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Anastasia Adamakis : une vie dans Milton Parc

09 janvier 2026

Une résidante de Milton Parc témoigne de sa vie entièrement vécue au cœur de ce quartier, de sa naissance à sa retraite, en passant par la lutte contre les expropriations.

« I was born in the Jeanne-d’Arc Hospital and my family brought me here, to 3585, rue Jeanne-Mance, and I am still here! »

Le 27 août 1940 naît Anastasia Adamakis, à la maternité de l’ancien hôpital Sainte-Jeanne-d’Arc situé sur la rue Saint-Urbain. Les parents ramènent la nouvelle-née au 3585, rue Jeanne-Mance où ils habitent déjà depuis plusieurs années. La petite Anastasia ne quittera finalement jamais la rue Jeanne-Mance et, en 2023, à 83 ans, elle y habite toujours.

Anastasia Adamakis, une vie dans Milton Parc

Anastasia Adamakis, une vie dans Milton Parc

Avec : Anastasia Adamakis. Entrevue réalisée en 2021 par Mathilde Germond-Trudeau. Réalisation : Paul Tom Durée : 7 min 08 s

Une enfance dans Milton Parc

Anastasia Adamakis bébé

Photo en noir et blanc d’un bébé qui semble faire ses premiers pas sur le trottoir devant la maison avec sa mère qui le tient par la main. Le landau de l’enfant se trouve à droite.
Collection du MEM – Centre des mémoires montréalaises. Don de Anastasia Adamakis.
Ses grands-parents maternels, comme paternels, arrivent au Québec au début des années 1900. Ils ont quitté le petit village d’Anavryti situé dans la région de Sparte, en Grèce. Son père, Harry, est né à Québec et déménage à Montréal à l’âge adulte tandis que sa mère, Pauline, est montréalaise de naissance. Le couple se marie à l’église grecque orthodoxe Sainte-Trinité en 1934. Anastasia la décrit comme le cœur de la communauté grecque : « That’s where I was baptized, that’s where I was married. We had our community there, we had youth clubs, we had Sunday school, choir. That was the whole unit of the Greek community in those days. A lot of immigrants who came, settled in this area. »

Mais les Grecs ne sont pas les seuls immigrants à avoir choisi Milton Parc pour s’établir. Madame Adamakis décrit le quartier de son enfance comme déjà multiethnique. Ses camarades de jeu sont tantôt irlandais, italiens ou canadiens-français. Selon elle, beaucoup de familles choisissaient ce quartier parce qu’il était sécuritaire pour les enfants. C’est pourquoi, après sa naissance, ses parents décident d’y rester et emménagent dans l’appartement en face, au 3582, rue Jeanne-Mance.

Comme beaucoup d’enfants dont les parents ne sont pas catholiques ou francophones, Anastasia est scolarisée dans la commission scolaire protestante et fréquente deux écoles anglophones du quartier, l’école primaire Strathearn, puis le High School of Montreal. Ses agréables souvenirs de l’école, ses bons résultats scolaires et surtout l’importance de l’indépendance financière prônée par sa mère poussent madame Adamakis à poursuivre ses études. Elle obtient un diplôme d’enseignante et travaille toute sa vie pour la Protestant School Board (devenue English Montreal School Board après 1998).

Quitter son quartier?

Anastasia Adamakis

Photo en noir et blanc d’une jeune femme prenant la pose debout sur le trottoir devant la maison familiale.
Collection du MEM – Centre des mémoires montréalaises. Don de Anastasia Adamakis.
Au milieu des années 1960, les maisons de la rue Jeanne-Mance sont menacées de démolition. Elles se trouvent au cœur d’un projet immobilier de grande ampleur, nommé La Cité, qui doit se construire en trois phases. Anastasia se remémore avec tristesse cette période : « The families started to move away. It was sad. It was sad. There were a lot of fires in the area. […] It was not pleasant, it was scary. […] Most of the families left. A lot of the houses in this area were rooming houses, with elderly people, and that disrupted their lives. » Elle a vu des familles devoir quitter leur logement, la propriété ayant été vendue au promoteur immobilier Concordia Estates en vue de la réalisation de la première phase de La Cité. Elle parle de l’angoisse que vivaient les résidants, notamment à cause des nombreux incendies (les logements n’étant pas entretenus) et de la perspective de perdre leur logement.

Puis, ce que sa famille craignait arriva : elle a également été expulsée de son appartement, et la maison a été démolie durant la première phase de construction de La Cité. Heureusement, ils déménagent au 3585, juste en face. Dès lors, madame Adamakis soutient le Comité citoyen Milton Parc, une association qui milite pour la sauvegarde des logements de Milton Parc et leur transformation en un regroupement de coopératives d’habitation, un modèle résidentiel inédit au Canada. Ainsi, bien qu’elle ne se considère pas comme une grande activiste, Anastasia participe aux manifestations pour empêcher la réalisation des deuxième et troisième phases du projet.

À la coopérative d’habitation Les Tourelles

Les Tourelles

Photo couleur de maisons victoriennes de trois étages.  
Photographie par Denis-Carl Robidoux. MEM – Centre des mémoires montréalaises
La mobilisation citoyenne, le soutien de plusieurs organismes de sauvegarde du patrimoine et la conjoncture politique défavorable aux investissements (choc pétrolier, crise d’Octobre) finissent par décourager le groupe Concordia Estates, qui abandonne son projet. La Société canadienne d’hypothèques et de logement se porte acquéreuse des bâtiments pour permettre aux citoyens de réaliser leur projet de coopératives. L’amertume et la gratitude se confondent dans les pensées d’Anastasia lorsqu’elle regarde par la fenêtre vers son ancien logement : « My personal view is that they ruined the area by putting up that thing [La Cité]. But I’m very, very grateful to everybody who fought and who worked hard to kill phase 2 and phase 3. Thank you! »

Toujours au 3585, rue Jeanne-Mance, Anastasia et son mari résident en 2021 dans ce qui est devenu l’un des logements de la coopérative d’habitation Les Tourelles. Elle est certainement l’une des plus anciennes habitantes du quartier. Après une vie entière passée dans Milton Parc, très attachée à son quartier, elle affirme : « I don’t know if I could have left the area. I feel like it would have been like taking a fish out of the water! »