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Le 798, Champagneur ou la « première Maison d’Haïti »

11 septembre 2018
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Bienvenue au 798, avenue Champagneur. Cet appartement a été la principale résidence montréalaise de la famille Chancy, et certains le nomment la « première Maison d’Haïti ».

798 Champagneur

Bernard et Jean-Pierre, les fils aînés d'Adeline et de Max Chancy, devant le 798 Champagneur
Archives personnelles d'Adeline Chancy
Dans les années 1960, l’appartement numéro 1 du 798, avenue Champagneur à Outremont devient la résidence d’un couple de militants désormais passés à l’histoire pour ses contributions sociales et politiques au Québec et en Haïti, Adeline et Max Chancy. Plus qu’un foyer familial, le 798, Champagneur a été le témoin privilégié de l’émergence de la Maison d’Haïti (1972), un organisme communautaire aujourd’hui reconnu pour son action auprès de la communauté haïtienne montréalaise et, plus largement, des nouveaux arrivants. En mars 2018, le Centre d’histoire de Montréal a eu la chance de discuter avec madame Chancy à propos des activités et de l’esprit qui ont animé son ancienne demeure montréalaise, entre 1965 et 1982.

La « première Maison d’Haïti »

C’est à l’occasion de la première pelletée de terre de la construction des nouveaux locaux de la Maison d’Haïti en 2015 que le 798, Champagneur est décrit comme la « première Maison d’Haïti » par l’écrivain Dany Laferrière. Pour madame Chancy, ces mots de poète ne doivent pas être pris à la lettre, bien qu’elle admette qu’ils contiennent une part de vérité : « Il y a eu des antécédents, des initiatives qui ont germé, qui se sont rencontrées et renforcées jusqu’à constituer la base solide et durable de l’institution que nous connaissons aujourd’hui. » Le 798, Champagneur devient, en outre, un repère informel pour plusieurs exilés haïtiens des années 1960 et 1970, dont monsieur Laferrière. Selon madame Chancy, il est d’ailleurs essentiel de bien comprendre le contexte de l’émigration des Haïtiens de cette période pour saisir l’esprit d’ouverture et de solidarité qui anime alors son logement.

Une émigration sous le signe de l’exil

798 Champagneur

Le bureau, pièce principale de l'appartement, où se trouvaient les deux tables de travail. Nous voyons assis Max Chancy, debout Adeline Chancy (au centre) et Elisabeth Philibert (à gauche).
Archives personnelles d'Adeline Chancy
L’émigration haïtienne des années 1960 et 1970 est majoritairement politique. Plus d’un million d’Haïtiens fuient la dictature des Duvalier, père (1957) puis fils (1971), et la violente répression qu’ils opèrent. Les intellectuels et les professionnels sont particulièrement ciblés par le régime. Parmi eux, Adeline et Max Chancy, enseignants et militants politiques en Haïti, sont contraints à l’exil en 1965.

Comme des milliers de leurs compatriotes, ils choisissent Montréal pour destination. Deux mois après leur arrivée, ils emménagent dans un typique rez-de-chaussée d’un triplex de l’est du quartier Outremont. Ce secteur accueille, à partir des années 1930, de nombreux immigrants auxquels s’ajoutent, dès les années 1960, plusieurs familles haïtiennes qui logent près de l’avenue Van Horne.

Les Chancy sont, comme beaucoup d’autres exilés, animés par l’espoir de retourner dans leur pays natal : « Les premières années, le souci principal a été de faire connaître la situation peu ou mal connue d’Haïti […]. Maintenir la conscience politique, le sens de la responsabilité vis-à-vis des combattants de l’intérieur et créer des liens de solidarité étaient les impératifs du moment pour les réfugiés politiques. » Agir comme opposants au régime duvaliériste est dangereux, même au-delà des frontières haïtiennes. Aussi, devant la ténacité de la dictature, plusieurs Haïtiens entament des démarches pour assurer leur intégration à la société québécoise. Le 798, Champagneur fait alors figure de lieu d’accueil, d’orientation, d’entraide et de réunion pour les patriotes haïtiens.

