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La communauté portugaise de Montréal

02 février 2016

En 1953, le premier contingent d’immigrants portugais arrive au Canada. Ils sont suivis par d’autres, venant du continent, des Açores et de Madère. Plusieurs deviennent Montréalais.

Portugais - Exposition intro

Photo d’une salle de l’exposition Encontros au Centre d’histoire de Montréal.
Photo de Normand Rajotte. Centre d’histoire de Montréal.
L’émigration est intimement liée à l’histoire portugaise. Pendant des siècles, les conditions sociales, économiques, culturelles et historiques du Portugal contribuent à l’exode de sa population.

Les grandes découvertes des XVe et XVIe siècles témoignent de la quête de nouveaux horizons menée par les Portugais : ils procurent de nouveaux territoires à l’Occident, encouragent le commerce, répandent le christianisme et favorisent, aux quatre coins du monde, un profond brassage des cultures. Bons navigateurs, ils parcourent les mers à la découverte de contrées exotiques. Parmi elles, Terre-Neuve, le Labrador et le Canada!

Les premiers contacts

À peu près sous les mêmes latitudes que le Portugal, le Canada attire les Portugais depuis longtemps; les premiers contacts entre Canadiens et Portugais dateraient même du milieu du XVe siècle. Régulièrement cités par les historiens portugais, ces voyages sont toutefois fréquemment contestés par l’historiographie internationale. Correspondant à l’expédition des frères Gaspar et Miguel Cortes Real, la date de 1501 semble plus certaine. Originaires de l’île Terceira, aux Açores, les frères Cortes Real explorent les côtes de Terre-Neuve et de la Nouvelle-Écosse et peut-être même les rives du Saint-Laurent. Leurs navires ramènent au Portugal une cinquantaine d’Amérindiens béothuks ou naskapis, qui seront probablement les premiers représentants de leur peuple à fouler le sol européen.

Entre 1521 et 1525, João Alvares Fagundes, gentilhomme de la ville de Viana do Castelo, établit des colons portugais dans l’île du Cap-Breton. La majorité des explorateurs portugais arrivent donc dans ces parages bien avant les Français. (C’est en 1534 que Jacques Cartier y jette l’ancre.) Ils y baptisent territoires, caps et baies, mais ne les occupent pas vraiment même si certains y laissent leur vie. Les explorateurs portugais sont alors intéressés surtout par l’Orient, l’Afrique et le Brésil.

C’est la pêche à la morue qui attirera véritablement les Portugais au Canada. Vers 1550, au Portugal, la ville d’Aveiro compte à elle seule environ 150 bateaux équipés pour cette pêche. À la même époque, des milliers de Portugais viennent jeter leurs filets dans les bancs de Terre-Neuve et, jusqu’aux années 1950, plus de 3 000 Portugais pêchent chaque année dans les eaux canadiennes!

Le contexte historique de l’immigration portugaise au Canada et au Québec

« Je pensais que le Canada c’était l’Amérique, une terre de tous les possibles. »

Un immigrant portugais, clinique de mémoire, 2003

Portugais - SS Saturnia mai 1953

Photo officielle des premiers immigrants portugais arrivés au Canada sur le bateau SS.Saturnia en mai 1953.
Collection privée famille Soares.
Depuis 1953, la longue histoire d’émigration des Portugais croise l’histoire du Canada et celle du Québec. Des milliers d’hommes et de femmes provenant du continent, des Açores et de Madère s’installent ici et deviennent Canadiens, Québécois et Montréalais. Ils donnent à certains quartiers de leur nouvelle ville un accent, des parfums et des couleurs qui, depuis, semblent leur avoir toujours appartenu.

Selon le Ministério dos Negócios Estrangeiros (ministère des Affaires étrangères portugais), la diaspora portugaise compte en 2008 cinq millions de personnes sur tous les continents. Ce n’est cependant pas de gaieté de cœur que des centaines de milliers de Portugais ont fui le retard économique ainsi que l’étouffement culturel et politique de leur terre natale et traversé les océans pour aller s’établir ailleurs.

