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Les séfarades de Montréal, une présence juive francophone

02 juin 2017

À partir des années 1950, les séfarades arrivent nombreux à Montréal. Leur venue modifie le visage de la communauté juive montréalaise, jusqu’alors à prédominance ashkénaze et anglophone.

Séfarades

Portraits individuels de huit hommes et d'une femme membres de la synagogue Shearith Israel.
Archives du Congrès juif canadien, Comité des charités, original photo code : "MOGELON-Spanish-Portuguese-Jews". Series ZH, Shearith and Israel Spanish and Portuguese synagogue records collection, 1893.
Expulsés de la péninsule ibérique à la fin du XVe siècle, les juifs séfarades sont alors nombreux à s’établir dans les pays d’Afrique du Nord, du Moyen-Orient et dans certains pays d’Europe où s’enracine leur descendance. Dès le début du Régime britannique, quelques familles séfarades de Grande-Bretagne immigrent à Montréal. Les familles Hart et Joseph comptent parmi ces premières familles juives qui arrivent dans la ville avec l’armée britannique peu après 1759. Les membres de cette communauté naissante fondent la congrégation Shearith Israel en 1768. La première synagogue du Canada, la synagogue espagnole et portugaise (souvent appelée « Shearith Israel », du nom de la congrégation), s’élève dans la rue Notre-Dame en 1777. Bien que peu nombreux, on compte environ une quinzaine de familles au départ, les premiers membres de cette communauté juive de rite séfarade mettent sur pied des associations philanthropiques et organisent des activités culturelles qui structurent la vie communautaire juive dans la ville.

Entre 1880 et 1914, près de 60 000 juifs ashkénazes qui fuient les pogroms de la Russie arrivent à Montréal. La communauté juive de Montréal gagne alors en importance et elle est majoritairement composée d’ashkénazes.

Les bouleversements à la suite de la Seconde Guerre mondiale

Séfarades

Groupe d'enfants accompagnés d'adultes se tenant dans les escaliers d'un immeuble.
Archives juives canadiennes Alex Dworkin. Collection Jewish Immigrant Aid Services.
Dans les années de l’après-guerre, une vague importante de juifs séfarades arrive à Montréal en provenance de différents pays du Maghreb et du Machrek (Orient arabe). Entre 1945 et 1970, les populations juives séfarades quittent massivement ces pays, et le Canada constitue le troisième pays d’accueil pour ce groupe. Peu après la création de l’État d’Israël, en 1948, un premier groupe de juifs est expulsé d’Irak. Certains d’entre eux, dont la famille de l’écrivain Naïm Kattam, arrivent à Montréal dans les années qui suivent. En 1956, les juifs d’Égypte connaissent aussi l’expulsion et plusieurs s’établissent à Montréal, parfois après avoir tenté leur chance en France ou en Israël. La famille de l’écrivain Victor Teboul s’installe à Montréal pendant ces années après avoir séjourné en France. Dans la foulée des mouvements d’indépendance des pays du Maghreb, des milliers de juifs du Maroc et de Tunisie quittent leur pays dès la fin des années 1950.

Entre 1960 et 1991, 7995 juifs marocains s’établissent dans la ville. Les juifs algériens sont moins nombreux à venir s’établir à Montréal, la plupart d’entre eux ayant obtenu la nationalité française en 1870, ce qui facilite leur établissement en France. En 1967, la guerre des Six Jours, qui se déroule entre Israël et les pays arabes, contribue à l’exode des séfarades de l’Afrique du Nord, vers Montréal. Des juifs séfarades libanais, syriens, iraniens arrivent à Montréal pendant ces mêmes années.
En 2014, le parlement israélien adopte une loi pour la commémoration des juifs réfugiés des pays arabes et d’Iran. La communauté séfarade de Montréal, dont les membres sont en grande partie arrivés au Québec pendant cette période d’exil du XXe siècle, commémore cette journée à la fin du mois de novembre chaque année.

L’organisation d’une communauté francophone

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Onze personnes souriants, debouts à l'aéroport à la salle des arrivées internationales.
Archives juives canadiennes Alex Dworkin.Collection Jewish Immigrant Aid Services.
L’intégration des séfarades dans la société montréalaise est facilitée par leur maitrise de la langue française. Les institutions ashkénazes, souvent anglophones, ne répondent pas aux besoins de cette communauté qui crée rapidement ses propres associations, synagogues et centres communautaires ainsi que des institutions où la culture séfarade est mise à l’honneur. Dès 1959, des séfarades d’origine marocaine fondent l’association juive nord-africaine qui se transforme, dans les années qui suivent, pour devenir plus inclusive en misant sur l’identité séfarade.

