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La filature Hudon

06 décembre 2017
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Créée en 1872, la filature de Victor Hudon restera toujours pour les gens de Hochelaga « la Hudon », malgré plusieurs fusions. Il est vrai qu’elle a marqué l’histoire industrielle du quartier.

Filature Hudon

Plan d’assurance couleur montrant les bâtiments de la filature Hudon.
Bibliothèque et Archives Canada. Mikan 3919045.
L’industriel Victor Hudon fonde la Compagnie des moulins à coton de V. Hudon, à Hochelaga, en 1872. En septembre de la même année, il demande et obtient du conseil municipal d’Hochelaga une exemption de taxes pour une durée de 20 ans. La conception de l’édifice est confiée à l’architecte Henri-Maurice Perreault. La filature sera érigée dans la rue Notre-Dame, à l’angle de la rue Dézéry.

La compagnie Hudon, aussi appelée « filature Hudon » ou « la Hudon », est constituée en société le 10 février 1873 avec un capital autorisé de 200 000 $. Un an plus tard, au moment de l’ouverture, ce capital passe à 600 000 $. Toujours au début de 1873, au cours d’une réunion des premiers actionnaires, on procède à l’élection des membres du conseil d’administration. On y trouve Victor Hudon, Jacques-Félix Sincennes, président de la Compagnie du Richelieu (une compagnie de navigation), Jacques Grenier, président de la Banque du Peuple, Honoré Cotté, directeur-général de la Banque Jacques-Cartier et le général George H. Nye. Victor Hudon sera le président et Jacques-Félix Sincennes, le vice-président du conseil. On peut constater que la majorité des membres est francophone.

La nouvelle filature est un bâtiment en brique de 5 étages mesurant 215 pieds sur 80 pieds (65,5 mètres sur 24,3 mètres). Comme le risque d’explosion des chaudières est important à l’époque, et souvent mortel, on installe les chaudières dans un bâtiment situé à l’arrière du corps principal de la filature. Il a trois étages, mesure 72 pieds sur 40 pieds (21,9 mètres par 12,1 mètres) et abrite 6 chaudières qui alimentent une machine à vapeur de 600 chevaux. L’utilisation du charbon pour produire la vapeur nécessite la construction d’une haute cheminée. Celle de la Hudon mesure 133 pieds (40,5 mètres) et domine tout le paysage environnant. Au rez-de-chaussée se trouvent un atelier de réparations et un entrepôt pour le coton déjà fabriqué. Les métiers, au nombre de 300, sont au premier étage. Les fuseaux pour filer le coton sont installés au deuxième et troisième étages. L’étape finale du travail du coton se déroule au dernier étage.

Création d’une entreprise profitable

Filature Hudon

Page du Canadian Illustrated News montrant une illustration de la filature Hudon
Canadian Illustrated News, 28 février 1874, p. 132. 
Mettre sur pied une filature à cette époque exige d’importants investissements, particulièrement parce que la machinerie doit être importée d’Angleterre. Il est fort possible que Victor Hudon y ait fait plusieurs voyages pour commander les machines. Trouver des cadres et de la main-d’œuvre qualifiée pose également problème. Le premier gérant, et aussi membre du conseil, George H. Nye, est un Américain ayant dirigé des filatures au Massachusetts. L’ingénieur et assistant gérant de la filature est également un Américain du Massachusetts : A. C. Currier. Une partie de la main-d’œuvre est constituée de Canadiens français ayant immigré aux États-Unis pour travailler dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre et ayant choisi de revenir au Canada.

De sa fondation jusqu’au début des années 1880, la filature Hudon sera la première filature en importance au Canada. C’est une entreprise des plus profitables malgré la crise économique que connaît le Canada de 1873 à 1878. L’industrie cotonnière bénéfice grandement de la Politique nationale de Macdonald, adoptée en 1879. Les droits de douane sur les produits étrangers vont presque doubler, si bien que les actions rapportent un rendement toujours en hausse, passant de 41,5 % en 1878 à 82 % en 1881. En 1880, on distribue même un boni d’actions de 33 1/3 %, c’est-à-dire que si vous avez 300 actions, on vous en remet 100 supplémentaires sans que vous déboursiez un sou.