Jusqu’à la moitié du XXe siècle, le Brésil demeure la destination préférée des émigrants portugais. Victime d’une grave crise économique, ce pays ferme ensuite ses portes à l’immigration. D’autres ouvrent les leurs : la France, l’Afrique du Sud, les États-Unis, le Venezuela, la Hollande, l’Allemagne, l’Italie, la Suisse et le Canada.

Qu’est-ce qui attire les Portugais ici, au Canada et au Québec? Des considérations économiques et familiales d’abord ainsi que le caractère pluriculturel des grandes villes telles que Toronto et Montréal. En 2011, la plus importante communauté portugaise du Canada est composée de 171 545 personnes et se trouve à Toronto; celle de la région métropolitaine montréalaise en compte 59 395 (données du recensement du Canada de 2011). Des affinités socioculturelles susceptibles d’atténuer les difficultés d’adaptation peuvent aussi avoir suscité l’intérêt des Portugais pour le Québec.

Les années 1950

« À cette époque, la situation politique était difficile [au Portugal]. Les gens avaient peur. On devait faire attention aux voisins et ne pas trop parler, car on risquait d’être dénoncé. »

Un immigrant portugais arrivé en 1959, clinique de mémoire, 2003

Portugais - carte d'identité

Carte d’identité d’Immigration Canada en 1953.
Collection privée Firmino Ramos.
Au cours des années 1950, le Portugal est essentiellement agricole; on y trouve de petites propriétés dans le nord et de grandes dans le sud. Son secteur industriel est faiblement développé et l’urbanisation, stagnante.

La situation sociale et politique du pays est à l’image de son économie : désastreuse. Autoritaire et corporatiste, antidémocratique et antilibéral, l’État Nouveau de Salazar (1933) est dirigé par un parti unique, l’União Nacional (1933). Sa police politique, la PIDE, est redoutée.

Avec la fin de la Seconde Guerre mondiale et la défaite des puissances fascistes et nazies, le régime corporatiste portugais se sent isolé. Il se sert de l’émigration pour atténuer les crises sociales et pour attirer les devises étrangères.

Pauvreté, sous-emploi, médiocrité des sols, surpeuplement des Açores et de Madère, service militaire, guerres coloniales et répression incitent donc des milliers de Portugais à quitter leur pays.

Les foyers d’immigration se multiplient, particulièrement en Europe. Pour sa part, le Canada voit le Portugal comme une excellente source de main-d’œuvre. Ainsi, en 1952, les deux pays concluent une première entente bilatérale d’immigration. Elle permet au gouvernement canadien de recruter par contrat de travail des travailleurs originaires des Açores, de Madère ou du Portugal continental.

Portugais - groupe d'immigrants 1954

Photo d'un groupe d'immigrants venant du Portugal et arrivant au Canada par bateau en 1954.
Collection privée José Rodrigues.

Au cours de la même année, le Canada lance un appel aux travailleurs portugais par l’intermédiaire de leurs journaux. Ils sont des milliers à y répondre. Les candidats retenus doivent subir deux examens médicaux, verser une caution destinée à couvrir les frais d’un retour possible au Portugal et obtenir un visa d’immigration sous réserve de l’obtention préalable d’un contrat de travail. Ils ne seront que 18 à partir.

L’année suivante, plus précisément le 13 mai 1953, un premier véritable contingent de travailleurs arrive au quai 21 du port de Halifax, à bord du SS. Saturnia; en juin, le Hellas accoste à son tour à Halifax, y amenant une centaine d’autres Portugais. En 1954, le gouvernement en recrute davantage. L’immigration portugaise au Canada est lancée pour de bon.

Portugais - Berta et Domingo Reis avec un ami

Berta et Domingo Reis avec un ami devant leur maison, rue de Bullion, Montréal, août 1955.
Collection privée Berta Reis.

À leur arrivée, les pionniers de la communauté portugaise sont pris en charge par les services fédéraux responsables de la main-d’œuvre. La plupart de ces pionniers ne parlent ni français ni anglais. Employés par des fermes agricoles, des chemins de fer ou des chantiers forestiers, ils accomplissent un travail très pénible et mal rémunéré.

