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Les premières écoles grecques de Montréal

02 juin 2017
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L’école Platon et l’école Socrate, créées pour promouvoir la langue, la religion et la culture grecques, témoignent aussi des divisions qui existent au début du XXe siècle au sein de la communauté.

Dans la première décennie du XXe siècle, la communauté grecque de Montréal subit des changements démographiques considérables. En Grèce, particulièrement dans les régions rurales, les problèmes agricoles et économiques provoquent une vague d’émigration sans précédent vers le Canada et les États-Unis. Entre 1901 et 1910, 173 513 personnes quittent la Grèce, comparativement à 16 979 la décennie précédente. À Montréal, la communauté grecque passe d’une population d’environ 60 personnes en 1901 à plus de 700 en 1905.

Écoles grecques - plan

Plan montrant le quartier où est située l'église Evangelismos
1915. Chas E. Goad Co. Bibliothèque et Archives nationales du Québec / British Library Board.
En l’absence d’un lieu commun où se réunir, les Grecs s’organisent rapidement et créent en 1906 la première association communautaire grecque au Canada, la Koinotita. Dès lors, la communauté travaille à financer la construction d’une première église orthodoxe grecque. Entre 1906 et 1909, l’église Evangelismos est financée et construite, par les Grecs de Montréal, dans la rue Saint-Laurent entre Prince-Arthur et Milton. C’est dans ce nouveau bâtiment que l’école primaire Platon ouvre ses portes, le 5 mai 1910, avant de déménager officiellement dans un bâtiment de trois étages au 753 rue Clark, juste derrière l’église Evangelismos, en 1911. Il s’agit de la première école grecque en Amérique du Nord.

Dès la première année, environ 30 élèves, répartis en quatre niveaux, y font leur entrée. Ils y suivent le même programme que celui des autres écoles publiques de la ville, en plus d’y apprendre trois langues : le grec, le français et l’anglais. Financée par la nouvelle église Evangelismos, l’école Platon a pour objectif d’inculquer aux jeunes élèves la religion, la langue et les traditions de leurs parents. Le nombre d’élèves augmente au rythme de l’immigration grecque. Vers 1913, l’école compte 50 élèves; en 1920, elle en accueille 110.

L’école Socrate et la division de la communauté

Écoles grecques - Holy Trinity

Photo composite montrant les membres du conseil d'administration de Holy Trinity en 1925-1926
Dupras et Colas. Bibliothèque et Archives nationales du Québec. P175, P221.
L’union de la communauté grecque, illustrée par ses différentes institutions, est rudement mise à l’épreuve à la fin des années 1910 et au courant des années 1920. La séparation de la communauté grecque est rendue officielle par la création d’une Koinotita distincte, en 1925. La même année, cette nouvelle communauté grecque achète un bâtiment au 8 rue Sherbrooke Ouest (au coin de Clark) et y installe l’église Holy Trinity ainsi qu’une nouvelle école, l’école Socrate.

À la fin des années 1920, toutefois, les désaccords au sein de la communauté semblent s’amenuiser. Le président de la première Koinotita, M. Charalambos Koutsogiannopoulos, dénonce en 1927 la haine entre les enfants grecs de Montréal, créée selon lui par la séparation des deux écoles. De 1928 à 1931, l’archevêque Athenagoras de New York visite aussi fréquemment la communauté grecque de Montréal et travaille activement à convaincre ses membres de réunifier leurs institutions. Dès 1929, à cause des difficultés associées à la Grande Dépression, soutenir financièrement deux écoles et deux églises devient de plus en plus compliqué. Résultat du travail conjoint des leaders de la communauté et de la situation économique précaire, la Koinotita de Montréal est réunifiée le 3 décembre 1931. Seule l’église Holy Trinity et l’école Socrate seront conservées — l’église Evangelismos est vendue à une congrégation catholique hongroise.

De nouveaux lieux de culte et d’éducation

Grecs - Nicholas Salamis

Le Père Salamis, en haut à droite, accompagné de plusieurs enfants devant l’église Holy Trinity.
Collection personnelle Demetrius Manolakos
Après la Seconde Guerre mondiale, la communauté grecque est en pleine expansion : on observe à Montréal une nouvelle vague d’immigration grecque d’importance. Conséquemment, l’école Socrate reçoit de plus en plus d’élèves et en accueille à la fin des années 1960 plus de 500. Ceux-ci sont alors répartis dans les sous-sols de deux églises : l’église Holy Trinity et la toute nouvelle cathédrale Saint-Georges, construite en 1961 sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine. En 1971, l’école déménage dans Ville-Saint-Laurent, dans un bâtiment acheté par la Koinotita au 275, rue Houde. Plusieurs autres établissements d’éducation (bibliothèques, classes du dimanche, etc.), dont l’école secondaire Aristote, sont aussi créés dans les années 1970.

