Un site du Centre d'histoire de Montréal

Mémoires d’immigrantes : Laura Noyer

03 mai 2019
Temps de lecture

Comme pour beaucoup de jeunes immigrants, c’est l’esprit d’aventure qui mène Laura à Montréal. Cette folie de jeunesse a toutefois pris une forme inattendue, une réelle mission sociale.

Dans le cadre du programme Mémoires d’immigrantes, le Centre d’histoire de Montréal a rencontré des Montréalaises venues d’ailleurs qui ont généreusement raconté leur récit personnel. Une série d’articles « Témoignages » dresse les grandes lignes de parcours uniques qui s’enchâssent et contribuent à l’histoire de la ville.

Mémoires d'immigrantes : Laura Noyer

Mémoires d'immigrantes : Laura Noyer

Réalisation : 
Antonio Pierre de Almeida

Laura Noyer

Photo d’une jeune femme en plan rapproché
Photo d’Antonio Pierre de Almeida
« L’essentiel est invisible pour les yeux », a écrit Antoine de Saint-Exupéry. Pour Laura Noyer, l’essentiel, ce sont les valeurs qui lui ont été transmises par les femmes qui ont jalonné sa vie. Parmi elles, il y a d’abord cette grand-mère peu connue, maman Suzelle, mais dont elle se sait héritière de valeurs fondamentales comme l’ouverture et le respect de l’autre. Il y a aussi sa mère, une femme indépendante qui a quitté la Guadeloupe à 23 ans avec ses deux enfants pour refaire sa vie en France. Puis, à Montréal, d’autres femmes lui ont ouvert la voie, dont Aoura Bizzarri, la directrice du Collectif des femmes immigrantes du Québec. En janvier 2019, le Centre d’histoire de Montréal a rencontré Laura afin qu’elle nous fasse part de son récit.

Un papillon dans la cité

Laura Noyer - 2 ans

Deux enfants de 2 et 4 ans
Collection personnelle de Laura Noyer
Comme le personnage principal du roman Un papillon dans la cité de Gisèle Pineau, Laura immigre pour la première fois durant sa petite enfance lorsque sa mère quitte la Guadeloupe pour rejoindre ses sœurs dans la région parisienne. Malgré cette distance avec le sol natal, la famille veille à transmettre la culture guadeloupéenne à ses enfants. Laura, qui retourne fréquemment sur son île de naissance pour voir sa famille, apprend le créole et l’histoire de son pays. Elle explique, en parlant d’elle et de son frère : « On a toujours eu un attachement à la Guadeloupe, sans y avoir vécu. En fait, je suis une Guadeloupéenne qui a grandi en France, qui n’est pas vraiment française en étant en France et qui a immigré ici, au Québec. »

Paris-Montréal

Laura Noyer 2004

Jeune fille debout dans un parc
Collection personnelle de Laura Noyer
Il va sans dire que l’immigration française au Québec est historique! Mais passons outre à ses souches coloniales et concentrons-nous sur la période récente. Dès après la Seconde Guerre mondiale, le Canada, puis le Québec facilitent l’arrivée des gens venus de France à travers différentes ententes intergouvernementales. L’Hexagone est, depuis, parmi les principaux pays pourvoyeurs d’immigrants au Québec. Bien qu’elle arrive par ce canal d’immigration, Laura s’identifie davantage à ses racines antillaises. En 2011, le Québec compte d’ailleurs plus de 167 000 personnes d’origine antillaise.

Plus récemment, parmi les déplacements France-Québec, la province attire de nombreux jeunes qui partent dans le contexte du Programme Vacances-Travail, mieux connu sous l’acronyme PVT. Ce dernier s’adresse aux gens de 18 à 30 ans et permet de voyager sur une longue durée (généralement 12 mois), tout en ayant l’autorisation de travailler. En 2017, ce sont plus de 6800 jeunes venus de France qui se rendent au Canada en tant que « pvtistes ». C’est par cette voie que Laura atterrit à Montréal en 2004.

Portée par la force et l’indépendance de sa grand-mère et de sa mère, Laura déniche un contrat comme fille au pair dans une famille d’origine irlandaise. Logée, nourrie et blanchie, elle s’occupe des enfants, apprend l’anglais et profite de ses temps libres pour se créer un réseau en sol québécois. La jeune immigrante travaille en effet à briser le cycle de la solitude et de l’isolement souvent lié au processus d’intégration.

« Tout est possible »

Laura Noyer et son fils

Une maman et son fils assis dans un restaurant
Collection personnelle de Laura Noyer
Laura découvre une « ville à taille humaine ». Chacune de ses initiatives lui permet d’explorer une nouvelle activité, de faire de nouvelles rencontres. Elle se dit : « Tout est possible à Montréal. Tout ce que tu peux faire, tout ce que tu veux faire, tu peux le réaliser. »

Tout est possible, oui, surtout parce que Laura se donne les moyens de réussir. Peu après son arrivée, elle choisit de s’impliquer en faisant du bénévolat. Elle trouve chaussure à son pied au Collectif des femmes immigrantes du Québec, un organisme d’aide à l’intégration. Elle y rencontre Aoura Bizzarri, directrice du Collectif et militante pour les droits des femmes immigrantes depuis plus de 30 ans. Elle partage avec elle plusieurs valeurs, dont la justice sociale et la rigueur au travail. En l’espace de quelques années, elle passe de bénévole à coordonnatrice de projets pour l’employabilité à Montréal et pour le Centre de femmes. Et, puisque tout est possible, elle entreprend parallèlement des études en archivistique et en muséologie. Son parcours est aussi marqué par une belle pause, lorsqu’elle donne naissance à son fils Timo, en 2013, à Montréal.