Les conditions de travail

Les ouvriers ne participent pas à cette prospérité. L’arrivée d’un nouveau gérant en 1878, William J. Whitehead, vient encore détériorer la situation : les pièces de coton sont allongées, les portes de l’usine sont verrouillées le mercredi soir pour empêcher les ouvriers de retourner à la maison. Ils doivent donc se priver de souper. De plus, avant son arrivée, le travail débutait à 7 h 00. Mais Whitehead ordonne d’avancer la mise en marche des machines, de cinq minutes en cinq minutes, jusqu’à faire commencer le travail à 6 h 30. Le 12 avril 1880, les 400 employés de la Hudon déclenchent une grève qui durera jusqu’à la fin du mois. Dans la dernière semaine d’avril, ne voyant aucune issue à la grève, plusieurs grévistes partent pour les États-Unis. Le 1er mai, l’usine fonctionne à plein régime. Les ouvriers sont retournés au travail, sauf certains meneurs de la grève que les patrons n’ont pas voulu reprendre.
Les quelques articles parus dans les journaux de l’époque nous permettent d’esquisser la réalité quotidienne des travailleurs de cette manufacture qui compte une majorité de femmes. Les employés travaillent en moyenne 64 heures et 45 minutes par semaine. La journée commence à 6 h 30 pour se terminer à 18 h 15 les lundi, mardi et jeudi, à 21 h 00 le mercredi et à 19 h 15 les vendredi et samedi. Les travailleurs mangent près des métiers car ils ne disposent que d’une demi-heure de pause. Le temps supplémentaire après 18 h 15 n’est pas payé.

Enfant filature - Hine

Photo montrant une fillette au milieu des machines dans une filature
U.S. National Archives and Records Administration. 523064.
Plusieurs enfants, dont certains n’ont que 8 à 10 ans, s’échinent sur les métiers. Le recensement de 1881 indique que 62 garçons et 55 filles travaillent à la Hudon, soit environ 16 % de l’effectif ouvrier (donc un total d’environ 731 employés). S’il était évalué à 400 en 1880, c’est qu’il semble que l’on sous-estimait alors le nombre réel d’ouvriers. Les articles de journaux de l’époque portant sur la grève ne mentionnent jamais les enfants. Or, il est certain qu’entre 10 et 15 % des ouvriers avaient moins de 16 ans. Aucune loi n’interdisaient alors le travail des enfants. Il n’existe pas de photos illustrant le travail dans les filatures à cette époque. Plus de 30 ans plus tard, le photographe américain Lewis W. Hine a documenté le travail des enfants dans les filatures du sud des États-Unis. Datant de 1908, la photo de M. Hine est à ce propos éloquente.

La première loi du travail sera adoptée en 1885, mais appliquée uniquement à partir de 1888. Avant la grève de 1880, les salaires hebdomadaires de la Hudon se déclinent comme suit : de 7,00 à 8,00 $ pour les hommes, 4,50 $ pour les femmes et 1,20 $ pour les enfants. Les amendes imposées par des contremaîtres sans pitié grèvent le mince salaire des travailleurs de la Hudon. Il n’existe aucune protection contre les accidents de travail; un travailleur blessé ne reçoit aucune indemnité : pas de travail, pas de salaire. Le labeur se fait dans le vacarme infernal des machines, sans climatisation l’été et sans chauffage adéquat l’hiver.

Éviction et fusion

Filature Hudon - aquarelle

Aquarelle montrant un paysage avec une filature en arrière-plan
Bibliothèque et Archives Canada. Acc. No. R9266-2803 Peter Winkworth Collection of Canadiana . MIKAN 3017298.
Riche marchand, Andrew Frederick Gault, compte sur de puissants appuis financiers, car il siège aux conseils de plusieurs banques et compagnies d’assurances. Investissant de grosses sommes dans la Hudon, il en est nommé vice-président en 1876 et président en 1882. Victor Hudon n’est plus alors que membre du conseil d’administration. Il réagit rapidement et crée, à Hochelaga, en 1882, une nouvelle filature, la St. Ann Spinning Co. Cependant, à cause d’ennuis de santé il doit quitter le conseil de l’entreprise au profit de Gault, dès l’automne de la même année. Ce dernier organise alors la fusion de plusieurs filatures, notamment, en 1885, celle de la Compagnie des moulins à coton de V. Hudon et de la St. Ann Spinning Co. pour constituer la Hochelaga Cottons Mills.

À la suite de la formation de la Hochelaga Cottons Mills en 1885, Andrew Frederick Gault et David Morrice, membre du conseil d’administration de la Hudon, de la St. Ann Spinning Co et de la Montreal Cottons Co, vont continuer leur travail de regroupement des filatures. En 1890-1891, neuf entreprises (dont la Hochelaga Cotton Mills) fusionnent ou sont achetées pour former une nouvelle compagnie : la Dominion Cotton Mills. Cette nouvelle entreprise sera l’une des quatre qui vont former la Dominion Textile en 1905, un trust qui contrôlera près de la moitié de l’industrie du coton au Canada.

Cependant, pour les gens du quartier, l’ancienne entreprise de Victor Hudon restera toujours « la Hudon », même lorsqu’elle fera partie intégrante de la Dominion Textile. L’usine fonctionnera jusqu’en 1953, année de sa fermeture. Le bâtiment servira d’entrepôt par la suite. Incendié en octobre 1978, l’édifice est démoli au mois d’avril suivant. Ainsi disparaît un pan de l’histoire industrielle du quartier Hochelaga-Maisonneuve.

Référence bibliographique

CHARBONNEAU, Réjean et al. De fil en aiguille, Chronique ouvrière d’une filature de coton en 1880, Montréal, Atelier d’histoire Hochelaga-Maisonneuve, 1985.