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Mémoires d’immigrantes : Perpétue Muramutse

08 mai 2019

Il y a de ces récits que l’on écoute dans un silence de respect et de recueillement tant l’expérience et le courage de la témoin sont difficilement concevables.

Dans le cadre du projet Mémoires d’immigrantes, le Centre d’histoire de Montréal a rencontré des Montréalaises venues d’ailleurs qui ont généreusement raconté leur récit personnel. Une série d’articles « Témoignages » dresse les grandes lignes de parcours uniques qui s’enchâssent et contribuent à l’histoire de la ville.

Mémoires d'immigrantes : Perpetue Muramutse

Mémoires d'immigrantes : Perpetue Muramutse

Réalisation : 
Antonio Pierre de Almeida

Perpétue Muramutse - 2019

Gros plan sur une femme rwandaise portant un habit tradtionnel
Photo d’Antonio Pierre de Almeida
Perpétue Muramuste a fui son pays natal, le Rwanda, dans un contexte de guerre d’une violence sans nom. Son parcours d’immigration est très long et ne constitue pas un périple qu’elle a choisi ou souhaité. Il est plutôt rythmé par les déplacements inattendus et nécessaires pour sa survie et celle des siens. Ces pérégrinations se sont terminées à Montréal, en 1997.

Depuis, elle garde en elle les souvenirs des conjonctures de la vie qui l’ont menée jusqu’ici et qui lui ont permis de devenir une « Québécoise », comme elle le dit, des plus impliquées. En janvier 2019, le Centre d’histoire de Montréal a rencontré Perpétue afin qu’elle nous livre son récit.

Unifier les familles

Perpétue Muramutse - fils

Un enfant juché sur un bloc avec une piscine et un plan d'eau en arrière-plan
Collection personnelle de Perpétue Muramutse
Avant que la guerre ne se déclenche au Rwanda, Perpétue travaille dans les milieux communautaires et pour des organismes internationaux. Elle est mariée et a quatre enfants. Dans ses temps libres, elle écrit des contes jeunesse. Comme pour l’ensemble des Rwandais, sa réalité bascule lorsque les tensions historiques entre les groupes hutus et tutsis éclatent violemment en avril 1994. En l’espace de quelques mois, plus de 800 000 personnes perdent la vie et des millions de Rwandais fuient leur contrée vers les pays limitrophes. Parmi eux, Perpétue et sa famille se dirigent vers la République démocratique du Congo (alors appelée Zaïre), à Goma. Illustrative de l’importance du mouvement, cette petite ville de 20 000 habitants en compte soudainement 500 000 en juillet 1994.

Dans ce camp de réfugiés, les besoins sont immenses. Perpétue travaille pour différentes ONG qui agissent sur place, dont l’UNICEF. Elle s’occupe d’une tâche incommensurable : retrouver les enfants perdus lors des déplacements. Elle raconte l’ampleur du défi : « Vous pouvez imaginer vous-même, s’il y a un enfant de deux ans dans une foule de 800 000 personnes, un million, il y a un grand risque qu’il perde sa mère. […] Et donc, on avait un travail énorme de recherche de parents, d’enfants, afin de les réunifier. […] Il y avait des bébés, bien sûr, dont on ne pouvait même jamais retrouver les parents parce qu’ils étaient tellement bébé qu’on ne connaissait pas leur nom, il n’y avait aucune identification possible. Mais il y avait des enfants qu’on pouvait tout de même identifier plus ou moins. Donc il fallait mettre en place tout un système pour questionner, créer l’identité de l’enfant, la retrouver, la reconstituer avec des éléments que l’enfant allait nous dire. » Perpétue estime que, sur les 50 000 enfants accueillis dans ce camp, environ 25 000 ont retrouvé leur famille. Selon les chiffres de l’UNICEF, la tragédie rwandaise a fait 95 000 orphelins. Cette expérience marquera éternellement Perpétue.