Cause commune

Adeline Chancy

Adeline Chancy en compagnie de Rodney Saint-Éloi.
Archives personnelles d'Adeline Chancy
En plus de travailler activement au sort de leur patrie, le couple Chancy s’implique dans les luttes qui animent le Québec des années 1960 et 1970. Madame Chancy se souvient de ces années d’effervescence : « Nous avons eu la chance de vivre une période particulièrement intéressante de l’histoire du Québec. Avec la formation, l’expérience et les convictions qui étaient les nôtres, mon mari et moi étions attentifs à tous les questionnements de l’époque et au renouveau social et politique. Mon mari a beaucoup collaboré avec les syndicats et moi avec les réseaux de femmes. »

Ces luttes locales s’inscrivent, plus largement, dans de grands mouvements internationaux qui traversent les frontières. Montréal est d’ailleurs une ville d’accueil pour les réfugiés provenant de différents pays secoués par ces combats qui sont alors motivés par une cause commune : « […] les luttes que nous menions étaient inscrites dans cet ensemble qu’on peut dire […] de révolutions. En Amérique latine, en Afrique, les luttes de libération se faisaient dans cet esprit de libération des peuples. Et on cherche toujours des solidarités dans ce cas. » La demeure de madame Chancy est bien sûr ouverte aux sympathisants à la cause de la libération des peuples et des groupes opprimés. Elle relate, par exemple, le jour de l’An 1973 passé en compagnie de réfugiés chiliens arrivés à la suite du coup d’État de Pinochet.

Le sous-sol des enfants

Madame Chancy rappelle toutefois que le 798, Champagneur est d’abord un appartement familial dans lequel elle et son mari ont élevé leurs trois garçons. Le sous-sol est à l’époque une salle de jeux souvent utilisée pour organiser des activités éducatives et culturelles adressées aux jeunes Haïtiens : « Il fallait éduquer les enfants, transmettre la culture, faire connaître les dates traditionnelles, faire connaître le pays, faire connaître l’histoire du pays. Se situer finalement. Et, on s’est rendu compte à la longue que, dans la mesure où on est ancrés dans les racines identitaires, on est plus épanouis pour s’ouvrir aux autres, s’ouvrir à d’autres cultures. »

Maison d’Haïti - rue Lajeunesse

Façade d'une maison à deux étages où se trouve la Maison d’Haïti en 1981
Archives de la Maison d’Haïti
C’est ainsi que parallèlement à leur éducation dans les écoles publiques québécoises, les enfants participent aux fêtes traditionnelles haïtiennes, à des activités théâtrales, comme les contes chantés, ou à des cours de base sur l’histoire du pays natal. Madame Chancy se souvient encore d’une rencontre avec des grands-mères haïtiennes, en 1971, durant laquelle elles ont abordé le tan lontan (« temps passé, autrefois ») en présentant les héros qu’elles avaient connus, comme Charlemagne Péralte et Jolibois qui avaient lutté contre l’occupation américaine. Ces initiatives sont à l’origine des programmes éducatifs de l’actuelle Maison d’Haïti, Ti pye zoranj (« Jeune oranger ») pour les petits et Nou gen peyi tou (« Nous avons une patrie, nous aussi ») pour les adolescents.

Vers la Maison d’Haïti

Adeline Chancy

Adeline Chancy, au centre, en compagnie de Désirée Rochat à gauche et de Suzie Boisrond à droite, lors d'une visite dans les nouveaux locaux de la Maison d'Haïti.
Archives personnelles d'Adeline Chancy
C’est dans cet esprit à la fois patriotique et solidaire que germe l’idée de créer une entité officielle d’entraide d’abord destinée aux ressortissants haïtiens qui affluent en masse au début des années 1970. La Maison d’Haïti est fondée en 1972 par Pierre Normil, Charles Dehoux, Nirva Casséus, aidés de leurs amis qui fréquentent aussi le 798, Champagneur, dont Charles Tardieu, Mireille Métellus, Maguy Métellus, Alix Jean et Marjorie Villefranche, actuelle directrice. Les premières années reposent sur le travail de bénévoles, dont plusieurs professionnels qui développent les principaux programmes, comme celui de l’alphabétisation des adultes piloté par madame Chancy. Durant cette période, la Maison d’Haïti rencontre quelques difficultés à trouver un local permanent. Le 798, Champagneur reste disponible pour ses activités jusqu’au déménagement de la famille Chancy en 1982.

Pour madame Chancy, la Maison d’Haïti demeure aujourd’hui animée par les motivations premières des jeunes pionniers : « Des équipes se sont succédé à la tête de la Maison d’Haïti, au cours des années qui ont suivi; la situation a évolué, l’intégration de la communauté dans le pays d’accueil s’est affirmée avec succès, mais les orientations de fond sont encore d’actualité. Aujourd’hui, à la Maison d’Haïti, on accueille et on encadre les nouveaux venus, on offre une ambiance qui rappelle la chaleur d’un foyer familial et on inculque aux jeunes un sentiment d’appartenance et de solidarité. »

Adeline Magloire Chancy

Adeline Magloire Chancy est née à Port-au-Prince en Haïti. Détentrice d’une licence d’enseignement secondaire et d’une licence en droit de l’Université d’État d’Haïti, elle entreprend à l’Université de Montréal une maîtrise en andragogie (éducation des adultes) qu’elle achève en 1981.

