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Fuir la dictature : l’immigration chilienne dans la région de Montréal

02 juin 2017

Peu nombreux à Montréal avant la décennie 1970, les Chiliens s’y établissent en grand nombre à la suite du coup d’État qui frappe leur pays en 1973.

La région métropolitaine de recensement de Montréal comptait en 2011, 10 730 personnes d’origine chilienne. Peu nombreux à Montréal avant le coup d’État de septembre 1973, des milliers de Chiliens se tournent vers le Canada et vers Montréal dans les années qui suivent l’arrivée au pouvoir du dictateur Augusto Pinochet.

Des arrivées nombreuses sous la dictature

Chiliens - avant le départ

Un père et ses deux jeunes enfants assis sur le pas de la porte de leur maison au Chili
Collection personnelle de Raimundo Ravello
Dès le début de l’année 1974, des centaines de Chiliens arrivent au Canada grâce à un programme qui vise à accélérer le processus d’immigration des ressortissants de ce pays qui en font la demande. Ce programme, en vigueur jusqu’en 1978, permet aux personnes retenues d’obtenir un prêt pour payer leur billet d’avion et de recevoir une aide financière à leur arrivée. Par choix ou parce qu’ils y ont été dirigés, près de 600 immigrants d’origine chilienne s’installent au Québec chaque année entre 1974 et 1978, au plus fort de la répression. Une forte majorité d’entre eux s’établissent alors dans la région de Montréal. Plusieurs fuient les persécutions vécues depuis l’arrivée au pouvoir de Pinochet en raison de leurs idées politiques associées à la gauche. La situation économique au Chili pendant cette période et la hausse importante du taux de chômage comptent aussi parmi les raisons des départs.

Les vagues d’immigration suivantes

L’immigration chilienne à Montréal se poursuit entre 1979 et 1989. Le rythme annuel des arrivées diminue, mais le Québec accueille 3379 personnes d’origine chilienne pendant cette période. La majorité d’entre eux s’établissent dans la région de Montréal. La nécessité d’obtenir un visa pour séjourner au Québec à partir de 1979 contribue à cette baisse. Malgré la situation tendue, les demandes d’asile sont davantage rejetées pendant ces années, alors que la dictature vient de se doter d’une nouvelle constitution et qu’elle proclame sa légitimé. Les Chiliens qui s’installent à Montréal pendant cette période n’arrivent pas tous directement du Chili, plusieurs d’entre eux sont passés par d’autres pays d’Amérique latine, dont l’Argentine. Après la fin de la dictature, en 1990, les Chiliens continuent d’immigrer à Montréal. Entre 1990 et 2007, 4738 Chiliens arrivent au Québec et s’installent dans la région de Montréal. Venus pour des raisons économiques, pour rejoindre familles ou amis, les Chiliens qui élisent alors domicile dans la métropole rejoignent une communauté déjà bien installée.

À leur arrivée dans la ville, les Chiliens s’établissent principalement dans des quartiers à prédominance francophone. Si la majorité des premiers arrivants choisissent la ville de Montréal, les vagues d’immigration subséquentes se tournent aussi vers les banlieues nord et sud de la ville. Sur les plans civique et culturel, plusieurs Montréalais d’origine chilienne s’illustrent dans des partis politiques, syndicats et organismes communautaires dès les années 1970. Sur le plan économique, bien que plus scolarisés que la moyenne québécoise, plusieurs immigrants chiliens ont du mal à faire reconnaitre leurs compétences.

Le témoignage de Raimundo Ravello

Chiliens - Raimundo Ravello

Un homme pose devant un kiosque de friandises sur l'île Sainte-Hélène
Collection personnelle de Raimundo Ravello
Raimundo Ravello fait partie de la cohorte d’immigrants chiliens arrivés au Québec dans les années 1970. Rencontré chez lui à Longueuil en janvier 2017, il raconte son histoire.

Formé comme ingénieur, Raimundo travaille pour la compagnie Citroën au Chili au moment du coup d’État et il perd son travail peu de temps après à cause de ses sympathies connues pour les idées politiques de gauche. Il est emprisonné pendant deux jours par la police militaire en raison de ses opinions, et il s’avère difficile pour lui de conserver un emploi sous la dictature. Partie du Chili vers l’Argentine peu de temps après le coup d’État, la sœur de Raimundo immigre au Canada vers 1975 et s’installe à Longueuil. Ne se sentant plus en sécurité au Chili, Raimundo et sa famille souhaitent aussi partir.

Raimundo présente une demande au consulat du Venezuela et à l’ambassade canadienne. Recevant deux réponses positives, il décide de partir au Canada. Bien qu’on lui offre un emploi dans l’industrie automobile en Ontario, il choisit le Québec et y parvient en juin 1977. Arrivé 15 jours avant sa famille, il est accueilli par sa sœur puis il trouve un travail, et une voiture. Il s’installe avec les siens à Longueuil et il suit des cours de français avec sa femme.

