aspirer le fond du fleuve pour remblayer le futur site de l’Exposition étaient au travail et tout semblait sous contrôle. Du moins, on le croyait, car après quelques mois de travail, des millions de tonnes de remblais nécessaires pour la construction du site manquaient… Les études sédimentaires du fond du fleuve étaient erronées, et une nouvelle crise s’amorça!