Entre 1952 et 1957, 8 115 hommes portugais, venus surtout des Açores ou de Madère, s’établiront ainsi au Canada. La majorité d’entre eux sont seuls. À leurs yeux, les résidences des rares familles portugaises deviennent de véritables foyers d’accueil. Originaire des Açores, Berta Reis est l’une des premières femmes à venir retrouver son mari à Montréal, mais d’autres la suivront. Arrivée en 1954, elle ouvre avec son mari, sur la rue Saint-Dominique, la première épicerie portugaise de Montréal, en 1956.

De 1960 à 1974

« Dès que je suis arrivée, j’ai trouvé un travail à la cuisine à l’aéroport. Il y avait beaucoup d’Italiennes et de Québécoises. Elles m’ont beaucoup aidée. Je les aimais beaucoup. Elles avaient le style des gens de la campagne, comme moi. »

Une immigrante portugaise arrivée en 1965, clinique de mémoire, 2003

Portugais - Militaires en Guinée en 1966

Groupe de militaires portugais en Guinée en 1966.
Collection Manuel Antonio Pereira.
En 1961, le déclenchement des guerres coloniales au Mozambique, en Angola et en Guinée-Bissau accélère le déclin du régime salazariste. Ces guerres durent 13 années et posent de graves problèmes pour le Portugal : multiplication des dépenses; perte de main-d’œuvre; augmentation du nombre d’invalides; amplification de l’opposition au régime; réactions de la communauté internationale; augmentation de l’émigration clandestine chez les opposants au service militaire obligatoire dû à la guerre.

Chez les Portugais, ces guerres font 30 000 blessés, 20 000 mutilés et plus de 5 000 morts. Pour éviter l’enrôlement militaire obligatoire, des milliers de jeunes fuient le pays; des parents encouragent même leurs enfants à partir.

Angra do Heroismo et Ponta Delgada, Funchal et Lisbonne, Leiria et Aveiro sont les districts qui voient alors partir pour le Québec le plus grand nombre d’émigrants. Ceux qui viennent des Açores sont les plus nombreux (60 %), 38 % sont originaires du continent et 2 % de Madère.

Cette deuxième vague d’immigration amène à Montréal des milliers de Portugais qui s’orientent vers des secteurs économiques traditionnels tels que le textile, la restauration, la construction et l’entretien ménager. De façon générale, les femmes travaillent dans les manufactures de vêtements du Plateau Mont-Royal ou font de l’entretien ménager dans les quartiers cossus.

Au Portugal, la fin des années 1960 et le début des années 1970 sont marqués par le « printemps marcelista », une tentative désespérée pour sauver le régime corporatiste dirigé par Marcelo Caetano. Les changements qu’il apporte sont plus apparents que réels. Les tensions sociales augmentent et l’émigration croît de façon marquée. Les Portugais continuent de traverser la frontière et se dirigent vers la France et les pays de l’Europe de l’Ouest les plus proches. À partir de 1972, Paris devient la deuxième ville portugaise au monde.

Si le tourisme et les capitaux des émigrants contribuent à la réduction du grave déficit commercial du Portugal, ils ont aussi pour effet d’accélérer la hausse des prix. Par ailleurs, la crise du pétrole secoue l’économie mondiale.

La révolution du 25 avril 1974 et ses lendemains

« Ma seule raison d’immigrer, c’était l’aventure. J’avais un bon travail dans un chantier naval, je venais d’acheter une maison au bord de la mer. Je suis venu au Canada pour visiter Montréal en tant que touriste, mais je suis resté par pure coïncidence. »

Un immigrant portugais arrivé en 1982, clinique de mémoire, 2003

La révolution du 25 avril 1974, qu’on appelle la « Révolution des œillets », sonne le glas du régime dictatorial en place depuis 48 ans. De ce côté-ci de l’Atlantique s’achève au Québec la Révolution tranquille, une révolution structurelle initiée en 1960.

Portugais - femmes au travail à Soajo

Deux femmes au travail dans une province rurale au Portugal dans les années 1970.
Collection privée Amadeu de Moura.
La révolution du 25 avril avait trois grands objectifs : la démocratisation du pays par la Constitution de 1976; la décolonisation et l’indépendance des anciennes colonies (Cap-Vert, Guinée-Bissau, Sao Tomé et Principe, Angola, Mozambique, Timor); le développement de l’économie conduisant à l’adhésion du Portugal à l’Union européenne, en 1986.