Chiliens - famille Ravello

Trois femmes glissent sur le mont Royal en hiver
Collection personnelle de Raimundo Ravello
Formé au Chili comme ingénieur mécanique, Raimondo trouve d’abord un emploi de machiniste à Montréal, puis commence peu de temps après à travailler pour une compagnie établie à Longueuil, où il demeure toute sa carrière. D’abord employé comme commis, il gravit les échelons. Au fil des ans, il apprend le français, puis suit des cours de perfectionnement au cégep et à l’Université de Sherbrooke en administration.

Il se lie d’amitié avec un collègue qui a voyagé à Cuba du temps de Fidel Castro et se sent interpelé par la cause indépendantiste incarnée par René Levesque. Rapidement, il est attiré par ce mouvement qui lui rappelle son propre engagement politique : « Je suis entré dans ce tourbillon parce que ça ressemblait à mon vécu. » Il continue aussi de participer à des peña, qui sont des réunions entre amis d’origine chilienne. « C’était plutôt pour se réunir le weekend, parler de politique. On pouvait ramasser un peu d’argent pour envoyer à ceux qui étaient vraiment mal pris au Chili. Ça finissait toujours avec de la musique, de la danse. C’était bien pour moi, c’était de très bonnes années. »

À son arrivée à Longueuil, Raimundo a beaucoup de mal à trouver des commerces qui vendent les produits chiliens auxquels sa famille et lui sont habitués. À Montréal, dans la rue Saint-Laurent au coin du boulevard René-Lévesque, il repère un marché dans lequel on vend des articles européens, africains et haïtiens. Il y achète du pain haïtien qui ressemble beaucoup au pain chilien et qui lui rappelle son pays.

Chiliens - enfants Ravello

Deux enfants jouent dans la neige dans un parc
Collection personnelle de Raimundo Ravello
Pendant plusieurs années, il espère retourner un jour au Chili, bien qu’il aime sa vie au Québec. Avec le temps, il en vient à considérer son installation permanente, car il veut demeurer près de ses enfants : « Puis au fil des années, je me suis aperçu que je ne pouvais plus être loin d’eux. [...] J’avais passé plus que la moitié de ma vie ici, puis je me suis dit : ‟C’est qui ta famille? C’est pas mes cousins, c’est pas mes sœurs, ce sont eux [mes enfants]”. Alors je ne pourrais pas me passer de ça. Tu peux être loin quelques mois, tu sais que tu vas retourner, mais pas pour toujours, je ne pourrais pas. Mais, je me demande : ‟J’appartiens à quel endroit maintenant?” C’est difficile... je n’appartiens pas à ici, mais mes branches sont ici, et mes racines sont encore là-bas. Je ne peux pas me déraciner... Je ne peux pas couper mes branches non plus. »

L'arc, œuvre d'art public en mémoire d'Allende

Chiliens - L'arc

Œuvre d’art public L'arc de Michel de Broin
Photo François Pesant. Archives de la Ville de Montréal. CA M001 VM094-Y-1-34.

Le 11 septembre 2009, la Ville de Montréal inaugure, au parc Jean-Drapeau de l’île Notre-Dame, une sculpture de Michel de Broin. Cette œuvre d’art public a été créée en mémoire de l’ancien président chilien Salvador Allende, renversé par le général Augusto Pinochet. Les Chiliens de Montréal se rendent en grand nombre à l’inauguration.
La sculpture représente un arbre enraciné à chacune de ses extrémités et formant une arche. Cet arbre et ses racines évoquent l’importance de la transmission. Dans son dernier discours à Radio Magallanes, le 11 septembre 1973, le président Allende s’était en effet exprimé ainsi :

« J’ai la certitude que la graine que nous sèmerons dans la conscience et la dignité de milliers de Chiliens ne pourra germer dans l’obscurantisme. Ils [les militaires] ont la force, ils pourront nous asservir, mais nul ne retient les avancées sociales avec le crime et la force. L’Histoire est à nous, c’est le peuple qui la construit. »

ART PUBLIC MONTRÉAL. « L’ARC, 2009 », [En ligne], Œuvre.
https://artpublicmontreal.ca/oeuvre/larc/

Références bibliographiques

DEL POZO, José. Les Chiliens au Québec. Immigrants et réfugiés de 1955 à nos jours, Montréal, Boréal, 2009, 409 p.

DEL POZO, José. « Les Chiliens au Québec : une histoire de réfugiés et d’immigrants », Migrance, no 34, 2009, p. 135-147.

DEL POZO, José. « L’immigration des Latino-Américains. Une histoire de réfugiés et d’immigrants », dans Histoire d’immigrations au Québec, Québec, Presses de l’Université de Québec, 2014, p. 163-179.

GOUVERNEMENT DU QUÉBEC. MINISTÈRE DE L’IMMIGRATION ET DES COMMUNAUTÉS CULTURELLES. DIRECTION DE LA RECHERCHE ET DE L’ANALYSE PROSPECTIVE DU QUÉBEC. Portrait statistique de la population d’origine ethnique chilienne recensée au Québec en 2011, [En ligne], 2014.
http://www.quebecinterculturel.gouv.qc.ca/publications/fr/diversite-ethn...