La fondation de l’association séfarade francophone, en 1966, puis la création de l’école Maïmonide en 1969 illustrent bien la vitalité de la communauté. La mise sur pied de cette institution met un frein à l’anglicisation des séfarades qui fréquentaient des écoles juives anglophones. Offrant les cycles primaires et secondaires, l’institution d’enseignement suit les programmes du ministère de l’Éducation en plus d’offrir des cours d’études juives. Du point de vue culturel, le Festival Séfarad de Montréal met à l’honneur l’art et la culture séfarades chaque année depuis sa création en 1980.

Une synagogue au fil des siècles

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Synagogue Shearith Israel. Une voiture est garée devant.
Archives de la Bibliothèque publique juive.
La première synagogue de Montréal, Shearith Israel, édifiée par des juifs britanniques anglophones, dont plusieurs étaient séfarades, appartient à ce rite dès sa création. Connaissant de multiples transformations au fil des siècles, elle est fréquentée à partir de la fin du XIXe par des juifs européens ashkénazes. Malgré la fondation de la synagogue de rite ashkénaze Shaar Hashomayim en 1846, Shearith Israel continue à être fréquentée par des fidèles ashkénazes. Lorsque les séfarades arrivent en grand nombre à Montréal dans les années 1950, plusieurs d’entre eux se tournent d’abord vers cette synagogue malgré la création de nouvelles synagogues séfarades. L’engagement d’un grand nombre de juifs irakiens, libanais et d’un moindre nombre de marocains auprès de la synagogue Shearith Israel parvient à faire pencher la balance, et la congrégation redevient à prédominance séfarade.

Contribution à la recherche et à la rédaction : Daisy Boustany

La communauté séfarade en quelques chiffres

En 2011, 22 225 personnes comptaient parmi la communauté séfarade établie dans la région métropolitaine de recensement de Montréal. Elles représentaient alors près du quart de la communauté juive de ce territoire, qui totalisait 90 780 personnes. Le quartier Côte-Saint-Luc compte à lui seul 5580 séfarades, alors que l’arrondissement de Saint-Laurent en recense 3365 et que 2205 sont établis dans l’ouest de l’ile de Montréal.

Naïm Kattan

L’écrivain Naïm Kattan, né à Bagdad en 1928, s’établit à Montréal en 1954 après avoir séjourné à Paris. Amoureux de la langue française, il s’implique dès son arrivée au Québec dans l’organisation de la communauté séfarade et fonde le Bulletin du Cercle juif. Il se démarque comme critique littéraire au quotidien Le Devoir et œuvre au rapprochement de la communauté juive et des francophones. Son apport à la littérature québécoise est reconnu, comme en témoignent les nombreux prix qui lui sont décernés pour ses romans. Pendant plusieurs années, il se trouve à la tête du Service des arts et des lettres du prestigieux Conseil des Arts du Canada. Riche de ses racines multiples, il révèle dans son œuvre l’identité juive orientale et le parcours de l’émigré du Moyen-Orient vers l’Amérique.

Références bibliographiques

ANCTIL, Pierre, et ROBINSON, Ira (dir.). Les communautés juives de Montréal, Histoire et enjeux contemporains, Sainte-Foy, Septentrion, 2010, 275 p.

AZDOUZ, Rachida. « Les Québécois d’origine maghrébine, entre bricolage, affirmation et reconstruction identitaire », dans Histoire d’immigrations au Québec, Québec, Presses de l’Université de Québec, 2014, p. 233-250.

BERDUGO-COHEN, Marie, Yolande COHEN et Joseph LÉVY. Juifs marocains à Montréal. Témoignages d’une immigration moderne, Montréal, VLB Éditeurs, 1987, 209 p.

COHEN, Yolande. « Les Juifs sépharades à Montréal », dans Histoire d’immigrations au Québec, Québec, Presses de l’Université de Québec, 2014, p. 95-110.

COHEN, Yolande. « Migrations juives marocaines au Canada ou comment devient-on Sépharade », dans ANCTIL, Pierre, et Ira ROBINSON, Les communautés juives de Montréal. Histoire et enjeux contemporains, Montréal, Septentrion, 2004, p. 234-255.

COHEN, Yolande. « Souvenirs des départs de Juifs du Maroc au Canada », dans COHEN, Yolande, et al., Migrations maghrébines comparées : genre, ethnicité, religion (France/Québec de 1945 à nos jours), Paris, Riveneuve éditions, 2014, p. 19-38.

GUBBAY HELFER, Sharon. « Esther Blaustein : la tradition juive sépharade depuis sept générations », dans Patrimoine immatériel religieux, [En ligne], 14 janvier 2008.
http://www.ipir.ulaval.ca/fiche.php?id=195

KING, Joe. « Les sépharades accueillis dans un monde à dominance ashkénaze », dans Les Juifs de Montréal. Trois siècles de parcours exceptionnel, Montréal, Fides, 2002, p. 230-238.

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