Retrouver sa capacité d’agir

Perpétue Muramutse - 1995

Photo prise dans un camp de réfugiés. Il y a une foule d'adultes et d'enfants à l'arrière-plan et, devant, une table avec quelques personnes debout, dont une femme avec un porte-voix
Collection personnelle de Perpétue Muramutse
Pour des raisons de sécurité, Perpétue doit quitter le camp de Goma vers Nairobi, au Kenya. De là, les possibilités pour les réfugiés sont limitées. Comme elle l’explique, Montréal devient la principale option : « Je n’ai pas choisi de venir à Montréal parce que justement mon cadre d’immigration n’était pas un cadre régulier, c’était dans le cadre des réfugiés. Donc je pouvais aller là où j’avais la facilité d’aller. »

La transition du sol africain au sol américain est difficile. Les repères sont absents et les membres de sa communauté sont peu nombreux. En effet, la métropole québécoise compte alors à peine 1000 personnes d’origine rwandaise. Perpétue raconte sa détresse : « Quand je suis arrivée ici en 1997, là, c’était catastrophique. Ça, il faut le dire vraiment! […] Tout le travail que j’avais fait dans le camp de réfugiés, ce n’était pas n’importe quoi. Comment se faisait-il qu’avec tout ce travail, quand je suis arrivée ici, je n’arrivais plus, moi, à faire ce que j’avais à faire pour moi-même? Ça veut dire que je ne pouvais pas me retrouver parce que j’avais perdu mes repères sociaux, j’avais perdu toutes mes amies […]. Et je ne voyais pas comment j’allais retrouver le sens de ma vie et ma capacité d’agir telle que je l’avais avant. »

Se sentir utile

Perpétue Muramutse - 2018

Une femme, debout, en habit traditionnel rwandais raconte une histoire à des enfants assis devant elle.
Collection personnelle de Perpétue Muramutse
Malgré le désarroi, Perpétue prend son intégration en main : elle construit de nouveaux liens d’amitié, participe à des formations, fait du bénévolat, obtient un premier emploi et, de fil en aiguille, retrouve sa « capacité d’agir ». Elle siège notamment à plusieurs conseils d’administration, dont celui du Collectif des femmes immigrantes du Québec pour lequel elle s’implique toujours. D’ailleurs, elle se porte farouchement à la défense des programmes et des organismes de soutien destinés aux femmes immigrantes et appelle à leur développement : « D’abord ces femmes immigrantes vont être les mères de nos enfants […], donc nous avons intérêt à ce que ces mères aient minimalement un peu de confort, un peu de réconfort, pour qu’elles puissent transmettre de bonnes valeurs à leurs enfants. Parce que ce sont ces enfants-là qui vont construire, avec d’autres, le Québec. Ce sont des Québécois. »

Depuis 1999, elle est aussi revenue à sa première passion en animant des ateliers de lecture dans les bibliothèques municipales durant lesquels elle présente les aventures de Ngabo (du nom de son fils cadet), un jeune Québécois d’origine africaine. Elle souhaite montrer ainsi l’apport des nouveaux citoyens et démystifier les préjugés à l’égard des immigrants. Elle développe également un regroupement pour défendre les minorités visibles, appelé Solidarité femmes africaines. Elle crée en outre une pièce de théâtre visant à sensibiliser les entreprises et les organismes au racisme et à la discrimination vécus en milieu de travail.

Et, à ses dires, ce type d’initiatives vaut la peine : « [À la fin des années 1990], ce n’était pas évident vraiment de se trouver un emploi, de se nicher quelque part. Il y avait beaucoup d’embuches. Il y avait même, disons, de la discrimination systémique. On en parle encore aujourd’hui, mais je crois qu’il faut reconnaître qu’il y a des efforts qui sont faits ici, au Québec, et que ça évolue. Il y aura toujours des cas! C’est-à-dire, ces combats-là ne se terminent jamais. » C’est d’ailleurs pour cette raison que Perpétue continue de circuler dans les organismes publics portant, à travers ses contes et ses histoires personnelles, son message d’ouverture et d’entre-aide.