Dès son arrivée à Montréal en 1965, elle travaille à titre de professeure au niveau secondaire. Tout comme en Haïti, sa vie professionnelle est couplée à un militantisme proactif, notamment dans les domaines des droits des femmes, de l’alphabétisation et de la valorisation du créole haïtien. Outre sa contribution à l’établissement de la Maison d’Haïti, elle s’implique dans divers groupes, dont le Congrès des femmes noires du Canada, des comités de défense des droits des immigrés et contre le racisme, et participe à la fondation d’associations de femmes haïtiennes. Elle est aussi membre du Regroupement des groupes populaires en alphabétisation et de l’Institut canadien d’éducation des adultes.

En 1982, madame Chancy est nommée par le gouvernement du Québec membre du Comité d’implantation du plan d’action à l’intention des communautés culturelles, puis agente d’éducation à la Commission des droits de la personne (1984). De retour en Haïti, elle occupe les fonctions de secrétaire d’État à l’alphabétisation (1996-1997) et de ministre à la Condition des femmes et aux Droits des femmes (2004-2006).

Max Chancy

Max Chancy est né en Haïti. Diplômé de l’École normale supérieure de l’Université d’État d’Haïti, il réalise un certificat d’études politiques et une licence en philosophie à la Sorbonne (Paris) suivie d’un doctorat à l’Université Johannes Gutenberg de Mayence (Allemagne).

À son retour en Haïti en 1958, il reprend son poste d’enseignant à l’Université et s’engage dans les activités syndicales des enseignants et la réflexion sur la nécessité d’une réforme de l’éducation. Cependant de telles activités se heurtent très vite au pouvoir du dictateur Duvalier qui interdit désormais toute liberté d’expression et d’association. Les militants en vue sont poursuivis, emprisonnés, torturés, et les activités de résistance réduites à la clandestinité. Les familles n’échappent pas aux persécutions. Après avoir enduré la prison et les tortures, en 1963, Max Chancy est contraint à l’exil, deux ans plus tard.

Après son arrivée au Québec en 1965, il occupe des postes de professeur pour différentes institutions scolaires, dont le Collège Édouard-Montpetit où il enseignera la philosophie de 1970 à 1985. En parallèle, il prend position dans le monde de l’éducation, notamment sur la question de l’intégration des immigrants au système scolaire québécois. En 1980, il est nommé membre du Conseil supérieur de l’éducation pour lequel il préside le comité ministériel L’École québécoise et les communautés culturelles qui donnera lieu au Rapport Chancy (1985), une référence en matière d’éducation interculturelle.

Max Chancy est aussi reconnu pour son action organisatrice dans la communauté haïtienne montréalaise avec, en outre, son implication dans la création de la Maison d’Haïti. Il joint également le mouvement syndicaliste québécois et contribue à des événements d’envergure, comme la Conférence internationale de solidarité ouvrière (1974) aux côtés de Michel Chartrand.

En 1986, à la suite de la chute du régime Duvalier, il retourne en Haïti avec sa famille. Les années suivantes seront consacrées à lutter contre une maladie cérébrale. Max Chancy décède chez lui, en Haïti, le 25 mars 2002.

Références bibliographiques

GERMAIN, Annick, Rose DAMARUS et Myriam RICHARD. « Les banlieues de l’immigration ou quand les immigrants refont les banlieues », dans Dany Fougères (dir), Histoire de Montréal et de sa région (tome 2 : 1930 à nos jours), Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2012, p. 1107-1142.

MILLS, Sean. Une place au soleil. Haïti, les Haïtiens et le Québec, Montréal, Mémoire d’encrier, 2016, 376 p. 

MINISTÈRE DES COMMUNAUTÉS CULTURELLES ET DE L’IMMIGRATION. Reflets de femmes, Québec, Ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration, 1985, 56 p.

NUMA GOUDOU, Jean. « Mme Chancy ou la première “Maison d’Haïti” », [En ligne], InTexto Jounal Nou!, 13 septembre 2015.
http://intexto.ca/mme-chancy-ou-la-premiere-maison-dhaiti/ (Consulté le 15 mai 2018).

PIERRE, Samuel. Ces Québécois venus d’Haïti : contribution de la communauté haïtienne à l’édification du Québec moderne, Montréal, Presses internationales Polytechnique, 2007, 545 p.

VILLEFRANCHE, Marjorie. « Partir pour rester. L’immigration haïtienne au Québec », dans Guy BERTHIAUME et al., Histoires d’immigrations au Québec, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2012, p. 145-161.