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Serge Emmanuel Jongué

02 juin 2017
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La mémoire, l’immigration et le métissage sont les thèmes de l’œuvre de Serge Emmanuel Jongué. Le regard du photographe sur sa ville d’adoption, Montréal, a aussi enrichi sa quête identitaire.

Serge Emmanuel Jongué

Portrait de Serge Emmanuel Jongué
Photo de Normand Rajotte. Fondation Serge Emmanuel Jongué.
Serge Emmanuel Jongué est né en 1951 à Aix-en-Provence, en France, d’un père guyanais issu de Boni (descendants d’esclaves africains fugitifs) et d’une mère polonaise. Il décède à Montréal en 2006.

Jongué obtient, en 1973, à l’Université de Provence, une maîtrise ès lettres sur le rapport entre l’écrit et l’image dans la bande dessinée. En 1975, il émigre à Montréal et entreprend des études doctorales au Département d’études françaises de l’Université de Montréal. De 1976 à 1981, il est adjoint au directeur, Robert LaPalme, au Pavillon international de l’Humour à Terres des Hommes.

Au début des années 1980, il amorce une carrière de photographe, de journaliste et de critique d’art, notamment pour la revue montréalaise Vie des Arts et pour des revues spécialisées sur la photographie. Dès 1981, il devient l’un des photographes attitrés de grandes centrales syndicales du Québec, dont le Syndicat des Métallurgistes unis d’Amérique (MUA) et la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ).

Énergie, travail, créativité

Série Identités métropolitaines

Photo de la série Identités métropolitaines
Fondation Serge Emmanuel Jongué
Son œuvre documentaire se nourrit des thèmes de la mémoire ouvrière et plus particulièrement de l’immigration. Ainsi, en 1990, il réalise la série Identités métropolitaines (collection de la Banque Laurentienne à Montréal) dédiée aux immigrants de Montréal, à leurs énergies diverses, leur travail et leur créativité. En 1991, l’œuvre Parfum d’immigrante (collection du Collectif des femmes immigrantes du Québec) est dédiée aux femmes immigrantes. On y découvre le pluralisme d’une société québécoise en évolution, le visage d’un Montréal hybride, blanc, noir, café au lait.

Toute l’œuvre de Jongué sera marquée par son histoire migratoire. Il interroge les multiples facettes d’un métissage qui ne se limite pas à un mélange de couleur. Il revendique toutes ses identités, surtout celle qui est en mouvement, en devenir. Sa quête d’identitaire se révèle à travers son travail documentaire, puis, durant les 15 dernières années de sa vie, dans un travail de fiction photographique où il mêle écriture et photographie.

En 1992, la revue photographique CV photo publie un récit de Jongué intitulé Moi Christophe Colomb légitime, dont voici un extrait : « Et pourtant tous parmi nous ont, par géniteurs interposés, voyagé déjà : canots-portage, bateaux-négriers, caravelles des Filles du Roy. Tous, toutes ont senti le goût et la peur du vent. ‟Le pays appartient à celui qui le marche.” Je ne me souviens plus si le proverbe est montagnais ou mohawk. Je m’y reconnais de toute façon. Donc je marche à mon tour. À découvrir l’odeur des gestes, et le regard des visages blonds, basanés ou rouquins que je croise. Pour sûr c’est mon territoire que je suis en train de parcourir. Je me souviens. À ma façon. »

Construire un espace commun

Série Petite fête

Deux femmes chacune avec un jeune enfant sur ses genoux
Fondation Serge Emmanuel Jongué
Puis, dans un texte intitulé Trajets (1993), Jongué énonce son désir d’explorer certains universaux de « la pensée des villes ». Il s’intéresse à deux villes chères à son parcours migratoire, Marseille et Montréal, deux villes qu’il a photographiées dans plusieurs séries : Les Flamants Marseille (1988), Mémoire aux clos (Marseille fictive, 2003), Identités Métropolitaines (Montréal, 1990), Parfum d’immigrante (Montréal, 1991).

En avril 1995, il écrit pour la revue Temps fou, un article constitué, indique-t-il, de « paroles d’enfants d’immigrants et de récits d’adultes sur l’avenir de la Belle Province. Une mosaïque de témoignages troublants de lucidité. Une volonté affirmée de construire un espace commun ».

Jongué porte aussi un intérêt profond aux Amérindiens. En 1985, il forme le projet de parcourir le territoire amérindien au Canada avec le romancier et dessinateur Hugo Pratt. En 1995, le récit Wampum, paru dans Temps fou, témoigne d’une réflexion sur le partage du territoire. Les thèmes de la nature et des totems sont aussi abordés dans la série fictive Arbres urbains et dans la série Totem An american celebration.

L’œuvre documentaire de Jongué se clôture en 2004 et 2006 par deux autres séries consacrées au quartier multiculturel de Côte-des-Neiges; ces séries sont réalisées avec la collaboration du Carrefour jeunesse emploi de Côte-des-Neiges. La série Portraits dénudés présente des portraits d’adolescents du quartier, tandis que Petite fête révèle ceux de familles d’origines diverses.

Identité et mémoire

Serge Emmanuel Jongué - autoportrait

Autoportrait de Serge Emmanuel Jongué
Fondation Serge Emmanuel Jongué

L’œuvre documentaire s’enrichit ensuite d’une œuvre personnelle qui s’inscrit avec cohérence dans les thèmes de l’identité et de la mémoire. L’artiste y interroge l’espace de la trace mentale. L’œuvre Les coutures de l’imaginaire, éditée par le Centre International de Documentation et d’Information Haïtienne, Caribéenne et Afro-canadienne (CIDICHA) témoigne du monde imaginaire et du processus créatif de l’artiste. 

Dans son texte rédigé pour l’exposition rétrospective de 2011 à la Maison de la culture Côte-des-Neiges, l’historien de l’art et commissaire Serge Allaire écrit à propos de Jongué : « Loin des clichés, c’est la recherche des interstices d’Identité qui l’intéresse, celle des traces mentales émergées çà et là au détour d’un cadrage, d’une image, d’un objet croisé au hasard d’un parcours. Une identité migrante, mouvante, qu’il restitue sous forme de notes tracées, de photos et de trajets, tous porteurs de fiction. Finalement, il nous laisse une œuvre totémique, sédimentation de tous ses parcours physiques et mentaux. Ce faisant, il nous conduit à questionner les fondements de notre propre identité. »

Le travail de Serge Emmanuel Jongué a fait l’objet de nombreuses expositions, particulièrement en France où il a reçu un accueil et une reconnaissance importants. Il a aussi été présenté dans plusieurs centres de diffusion sur la scène internationale (États-Unis et Taiwan). Une exposition rétrospective d’envergure, conduite par Serge Allaire, s’est déroulée à la Maison de la culture de Côte-des-Neiges à Montréal en 2011. Cette même année, la Société des Grands Citoyens de Côte-des-Neiges—Notre-Dame-de-Grâce a décerné le titre de Grand Citoyen, dans la catégorie Ambassadeur et rayonnement, à la Fondation Serge Emmanuel Jongué, une reconnaissance indéniable du travail de l’artiste.

Cet article a été écrit avec la collaboration du CIDIHCA.