Si cette révolution est relativement pacifique, ses lendemains plutôt agités des points de vue politique et social contribuent au maintien d’un important mouvement d’émigration. Le retour à la démocratie et la fin des guerres coloniales font cependant disparaître peu à peu les motifs habituels de départ. De plus, au fil des années, le développement économique du Portugal au sein de la Communauté économique européenne réduit de façon draconienne le nombre d’émigrants et favorise le retour de nombre de ceux qui avaient quitté le pays. Au cours de la même période, la politique d’immigration canadienne se fait plus restrictive : pour être acceptés, les émigrants doivent avoir déjà un métier.

Pour sa part, la décolonisation force près de 700 000 Portugais à quitter l’Afrique, qui était devenue pour eux une deuxième patrie; on les appelle les retornados. Beaucoup préfèrent néanmoins refaire leur vie à l’étranger plutôt que de retourner au Portugal. Certains choisissent le Canada comme terre d’accueil; parmi eux, plusieurs sont des réfugiés des anciennes colonies de l’Angola ou du Mozambique. Leur expérience africaine et le drame des guerres coloniales ont forgé chez eux une identité propre qui les distingue des Açoréens et des Portugais du continent vivant ici.

Le Portugal affirme une modernité souvent méconnue à l’étranger. L’Exposition universelle de Lisbonne, tenue en 1998, le prix Nobel de littérature décerné à José Saramago, le Championnat d’Europe de football 2004 et l’attribution du titre de la capitale culturelle de l’Europe à Porto en 2001 et à Guimarães en 2012 ont contribué à redorer son image aux yeux de la communauté internationale.

Ce texte est tiré du cahier Rencontre. La communauté portugaise de Montréal. 50 ans de voisinage, une réalisation du Centre d’histoire de Montréal, en collaboration avec le Carrefour des jeunes lusophones du Québec. Il a été mis à jour en 2016 par Nisa Remígio, sous la supervision de Joaquina Pires.

Mathieu da Costa

Le premier Noir qui a vécu en sol canadien se nommait Mathieu da Costa, un Portugais d’origine africaine. Bien que peu documentée, son histoire semble singulière. Vers 1606 ou 1607, il aurait servi en Acadie, auprès de Pierre Du Gua, sieur de Monts, et de son géographe, Samuel de Champlain, probablement comme interprète. On lui reconnaît la connaissance du portugais, du français, du néerlandais et du micmac. En 1988, Montréal lui rend hommage en donnant son nom à une rue de Rivière-des-Prairies.

Une première communauté juive de rite hispano-portugais

La première communauté juive du Canada est de rite hispano-portugais. Expulsés d’Espagne en 1492 et du Portugal à partir de 1498, les juifs séfarades trouvent refuge en Angleterre et en Hollande ainsi que dans les pays musulmans d’Afrique du Nord. La première communauté juive qui s’installe au Canada arrive d’Angleterre au cours des années 1760. Établie en 1768 dans ce qui deviendra le Vieux-Montréal, elle est aussi la première institution non chrétienne de la ville. Aujourd’hui, ses membres se réunissent dans sa synagogue de Côte-des-Neiges.

Pedro da Silva

En 1705, l’intendant Raudot nomme Pedro da Silva, dit le Portugais, courrier du gouverneur de la Nouvelle-France entre Québec et Montréal. Pedro da Silva est originaire de Lisbonne. Fixé à Beauport, il se marie en 1677 dans la ville de Québec avec Jeanne Greslon, qui est âgée de 17 ans. Ils auront 14 enfants, dont 7 fils qui transmettront le nom de da Silva à leurs 70 enfants.

Des noms toujours présents

Pirenne, Rodrigue et Portugais… Les noms des Portugais ayant immigré en Nouvelle-France sont encore bien présents au Québec. En plus des descendants de da Silva, on trouve la lignée de Martin Pire-Henne (1647-1711), celle de João Rodrigues (1641-1720) ainsi que la descendance de tous ceux qui conservèrent simplement le surnom Portugais comme nom de famille.