Armée pour défendre la cause

Laura Noyer et sa mère

Une mère et sa jeune fille en Guadeloupe, avec la mer en arrière-plan
Collection personnelle de Laura Noyer
Avec son expérience de plus de 10 ans au Collectif, Laura peut témoigner de la condition des femmes immigrantes au Québec qui, selon elle, a peu évolué depuis la fondation de l’organisme en 1983 : « Quand je lis les écrits, […] je ne vois pas une grande différence entre le combat que menait Aoura il y a peut-être 30 ans et la réalité des femmes immigrantes maintenant. Elles subissent toujours une discrimination systémique, [par exemple] celles qui doivent faire reconnaître leurs équivalences auprès des ordres professionnels lorsqu’elles arrivent ici. […] Moi, quand les employeurs me contactent directement pour embaucher une femme immigrante, ça va être souvent pour des emplois comme couturières, comme tricoteuses ou pour faire de l’entretien ménager, rarement pour des emplois administratifs ou en génie mécanique. »

En effet, en 2015, plus de 63 % des immigrants montréalais détenant un diplôme universitaire étranger sont surqualifiés pour le travail qu’ils occupent. Or, rappelons que les immigrants économiques sont notamment sélectionnés sur la base de leurs qualifications. Par ailleurs, en comparaison aux hommes, les femmes immigrantes assument davantage le fardeau de l’intégration en acceptant des emplois sous-qualifiés et mal payés, mais qui permettent la survie familiale. Aux difficultés d’intégration s’ajoutent les défis liés à la conciliation travail-famille, dont le manque de places en service de garde subventionné. Laura est quotidiennement aux prises avec cette réalité. Pour elle, le plus difficile demeure d’annoncer à ces femmes qualifiées et expérimentées qu’elles devront sans doute mettre une croix sur la carrière rêvée.

Investie dans son travail, Laura souhaite d’ailleurs entretenir l’esprit engagé qui est aux origines de la fondation de l’organisme : « C’est vrai qu’on s’entend bien avec les bailleurs de fonds, dit-elle en riant, mais il n’empêche qu’il y a du travail à faire concernant les femmes immigrantes, concernant les nouveaux immigrants, donc il faut continuer à prendre position par rapport à cette problématique. » Et c’est armée des valeurs de justice, d’ouverture et de respect héritées des femmes de sa vie qu’elle continuera à lutter pour cette cause.

Références bibliographiques

BEN SOLTANE, Sonia. « Dans l’intimité familiale des immigrantes. Le travail domestique d’intégration des femmes maghrébines », dans ROBERT, Camille, et Louise TOUPIN (dir.), Travail invisible. Portrait d’une lutte féministe inachevée, Montréal, Remue-Ménage, 2018, p. 71-82.

CZERWINSKI, Natacha. « L’immigration française au Québec est une exception », [En ligne], L’Express Emploi, 26 novembre 2018.
https://www.lexpress.fr/emploi/gestion-carriere/l-immigration-francaise-au-quebec-est-une-exception_2050068.html

IMMIGRATION, DIVERSITÉ ET INCLUSION QUÉBEC. Portrait statistique de la population d’origine ethnique antillaise au Québec en 2011, [En ligne], Gouvernement du Québec, 2014.
http://www.quebecinterculturel.gouv.qc.ca/publications/fr/diversite-ethnoculturelle/com-antillaise-2011.pdf

HOMSY, Mia, et Sonny SCARFONE. Plus diplômés, mais sans emploi. Comparer Montréal : le paradoxe de l’immigration montréalaise, [En ligne], Montréal, Institut du Québec, 2016.
https://www.institutduquebec.ca/docs/default-source/recherche/8447_plusdiplomes_idq-rpt_fr.pdf?sfvrsn=2

LINTEAU, Paul-André. « Quatre siècles d’immigration française au Canada et au Québec », dans JOYAL, Serge, et Paul-André LINTEAU (dir.), France-Canada-Québec. 400 ans de relations d’exception, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2008, p. 165-181.

MARIE, Claude-Valentin. « Des “Nés” aux “Originaires”. Dom en métropole : les effets de cinquante ans d’une politique publique ininterrompue d’émigration », [En ligne], Informations sociales, 2014/6, no 186.
https://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2014-6-page-40.htm#

PVTISTES.NET. « Statistiques 2017 du PVT [Programme Vacances-Travail] », [En ligne], Pvtistes, 1 novembre 2018.
https://pvtistes.net/statistiques-2017-pvt/