Enjeux

Les quatre grands enjeux identifiés ici font référence aux pertes subies et aux bénéfices escomptés pour le paysage à l’échelle de la montagne, à l’échelle de la ville et à l’échelle métropolitaine. Outre une vision d’ensemble de la montagne, ces enjeux globaux commandent une vigilance soutenue et éclairée à l’égard de la perception du mont Royal, de l’impact des multiples gestes pouvant l’affecter, de l’équilibre à maintenir entre ses attributs naturels et culturels, et de la qualité de l’expérience paysagère des parcours.

La visibilité et la lisibilité de la montagne à l’échelle de la région et de la ville

La grande région de Montréal, avec sa plaine qui s’étend entre les Laurentides et les Appalaches, est fortement marquée par la présence du fleuve Saint-Laurent et des Montérégiennes. Parmi celles-ci, le mont Royal occupe une position unique, au cœur de l’île de Montréal, en raison de l’importance de son contexte bâti, de ses bâtiments marquants et de sa juxtaposition à la silhouette du centre des affaires (les deux massifs). La dominance du mont Royal sur le paysage diurne et nocturne de Montréal de même que son interrelation intime avec la silhouette du centre-ville, le fleuve et les autres cours d’eau qui ceinturent l’archipel de Montréal sont reconnues depuis des décennies.

La montagne sert de repère naturel à l’échelle métropolitaine. Sa perception en relation avec d’autres Montérégiennes permet de l’interpréter comme un des membres de cette famille de collines. La montagne est un emblème du paysage montréalais qui caractérise la signature des entrées régionales et urbaines, comme l’entrée par le pont Champlain. La silhouette de la montagne, avec ses trois sommets d’où émergent trois points de repère (la croix du mont Royal, le dôme de l’Oratoire Saint-Joseph et la tour de l’Université de Montréal), ajoute à la qualité et à l’unicité de cette signature.

La perception de ces symboles identitaires contribue grandement à la qualité du paysage, de jour comme de nuit. La nuit, l’éclairage d’autres surfaces (stationnements, bâtiments, aires de jeu, etc.) ne devrait pas leur faire concurrence. Les versants de la montagne forment des masses plus sombres où se perçoivent aisément les éclairages inappropriés ou les fortes signatures d’éclairage qui peuvent aussi se nuire entre elles. En raison du caractère naturel et de la quiétude de l’entre-monts, la noirceur y est une qualité rare en milieu urbain. Une telle particularité demande une approche adaptée et nuancée, de manière à maintenir ce lieu à l’écart des lumières de la ville. Une attention particulière doit être portée aux qualités de la montagne et à ses repères dans la création d’un paysage nocturne qui tient compte d’une vision d’ensemble et de la relation avec les différents éléments à valoriser.

Conformément aux orientations et pratiques établies, aucun immeuble ne peut dépasser la hauteur du sommet le plus élevé de la montagne (232,5 mètres au-dessus du niveau de la mer) et, tel que le souligne le Plan de protection et de mise en valeur du Mont-Royal (PPMVMR), il est nécessaire « de maintenir les relations visuelles entre la montagne, le fleuve, les autres cours d’eau et le milieu urbain environnant ». Parallèlement à l’adoption du PPMVMR, la performance des outils réglementaires a été accrue et un encadrement normatif et qualitatif serré a été mis en place afin de protéger des vues vers et depuis le mont Royal et d’assurer la prise de décisions éclairées à l’égard de projets de construction qui risqueraient d’altérer la visibilité et la lisibilité de la montagne.

Malgré tout, l’objectif « d’assurer la perception de la couronne de la montagne » demeure toujours d’actualité. L’évolution de la perception et de l’appréciation de la montagne, de ses sommets et de ses points de repère, à l’échelle métropolitaine et à l’échelle de la ville, à partir des entrées de la ville ou du parcours des grandes autoroutes, devra faire l’objet d’un suivi rigoureux. Il n’en demeure pas moins que la perception et l’appréciation de la montagne sont aussi étroitement reliées à la taille du massif du centre des affaires.

Une attention soutenue doit aussi être accordée aux structures tridimensionnelles perceptibles depuis les voies publiques, telles celles liées à l’affichage, qui peuvent interférer avec la perception et la lecture de la montagne. La gestion de la végétation et l’entretien des plantations menaçant d’obstruer des vues sont également de mise.

L’enjeu de la visibilité et de la lisibilité du mont Royal doit être présent à l’esprit non seulement lorsqu’il est question de points d’observation reconnus, ce qui laisserait la majorité du territoire sans attention, mais lors de toute intervention de planification, de développement ou d’aménagement pouvant offrir des opportunités de mise en valeur de cet attrait majeur de Montréal, ou en bénéficier.