Écoles grecques - Manuel

Deux pages d’un manuel d’école grec avec une illustration et du texte en grec.
Collection personnelle de Anna Alexiou

Également, pendant cette décennie, la Fédération hellénique des Parents et des Gardiens est créée par la communauté pour donner une nouvelle direction à l’éducation grecque à Montréal. La Fédération encourage, entre autres, la tenue de cours de l’après-midi pour les jeunes grecs de la ville. Il s’agit d’un tournant puisque, auparavant, les initiatives d’éducation étaient principalement chapeautées et financées par le clergé. Ainsi, avec l’expansion démographique et géographique de la communauté grecque, la mission originale d’éducation est partagée avec de nouvelles organisations et institutions. Les écoles de l’après-midi sont renommées en 1980 les écoles « Platon » en l’honneur de la première école de la communauté, et fonctionnent sur plus de 28 campus différents à travers la ville. Vers 1985, 5000 étudiants fréquentent des classes associées à 11 différentes organisations communautaires grecques, sans compter 2000 autres étudiants qui fréquentent à l’époque d’autres institutions officielles. Outre les cours de base de la formation académique, les différentes institutions proposent aussi des cours de danse folklorique, des ateliers de théâtre et des activités sportives.

L’expansion de la communauté grecque est aussi reflétée par l’expansion de l’école Socrate, qui se dote dès les années 1980 de nouvelles installations. En 1982, un complexe commence son activité dans le nouveau centre communautaire hellénique, situé sur l’avenue Wilderton dans Outremont, suivi par un troisième complexe à Roxboro. En 1985, une nouvelle installation ouvre en banlieue de Montréal, à Saint-Hubert. Le cinquième complexe de l’école Socrate, situé à Laval, commence ses opérations dès 1993. Aujourd’hui, ces différentes institutions sont encore en service, et sont une source de fierté pour la communauté grecque.

Vénizélistes et royalistes à Montréal

En 1914, au déclenchement de la Première Guerre mondiale, le roi de Grèce déclare que le pays doit rester neutre au sein du conflit. Le premier ministre grec, Elefthérios Venizelos, est plutôt d’avis que la Grèce doit soutenir les Alliés. Cette opposition divise la diaspora grecque en deux factions politiques, l’une royaliste (en soutien au roi) et l’autre libérale, ou vénizéliste (en soutien au premier ministre Venizelos).

À Montréal, le chef de l’église Evangelismos, un dénommé M. Koutsoyannopoulos, est royaliste. Ainsi, à la fois l’église et l’école Platon deviennent pour les libéraux montréalais synonymes d’allégeance au roi. La situation s’envenime au courant des années 1920, alors que chacune des factions boycotte les commerces de l’autre faction, causant la faillite de plusieurs entrepreneurs grecs. En 1925, la séparation des deux groupes est rendue officielle par la création d’une deuxième Koinotita et d’une deuxième église, l’église Holy Trinity, dans laquelle se tiennent les cours de la nouvelle école Socrate. Il faudra attendre jusqu’en 1931 pour que la Koinotita de Montréal soit réunifiée.

Références bibliographiques

BOMBAS, Leonidas C. Montreal’s Hellenism, 1843-1985, Montréal, Hellenic Psychological & Pedagogical Institute of Montreal, 1985, 164 p.

DOUNIA, Margarita. Your Roots will be Here, Away From Your Home: Migration of Greek Women to Montreal, 1950-1980, Mémoire (M.A.) (histoire), Université McGill, 2004, 125 p.

GAGNON, Lysiane. « La colonie grecque : une mini-ville au cœur de Montréal », La Presse, 15 avril 1967.

GAVAKI, Efie. « Greek Immigration to Quebec: The Process and the Settlement », Journal of the Hellenic Diaspora, 1991, p. 69-89.

KATMA, Fotini. The Role of the Greek Orthodox Church in the Greek Community of Montreal, Mémoire (M.A.) (sociologie et anthropologie), Université Concordia, 1985, 96 p.

WAITE, Richard. The Attitudes of Students of Greek Origin in a French-Language Learning Situation in a Québec Secondary School, Mémoire (M.A.) (éducation), Université McGill, 1991, 61 p.