La qualité du paysage de la montagne

La qualité du paysage du mont Royal est tributaire de l’effet cumulatif d’interventions qui prennent forme au jour le jour sur son territoire, à petite et grande échelles, sur des propriétés privées et publiques, portant notamment sur des ensembles bâtis (agencement, gabarit, matériaux), des milieux naturels, des aménagements paysagers, la modification de la topographie, le traitement de murs et d’escaliers, l’éclairage et l’affichage. La juxtaposition de ces interventions peut rehausser ou effriter la qualité et la valeur du paysage à l’échelle de la montagne. Les changements d’usage résultant de besoins en décroissance ou en émergence, l’introduction de nouvelles pratiques et technologies, ou encore le manque d’entretien d’éléments d’intérêt, de la végétation ou du bâti ont eux aussi des répercussions sur l’évolution du paysage.

Certains bois peuvent-ils être menacés par des transformations? Certains espaces ouverts d’intérêt seront-ils altérés par des pratiques intensives de reboisement? Comment des objectifs d’augmentation de la biomasse peuvent-ils être conciliés avec des objectifs de préservation d’espaces libres significatifs dans l’histoire de la montagne? Le changement d’usage d’une propriété institutionnelle permet-il de perpétuer sa qualité paysagère? L’ajout de bassins de rétention peut-il contribuer à bonifier les caractéristiques paysagères du lieu? Voilà des questions qui illustrent comment diverses interventions peuvent influencer l’évolution du paysage de la montagne. Ces interrogations font aussi ressortir la quantité et la diversité des intervenants dont l’action ou l’inaction peut avoir des conséquences significatives.

Alors que cet enjeu soulève le risque de banalisation de la diversité des ambiances et des qualités du paysage de la montagne, leur protection et leur mise en valeur reposent sur la reconnaissance et le respect, par l’ensemble des intervenants concernés, de leurs multiples dimensions et attraits. Elles reposent aussi sur la compatibilité des interventions avec le caractère de la montagne, sur leur cohérence et sur la perpétuation des enseignements procurés par les nombreux exemples qui traduisent un design et une vision adaptés au caractère de la montagne.

Le dialogue entre la nature et le construit

La montagne dont nous avons hérité comporte des composantes naturelles (végétales et minérales) et culturelles (construites ou aménagées) qui lui ont justifié l’octroi d’un double statut d’arrondissement historique et naturel, un fait sans précédent au Québec. L’image du mont Royal est associée à la fois à une montagne verdoyante se lisant dans le paysage par une silhouette, des sommets et des hauts de versants couverts d’arbres, et à un lieu qui s’est attiré une succession d’occupations distinctives, et dont les composantes construites et aménagées contribuent à caractériser la montagne dans le paysage montréalais.

Comme cela est indiqué au PPMVMR, les qualités paysagères de la montagne reposent sur un jeu d’équilibre complexe entre ces composantes naturelles et culturelles. La planification et la réalisation d’interventions sur la montagne doivent s’appuyer sur une meilleure connaissance de son paysage qui, en amont, doit les guider pour assurer leur adéquation et leur contribution à l’ensemble.

Le défi consiste à gérer les transformations et l’évolution du territoire de façon à préserver cet équilibre délicat et à créer un paysage qui valorise ses traits distinctifs et respecte le génie du lieu.

La qualité de l’expérience paysagère des parcours

La montagne est un lieu de convergence au cœur de la ville. Son paysage s’apprécie non seulement de façon contemplative, mais aussi de façon dynamique, en mouvement sur de multiples parcours. Son potentiel d’expériences paysagères est riche et vaste, puisqu’il s’agit justement d’une montagne dont le relief multiplie les ambiances. Elle comporte plusieurs sommets et versants qui se révèlent selon les destinations, en plus de bénéficier d’une multitude de composantes naturelles et construites de grand intérêt.

La connaissance accrue des qualités paysagères conférée par l’Atlas du paysage du mont Royal doit permettre de prioriser et d’établir des parcours conviviaux qui soutiennent une expérience paysagère de qualité en faisant découvrir ces éléments significatifs du paysage et ces composantes patrimoniales.

Le paysage est l’affaire de tous et de chacun. Il nous faut en prendre soin dans l’intérêt de la collectivité d’aujourd’hui et de demain.

La conservation à long terme d’une œuvre de nature et d’art, comme celle du mont Royal, commande à ceux chargés d’en prendre soin, un engagement indéfectible, de même qu’une connaissance intime des qualités intrinsèques du lieu avec les moyens de les maintenir durablement.

Pour que leur travail soit efficace, ils doivent, à leur tour, pouvoir compter sur l’appui et la compréhension des questions en jeu de la part du grand public. Il est nécessaire d’entretenir un processus d’éducation et de sensibilisation constant, qui permettra à chaque nouvelle génération de citoyens de se familiariser avec le concept créé par Frederick Law Olmsted et de saisir la valeur du mont Royal.

Dr Charles E. Beveridge, historien et expert reconnu d’Olmsted et de son œuvre.